Chapitre
Le jour où Dieu a appris à mourir
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Préface

PREFACE

     Elle s’éveilla, sans avoir une seule idée de ce qu’elle faisait là, ni quel était cet endroit.

     Ses beaux cheveux étaient entremêlés et leur teinte brune avait perdu son éclat. Elle se redressa avec peine, tentant de reprendre ses esprits. Elle ne se souvenait de rien, elle avait beau faire des efforts, cela n’a aucun sens. Clignant des yeux, elle se rendit compte que ses paupières étaient lourdes et qu’il avait fallu qu’elle dormit longtemps, pourquoi donc se seraitelle assoupie? Elle se leva à la suite d’un effort surhumain, et parcouru la pièce du regard : tout de bois, elle comportait une porte simple mais pas de fenêtre, seule une bougie apportait un semblant de luminosité. Elle se rendit face au seul meuble que se trouvait dans la chambre, hormis le lit sur lequel elle se trouvait un instant plus tôt: un miroir fêlé accroché au mur. Le reflet des flammes dansait sur sa peau blanche et ne lui donnait un aspect que plus cadavérique. On dirait que je ne me suis pas nourrie depuis un certain temps, ses cernes étaient conséquentes et ses joues creusées, elle avait pleuré. Elle le sentait...combien de temps ? Et pourquoi ? Elle ne s’en souvenait plus. Sa robe, qui lui descendait aux chevilles était simple et noire bien qu’abîmée et sale. C’est alors qu’elle le sentit, une chose qui n’allait pas, qui lui faisait froid dans le dos : elle souffrait physiquement. Sa prise de conscience fut telle qu’elle tomba à genoux, ses mains présentaient de larges entailles sanguinolentes  : comment ne s’en était-elle pas rendu compte plus tôt ? D’un geste faible, elle dénuda son épaule, qui parut dans le même état que ses mains. Elle se redressa lentement, chaque mouvement lui coûtant et lui arrachant des gémissements qu’elle ne pouvait réprimer. Elle défit le haut de sa robe et regarda son dos dans le miroir : Seigneur ! Elle ne put que remonter ses vêtements à la hâte, les larmes aux yeux et se mordant les lèvres pour ne pas hurler, au moment où l’on ouvrait la porte.

***

      Autrefois on pouvait percevoir le soleil, mais il semblait depuis plusieurs décennies déjà, avoir oublié cette contrée. Le ciel était continuellement gris et nuageux, ne laissant voir ces rayons réconfortants qu’une à deux fois l’an. Cette vallée était parsemée de multiples collines qui offraient un paysage accidenté et tout en relief. Les forêts, nombreuses, calmaient les esprits refroidis par le manque de soleil, pourtant, la chaleur qu’il y faisait rendait les étés moites et humides.

      Au fond de ce paysage, éloigné de tout, un couvent surplombait une imposante colline, il était entouré de hautes grilles noires. Il fallait contourner le domaine pour accéder à l’entrée du parc. Le bâtiment laissait deviner sa beauté d’un temps lointain. On ressentait la charge spirituelle des lieux mais la bâtisse, bien qu’immense, ne laissait plus paraître que des murs beiges et crasseux, qui étaient recouverts par le lierre. Sur l’autre flanc de la coline, derrière le couvent, lorsque l’on descendait par une pente raide et ardue, on atteignait un nouveau jardin :

bien entretenu cette fois. Au beau milieu de ce terrain enchanteur, un manoir haut en couleur dominait les alentours. Des fenêtres des étages, on pouvait percevoir, en levant la tête, le couvent. Ce manoir appartenait à une famille immensément riche, qui élevait leur jeune fille Elizabeth avec soin.

      Elizabeth, de nature curieuse, pas assez pour que cela soit perçu comme un défaut, mais plutôt comme une marque d’intelligence, ne cessait de questionner ses parents sur le couvent mystérieux, dont on voyait les voitures menées par d’élégants chevaux, faire des aller et retours plusieurs fois par semaine. Elizabeth avait déjà tenté une fois d’y entrer, mais une nonne l’avait surprise et renvoyé chez elle où elle avait été reçue par sa mère qui lui avait infligé telle punition que jamais elle ne recommença. Sa mère lui avait ensuite enseigné qu’elle y avait étudié autrefois quand il s’agissait d’une école de jeunes filles de bonnes familles mais que l’établissement avait fait faillite et avait été racheté par un homme que l’on avait jamais vu. Il s’était donc transformé en une sorte de couvent fermé, et aucune personne du village n’était assez croyant pour y envoyer ses enfants. Il faut dire que, les habitants ne passaient pas leur temps à la messe.

      Ce matin-là, elle devait aller en cours, l’école se trouvait dans la petite ville, et pour y accéder, elle devait descendre les longs escaliers semblables à ceux des temples mayas. Ils l’apportaient derrière les maisons de chaume, Elizabeth aimait à se rendre en cours, pour cela elle traversait le village et ses chemins de gravier blanc qui laissaient des marques sur ses souliers vernis. Elle faisait constamment attention à sa toilette et attirait l’attention des villageois par son style vestimentaire particulier. Elle portait des robes victoriennes, qui mettait son corps élancé en valeur, pourtant, pour plus de confort quand elle allait en cours, elle préférait opter pour des robes courtes arrivant aux genoux, de hautes chaussettes et des bottines assorties : parfois de dentelle vêtue, parfois sobre. Cette fois-ci, elle avait lâché ses anglaises brunes et avait opté pour une robe à dentelle de couleur violette. La couleur de la robe contrastait avec son teint étonnamment pâle, la vallée avait beau sembler être oubliée par le soleil, sa peau blanche semblait tout droit sortie des livres qu’elle dévorait à longueur de journée.

      En revenant chez elle à la tombée de la nuit, elle ne se décourageait jamais face aux escaliers qui l’attendaient à son retour. Elle les scrutait avec courage avant d’entreprendre son ascension : elle adorait voir apparaître peu à peu le manoir, illuminé par les lueurs de la lune.

     En entrant chez elle, elle salua sa mère qui s’affairait à ranger les livres dans la bibliothèque.

- Bonsoir mère, n’avez-vous pas reçu les livres que j’avais demandé qu’on me porte jusqu’ici ?

     Sa mère se retourna vers elle, ses longs cheveux bruns relevés en un chignon serré qui magnifiait les traits fin de son visage.

- Tania (c’était son surnom), tu es rentrée, elle sourit et désigna une table basse, tes livres sont là-bas, aurais-tu la gentillesse de les ranger dans ta chambre ? Je crains qu’il n’y ait plus de place ici.

     Elle passa une main dans ses cheveux pour s’assurer que son chignon était toujours en place ; bien évidemment il l’était, tout chez elle relevait de la perfection. Elizabeth lui sourit et attrapa la dizaine de livres qu’on lui avait apporté puis elle monta dans sa chambre. Elle adorait l’étroit couloir devant sa porte, les fenêtres desquelles on percevait le couvent en haut de la colline.

     Elle s’arrêta soudainement, non elle n’avait pas rêvé, une lampe était allumée dans le couvent et sa lueur se réfléchissait sur les murs de pierres. Elizabeth avait une imagination sans limite, petite, elle imaginait mille histoires d’une princesse enfermée dans ce couvent austère.

     Pourtant, elle n’y prêta pas plus attention, et entra dans sa chambre. Elle entreprit de ranger les livres dans une de ses bibliothèques, avant de renoncer et de les poser sur son lit. Il serait temps que je commande une nouvelle bibliothèque… elle ricana, ou que j’arrête de commander des livres. Elle soupira et se jeta sur son lit dans un nuage de dentelle et de jupon, elle tira un lettre cachetée de dessous son oreiller. Ses parents étaient contre ce genre de dépenses impulsives. Mais elle possédait assez d’argent de poche pour acheter à peu près ce qui lui faisait plaisir, quoique son éducation lui ait permis de ne faire aucun excès. Elle regarda l’heure sur le grand cadran en face de son lit, elle devait terminer ses devoirs pour le lendemain. Elle commençait à prendre peur, elle était en dernière année, or, dans ce village, ils n’étaient que trois jeunes de son âge et il était évident qu’elle devrait partir l’année suivante pour suivre ses études.

      Secouant la tête, Elizabeth décida de changer de tenue afin d’aller se promener avant de dîner. Elle sortit par la porte des domestiques, ses parents n’appréciaient pas qu’elle aille se balader dans les bois, qui plus est le soir, suite à cette histoire lorsqu’elle était enfant. Le jour de ses 6 ans, Elizabeth avait voulu se promener dans la forêt longeant le domaine du manoir, mais elle s’était égarée, et s’était rapprochée du couvent : c’est alors qu’une main ridée et noueuse s’abattit sur son épaule. Lorsqu’elle s’était retournée, elle s’était retrouvée nez à nez avec une nonne, à l’air sévère, son teint cireux ne la rendant que plus effrayante. Jamais elle n’eut une telle peur, la nonne l’avait attrapé d’une main de fer par le bras, et l’avait traînée jusqu’au manoir pour la ramener à ses parents. Le sermon avait duré plus d’une heure, depuis, elle avait une interdiction formelle de s’approcher du couvent, et par conséquent, des bois.

     Elle avait mis plusieurs années à y retourner, en cachette, car Elizabeth aimait l’odeur des feuilles mortes et le côté mystérieux et angoissant des bois.

      Elle y passa près d’une heure, flânant dans la forêt et dansant autour des troncs, elle se sentait venue d’ailleurs. Elle, que personne ne semblait réellement comprendre, et qui jugeait ses agissements comme futiles et extravagants. Tania marchait donc, remontant peu à peu vers le couvent, bien qu’elle n’y fasse pas attention, elle finissait toujours par s’en approcher d’une manière ou d’une autre. Commençant à en voir les murs imposants, elle s’adossa contre un arbre à l’orée du bois, elle défia la bâtisse d’un air provocateur. Un jour je saurai ce que tu renfermes. Elle avait beau chercher une entrée, aucune faille n’était visible, elle aurait donc dû escalader les grilles, chose qui aurait été totalement inconsciente, ou alors passer par la grande grille, qui était tout aussi impossible. Elle scrutait le couvent depuis plusieurs dizaines de minutes quand un détail retint son attention, elle plissa les yeux et s’avança délicatement. Sa robe flottait autour d’elle et elle se rendit compte qu’elle avait froid.

     Puis elle la vit, infime, faible, tremblotante, qui dansait sur les murs. Une flamme minuscule au travers d’une des nombreuses fenêtres du couvent, cela devait être une bougie. Qu’est-ce…

je croyais que le couvent était inhabité depuis plusieurs années. Elle frissonna, étrangement, elle qui jusqu’alors n’avait jamais craint la nuit, sentit l’angoisse la gagner. Elle recula et trébucha sur des racines, elle tendit l’oreille et cru entendre des pas dans les sous-bois. Ne prenant pas la peine de vérifier s’il y présence d’un individu justifiait ce bruit, elle détala, trébuchant, glissant lors de la descente. Elle arriva enfin chez elle, sa mère l’attendait dans l’entrée : dans sa précipitation, elle n’était pas entrée par la porte des domestiques, mais par la grand-porte !

- Tania, que faisais-tu ? Sa mère avait l’air terriblement contrariée, elle avait relâché ses longues anglaises blondes qui ornaient son beau visage. Ton père et moi nous sommes inquiétés, tu devrais prévenir lorsque tu sors, elle contempla sa fille, qui était dans un piteuse état. Où donc étais-tu ? Est-ce là une manière de se présenter ?

- Mère, j’étais au village sur la place de la fontaine, en revenant j’ai malencontreusement glissé dans les escaliers.

     Sa mère lui lança un regard soupçonneux qui trahissait sa lucidité.

- Tu devrais faire plus attention Tania, les environs ne sont pas sûrs la nuit.

     Tania lui lança une regard provocant, et bouscula sa mère au passage.

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