Chapitre
Bribes de vie
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A chacun sa guerre

     A chacun sa Guerre

     Comme le dit la chanson, ça revient de façon régulière tout comme les radis !

     Ma guerre d’Algérie est sans conteste différente de celle des camarades car je l’ai vécu au début comme un gamin égaré et à la fin comme un adulte désorienté.

Je vais avoir vingt ans quand je suis appelé sous les drapeaux. Après mes classes effectuées à CHARTRES, je suis affecté à la Base Aérienne de CHATEAUDUN.

J’étais bien tranquille dans ma tour de contrôle à Châteaudun, comme contrôleur d’aérodrome, mais oui, bien que deuxième classe, mais formé à la préparation militaire pendant une année ou deux ?

     Enfin j’étais dans l’aviation, ma passion de toujours, et je faisais atterrir avions légers ou de transport en double avec un autre appelé. Nous bénéficions à ce titre d’un logement de sous-officier et du mess des mêmes sous-officiers, le rêve en somme.

Pendant ce court intermède, à la demande de « deux lampes à souder short pétrole », lire: (deux avions à réaction), nous réalisons, en équipe, une triangulation pour conduire ces deux ouragans au plus vite vers notre base.

     Un avion interfère sur les vacations radio rendant notre tâche compliquée je lui intime un silence radio, bref et cinglant !

Nos deux ouragans posés le troisième larron se présente et se pose. Le Lieutenant Colonel JEUMONT à peine détaché de son siège arrive furieux à la tour de contrôle «  Qui est intervenu et m'a intimé un silence radio ? ». Le deuxième classe LEFAURE mon Colonel répond le Capitaine RAVIOL, «  mais je lui ai vivement déconseillé de noter cet incident sur le carnet d’intervention ! »

ébauche d’un sourire grimaçant et : «  C’est bien il a fait son travail, je l’en félicite, et si nous allions prendre un pot ? ». Voilà comment j’ai sans doute échappé à une sévère sanction !

Quel pouvoir pour un « deuxième pompe » ! Mais cette belle vie à un arrêt brutal lors de l’arrivée d’un ordre de mission me demandant de me rendre à MARSEILLE à la caserne de regroupement en vue de mon prochain embarquement pour ALGER.

C’était mon premier grand voyage. Nous embarquons en fin d’après-midi sur un paquebot mixte DJEBEL DIRA (fret et passagers) utilisé comme transport de troupe de 1957 à 1958.

     Il faut reconnaître sans être un expert que son état général n’est pas brillant, partout de la rouille plus ou moins masquée par les couches de peinture successives, qui ressemblent à certains endroits à de la pâte feuilletée.

     Au petit matin je découvre ALGER la Blanche.

     Sur le pont du bâtiment qui vient de nous transporter, il fait frais. Les hommes qui remontent des cales où ils ont passés une nuit agitée, dans la tempête, les relents de mazout, de vomis, d’urine, et les odeurs de rance du troupeau de moutons qui les a précédé ont des mines blafardes.

Nous quatre sommes en forme. Nous n’avons pas respectés les consignes, nous sommes restés sur le pont malgré l’avis de tempête, cachés dans un G.M.C pendant toute la nuit. Nous avons dormi comme des chérubins après nous être copieusement restaurés et n’avons même pas entendu le dodge stationné devant nous casser ses amarres et passer par-dessus bord !

     Petite frayeur rétrospective tout de même !!

A peine débarqué, direction le hangar le plus proche où une armée d’infirmiers nous attend de pied ferme. Pantalon baissé, dans la fesse droite, la dose de Gama-globuline est injectée. Je suis poussé plus loin sans ménagement pour dégager la place. A peine dehors embarquement dans un G.M.C direction BOUFARIK.

     Arrivé sur la base, direction les chambrées, prise de possession de mon armoire et de mon lit. Pas de conflit tout le monde est crevé.

     Je viens de découvrir que je suis officiellement breveté fusilier de l’air ! Bizarre l’armée je ne me souviens pas d’avoir à aucun moment passé quelques tests dans ce sens.

     Ma spécialité de contrôleur d’aérodrome ne figure pas sur mon livret militaire, le besoin d’homme de troupe est impérieux, les postes de contrôleurs sont déjà pourvus.

     Les semaines suivantes sont ponctuées de question du genre : Qui a son permis de conduire ?

- OK, allez chercher les brouettes et ramassez les détritus dans la cour……………etc……

     Pour agrémenter le tout nous sommes informés que notre formation en France n’a servi à rien !

     Je me demande comment j’ai pu être breveté ???

On dirait que c’est vrai, on en bave. A peine couchés, branle-bas de combat, exercice d’orientation, convoyage en camion, largage dans la nature, objectif retour base dans 6 heures, avec tout l’équipement (environ 25 kg) qui au bout de 3 à 4 heures semble en peser le double ! Nous vomissons nos instructeurs, ils nous préparent à la guérilla, pardon aux opérations de maintien de l’ordre ! Ah ? Pourtant on nous apprend à tuer et encore et encore !

Bon sang qu’est-ce que je suis venu foutre là !!

     Je ne comprends rien à cette guerre larvée et qui n’avoue pas son nom !!

     Et ce n’est que le début rien de sérieux n’a vraiment commencé pour notre section, pas encore, nous ne sommes pas tout à fait prêts.

Nous écoutons et lisons des informations parfois contradictoires sur les évènements en ALGERIE comme la presse les relate.

Nos camarades d’autres armes, ont pour certains été engagés dans des accrochages, ils parlent peu de ces incidents ou des risques auxquels ils ont été confrontés.

     Des échos nous parviennent aussi sur des actes, qui en temps de paix seraient punissables, mais se sont des bruits, nous n’en sommes pas sûr !

     Certains parlent de corvée de bois se terminant tragiquement pour les prisonniers tentant de fuir !

     D’autres d’instrument surnommé « Gégène » de très mauvaise réputation !

Pour l’instant nous n’y comprenons pas grand-chose, le doute nous assaille, nous n’avons pas encore été en opération.

La population des pieds noirs est très disparate à l’image de ses réflexions qui vont de :

- « Braves petits gars venus défendre l’Algérie Française ! »

- « Si vous n’étiez pas là il y aurait longtemps que l’on aurait remis de l’ordre !!! »

- « On vous a rien demandé rentrez chez vous !!! »

     Cela ne rend pas notre tâche facile, nous n’avons pas l’impression d’appartenir à la même PATRIE

     Je comprends de moins en moins ce que je fiche ici !!!

     Ca y est nous avons gagné le gros lot ! Notre nouveau Commandant de Compagnie n’est que médaillé de Gymnastique, et nous avons bien senti qu’il l’a voulait sa valeur MILITAIRE !!!

     Alors nous sommes bons pour toutes les Ops qui vont passer par là !!!

Vive les opérations de ratissage dans la WILAYA 4 bien avant les fameuses opérations :

« Jumelles, Etincelle, Courroie, Pierres Précieuses, etc… » nous participons à toutes celles que le commandement accepte de confier à notre généreux Commandant de Compagnie.

Depuis le matin nos deux sections progressent dans l’atlas Tellien à mi-chemin du Douar Oulad Arab et peut être de Bou Knana.

     Le ratissage touche à sa fin, nous sommes bientôt au contact de la compagnie Alpha 2 que nous avions mission de rejoindre pour réaliser le bouclage prévu.

     Quelques temps auparavant nous avons entendu des échanges de tirs, nous avons accélérer notre marche pour venir rapidement en soutien.

     A la jonction tout est calme, les tirs ont cessés depuis un bon moment. Les soldats de la compagnie Alpha 2 sont agités.

     C’est à cet instant que nous découvrons ce jeune fellagha blessé, étendu sur le sol, son treillis souillé de son sang, sa respiration courte, des bulles de sang s’échappant de sa poitrine au droit de sa blessure.

Un infirmier accoure, il le relève légèrement découvrant alors à la place de l’omoplate une plaie qui peut engloutir l’équivalent d’un poing fermé. L’ogive du MAS 36 a fait son œuvre.

Nous sommes proches, le lieutenant commandant la section demande un diagnostic, la réponse est brève :

     INTRANSPORTABLE !! Nécessite une évacuation par hélico immédiate sinon il est foutu, poumon partiellement arraché et perte de sang trop importante.

L’officier ne bronche pas, sa décision est déjà prise. Il vient de solliciter une évacuation aérienne pour deux blessés de sa compagnie, tous les appareils proches sont en vol ou en mission d’évacuation.

     Il exige le dégagement des lieux dans un périmètre d’au moins 500 mètres.

      Nous nous éloignons et ressentons ce malaise que donne la mauvaise conscience devant la sanction inévitable qui va intervenir. Nous ne pouvons-nous empêcher de nous retourner et la détonation brève et sèche de la carabine US nous glace.

Le silence s’installe, notre progression est stoppée. Un ordre claque et la tête baissée nous reprenons notre marche.

     A cet instant divers sentiments m’assaillent, colère contre cette saloperie de guerre non déclarée, impuissance devant ce genre de situation, et, en même temps, respect pour cet officier, qui, j’en suis persuadé, restera profondément marqué par son geste.

Mais y-avait-il une meilleure décision à prendre ??

     Et vlan les marches forcées sous le soleil d’Afrique du Nord, et boum les petits accrochages qui vous font froid dans le dos et plaquer les fesses au sol de sorte qu’à 20 pas on ne peut pas voir si vous avez déjeuné ce midi.

     Il faut savoir que les brigades de fusiliers de l'air (ancêtres des commandos de l'air) ont grandement participés aux combats au sol en ALGERIE (Annexes 2).

     Heureusement de la chance nous en avons, peu d’accrochages, sérieux, seulement deux directement vécus.

     Les autres sections de notre compagnie ont été confrontées soit à une embuscade soit à un affrontement, dont un très sérieux avec des pertes côtés FLN.

     Pour nous, pas de blessé grave, des peurs sans plus et quelques actes désopilants, après coup.

     Comme ce jour où de retour d'opération, le long d’une route, l’œil affuté, l’ouïe en éveille, les jarrets tendus, le doigt près de la détente, l’arme approvisionnée, notre nouveau radio, nerveux, intrigué par sa nouvelle dotation (un pistolet automatique) le tripote et PAN !!!

     Le coup est parti et toute la section dans les fossés parmi les épineux. Et, seul, debout bien en vue le regard incrédule et hébété notre radio !!! C’est peut être mérité ou pas mais le coup de savate du lieutenant a failli faire décoller le radio.

Nous nous relevons plus ou moins balafrés et remercions du fond du cœur notre officier qui a fait à notre place ce geste salutaire.

     Une autre fois, lors d'une patrouille j’ai envie d’un poulet, mais je ne sais pas pourquoi j’ai décidé de l’attraper avec ma baïonnette. C’est bête un poulet ça court dans tous les sens, je le rate à loisir et je casse ma baïonnette, va falloir faire un rapport. Je crois que je peux ajouter que celui qui voulait tuer le poulet avec sa baïonnette est aussi bête que le poulet !!

Et pendant ce temps là des parents attendent des nouvelles, des fiancées s’impatientes, d’autres pleurs, pour ceux du maintien de l’ordre ou du front de libération national.

A PARIS puis à EVIAN, dans des rencontres parfois cachées se joue l’avenir de l’ALGERIE.

Sur le terrain l’armée a fait son travail, avec parfois trop de zèle, cela ne bouge plus ou presque, et pourtant l’Algérie Française est perdue.

     Le FLN se réorganise et sa lutte devient plus pernicieuse, plus politique aussi.

     Il est en train de gagner l’indépendance de son Pays.

Quel gâchis !

     J’ai connu quelques moments forts : le 13 MAI 1958 (Annexes 3), ou l’attente interminable de l’ordre à venir de faire feu ou pas sur des soldats français !!

     C’est fou n’est-ce pas ?

Il s’agissait de camarades Bérets Rouges, et nous étions postés à les attendre dans notre Half- Track dont la 12,7 était armée et approvisionnée !

Nos amis, en métropole, voudraient que l’on soit comme eux, dans la norme ! C’est quoi la norme ? Tuer et être décoré ? Tuer et être emprisonné ? Etre fier d’avoir participé à du maintien de l’ordre ?

     Etre fier d’avoir participé à une guerre inutile ?

Je n’ai pas de réponse satisfaisante, sauf qu’à notre retour ceux qui furent mêlés aux actions militaires n’ont pas été vraiment satisfaits d’eux ni de leurs dirigeants. Nul n’ait vraiment revenu indemne de cette expérience.

     Je suis en permission. Ce retour momentané à la vie civile est un choc.

La vie se déroule normalement on ne sent aucune tension, aucune inquiétude, seule l’activité habituelle des parisiens, leurs allées et venues, rapides, pressées. Tout est affreusement normal, l’Algérie est bien loin de leur préoccupation, rien ne se passe, tout est calme.

     Je me sens perdu, un peu seul dans une réalité qui n’est plus la mienne.

     Je pense aux camarades restés là-bas.

Je suis sur les boulevards extérieurs, je me retrouve soudain à plat ventre dans un réflexe incontrôlable. Une camionnette dont le moteur a des ratés vient de pétarader à mes cotés !

     Je me relève embarrassé, l’air niais, gêné de mon attitude, regardé avec étonnement par quelques passants proches.

     Il faut que je me réhabitue à la vie en milieu sécurisé. En aurais-je le temps? Sous quinze jours je repars !

La fin de l’an 1958 est proche. Sur la Base se préparent fébrilement les futurs acteurs des réjouissances.

     Un orchestre est en cours de création, et, je ne sais comment le responsable a appris que j’avais quelques notions de violon.

     Il m’engage donc aussitôt comme contrebassiste, après tout c’est un gros violon, non ?

     Je vais apprendre à mes dépens qu’il n’en est rien et mes doigts s’en souviennent !

J’ai particulièrement apprécié le solo que je dus exécuter sur l’injonction du chef et sans aucune répétition, comme tous les autres musiciens amateurs que nous étions !!

     Le plus insolite, nous avons été ovationnés!!

Souvenirs mélangés comme les impressions qu’ils dégagent :

- Ce vieil arabe fier, délogé de sa mechta, qui en signe de révolte du traitement que l’armée française lui infligeait, dressait sous nos nez et devant nos yeux, accrochées sur un coussin de velours rouge, les multiples médailles que la même armée française lui avait décernées en 14-18.

- Ces gentils colons qui pour protéger leur récolte n’hésitent pas à accuser quelques appelés qui ont «  ô sacrilège » un peu grapillonné du raisin et commis quelques dégradations.

      La hiérarchie militaire se doit de prendre, pour l’exemple bien entendu, des mesures disciplinaires.

     Nos camarades ont alors été versés dans un bataillon disciplinaire composé de réels brutes épaisses, ce n’est pas beau la délation ?

     A contrario d’autres vous invitent chaleureusement à partager un verre ou même leur table, mais ceux-là n’ont que leur travail comme revenu, ils sont donc naturellement enclin à partager car ils ont peu !

Ce pays est étrange, que l’on aille n’importe où, il y souffle toujours le chaud et le froid !

     Il est à l’image de cette guerre larvée, tantôt crédible et humaniste, tantôt teintée fortement d’intérêts colonialistes et d'actes de barbarie.

Aujourd’hui je me dis que ce merveilleux pays n’a pas su ou pu exploiter cette chance d'avoir gagné son indépendance.

     Quel triste sort ! Tout pour réussir, un sous-sol riche, des sites touristiques merveilleux, et aucun bénéfice pour l’algérien lambda !

     Je viens de retrouver un petit carnet de notes que j’avais prises au jour le jour pendant un certain temps en ALGERIE.

     En Octobre 1958 aux environs du 5 de ce mois a eu lieu une opération de ratissage aux cours de laquelle, et je dois avouer que je ne m’en souvenais absolument plus, nous avons tué un fellagha, cela est relaté de la manière suivante:

- J’ai eu la frousse, pas tout de suite mais après, le fellagha était à quatre mètres de nous, j’ai conservé sa djellaba et son bidon !

C’est court, sans fioriture, glacial et inhumain, tout comme les ordres que l’on reçoit et que l’on exécute !

Quels souvenirs en ai-je gardés ? Les bons moments surtout. Bon sang quelle faculté nous avons à occulter ce qui dérange !

      Je dois reconnaître que malgré nos incursions de plusieurs jours en zones interdites et nos instructions parvenant par les airs nous avons été moins sollicités que les commandos de chasse, qui, eux, tout comme la légion ou les paras furent les moins bien lotis et toujours parmi les plus exposés.

C’est à cette époque et sans doute parce que mon retour d’Algérie fut occasionné par la fin de vie de ma mère que quelques questions commencèrent à me hanter car je savais que je n’obtiendrai jamais les réponses souhaitées.

Mes petits-enfants m’ont demandés il y a peu de leur parler de la guerre d’Algérie, je leur ai fait visionner le film « L’ENNEMI INTIME » qui relate très objectivement ce qui s’est passé sur le terrain.

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