Chapitre
Bribes de vie
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Moments et instants inoubliables

     Moments et instants inoubliables.

Ma grand-mère était une petite femme tout en rondeur, à la mine joviale, aux yeux pétillants de malice, à la poitrine forte pour sa grandeur et au verbe haut pour sa taille.

Elle habitait une petite maison dans la rue Masse aux Aubrais près d’Orléans. On y accédait par un chemin gravillonné d’environ deux mètres de large. Celui-ci débouchait sur un jardin potager arboré de fruitiers.

En passant on découvrait l’entrée de la maisonnette sur la droite juste après la montée d’escalier au grenier.

     Il y avait deux chambres qui donnaient sur la rue, une cuisine qui servait d’entrée et de salle à manger, l’ensemble constituant le rez-de-chaussée.

     Les pièces à la fois petites et hautes de plafond s'étaient imprégnées de ces odeurs indéfinissables que donne le temps ou les habitudes. Seule la cuisine dérogeait avec ses relents aigres doux de caillé émanant du linge suspendu au robinet et dans lequel se préparait le fromage blanc du lendemain.

L’escalier extérieur, lieu de rêverie, à l’abri des intempéries, conduisait avec sa pente de meunier au grenier, lequel, une fois la porte ouverte vous noyait dans un flot de senteurs mêlées, têtes d’ail, échalotes, oignons, mis là, à sécher sur le plancher dont la couleur grise attestait à la fois son âge et son peu d’entretien.

N’allez pas croire que cette atmosphère vieillotte entraînait une passivité de tous les instants !

Bien au contraire, le calendrier des activités que je devais mettre en œuvre m’attendait, rédigé de mains de maître par ma grand-mère. Il me conduisait au gré de mes activités vers les jardins extérieurs, dont je vous parlerai après, ou de l’atelier à l’appentis sans oublier le passage obligé du désherbage des allées du jardin.

     L’ancien atelier de mon grand-père était constitué d’un bâtiment qui jouxtait la cuisine. Dès l’entrée on apercevait dans un angle un énorme pressoir actionné par un mécanisme manuel dont la barre de mise en œuvre coulissait dans un logement creusé dans l’axe de la vis sans fin. Ma grand-mère et moi y pressions les pommes et le raisin.

Vers le fond on distinguait une vieille porte. A l’ouverture, si je ne pensais pas à allumer la lampe, je devrai dire la veilleuse, je me trouvais devant un gouffre et je reculais de plusieurs pas, c’était la cave.

     Descendre l’escalier de pierre aux marches usées entre les murs suintant l’humidité environnante, l’odeur de moisi, le faible éclairage, provoquait des frissons dans mon dos avant de découvrir le puits, sa margelle, son trou noir, béant, sans fond apparent, l’ensemble me glaçait d’effroi lorsque je devais m’y rendre. C’est bien plus tard que j’ai admiré la belle voûte empierrée.

     En septembre mon lieu de prédilection était l’appentis, plus éloigné de la maison puisqu’à la suite de l’atelier. Sous son toit en tôle ondulée se côtoyaient, sans souci d’harmonie, le bois de chauffage, les outils de jardinage, l’échelle, les tonnelets à fruits abîmés dont émanait cette odeur d’alcool avant brûlage. Cette bâtisse donnait directement sur le jardin, une ouverture béante de plusieurs mètres de large, pratiquée dans le mur en facilitait l’accès.

     C’est là à l’abri des intempéries que j’exerçais mes talents d’apprenti bûcheron. Je débitais le bois de différente manière, petits bois pour allumer le feu, bois pour l’entretenir. Il me fallait parfois faire appel aux coins d’acier et manier la masse que je trouvais vraiment lourde. Enfin il fallait ranger le long du mur mitoyen en un ingénieux empilement ce bois fraîchement débité.

Si vous souhaitiez vous lancer à la découverte du jardin, à la fois potager et verger il vous fallait d'abord longer ce fameux appentis puis passer à quelques mètres d'un lieu fort reconnaissable à l'odeur qui s'en dégageait.

Ce très petit édifice, lieu d'aisance situé comme à l'accoutumée loin de l'habitat comportait une planche percée en son milieu en guise d'assise sur laquelle on pouvait admirer d'anciennes traces de salissures incrustées dans la masse.

     Peu éloigné de ce lieu se trouvait une vieille casserole dont la poignée allongée d'au moins un mètre cinquante par le manche d'un ancien râteau permettait de puiser cet engrais naturel par le trou de la planche.

Opération délicate s'il en était et nauséabonde de surcroit! Mais c'est à ce prix que poireaux, salades, haricots, carottes, etc... étaient magnifiques.

     Je me souviens d’au moins deux d’entre elles. Les vendanges et surtout la préparation du vin.

     La récolte des pommes et ma tentative d’élaborer du cidre.

Ma grand-mère possédait à l’extérieur du bourg, trois petits jardins, éloignés d’environ un à deux kilomètres de la maison.

     Dans l’un il y avait des pommiers. Les pommes étaient petites mais délicieuses, c’étaient des Rainettes du Mans. Leur robe jaune et striée de rouge brillait à l’envie dès lors qu’on les frottait un peu.

     Dans un autre trois gros cerisiers prônaient, il s’agissait plutôt de merisiers sauvages, ma grand- mère parlait de Guignes en nommant leurs fruits. Elles étaient noires, très sucrées, tâchant tout sur leur passage et laissant des traces difficiles à faire disparaître autour de mes lèvres avec débordement sur joues et menton !

     Enfin le troisième avait du servir de potager, son centre était envahi d’herbes et de plantes sauvages, seul son pourtour, là où régnait la vigne, était entretenu.

     Nous nous y rendions à bicyclette, posions nos bécanes en équilibre sur les haies et vérifions l’état de mûrissement des raisins. Les grappes, constituées de petits grains de couleur jaunâtre ou terre de sienne suivant leur exposition, pendaient sur des ceps qui avaient été plantés au pourtour de la pièce de terre et servaient de clôture.

Ma grand-mère décidait de la cueillette et armés de sécateur nous revenions le lendemain ou le surlendemain, toujours à bécane, mais cette fois avec des paniers d’osier sur nos porte-bagages.

     Plusieurs allers et retours étaient effectués dans la journée.

A chaque retour nous déversions notre récolte dans le grugeoir, puis, les fruits écrasés étaient jetés dans le pressoir, qui se trouvait dans l’ancien atelier de mon grand-père. Il fallait prendre garde à ne pas le remplir trop.

     La fin d’après-midi était consacré à extraire le merveilleux jus de raisin, en poussant sur la barre métallique que nous avions enchâssée dans l’axe de la vis tournante du pressoir. Dès les premières gouttes affluant dans la goulotte, les abeilles et les guêpes surgissaient, virevoltaient alentour, bourdonnantes et ronronnantes. Ma grand-mère n’y prêtait guère attention.

     Elle me disait de ne pas m’en soucier. Ce que je fis dans un accès de courage, non récompensé car une guêpe en profita pour me larder de son aiguillon et je m’enfuis en poussant de grands cris de douleur.

Le vin nouveau, en vérité du jus de raisin, avait des vertus gustatives telles que je ne pouvais m’empêcher d’en consommer. Et pourtant je savais que la nuit serait coupée de levés intempestifs, me condamnant à me confronter aux dangers du parcours qui me séparait de la petite cabane située dans le jardin après les bâtisses des dépendances. Ma gourmandise dépassait mes frayeurs.

Ce jus de raisin était réceptionné dans une grande bassine en zinc, située sous la goulotte du pressoir. Ma grand-mère veillait à ce qu’elle ne fut pas trop pleine pour que nous puissions verser son contenu dans un tonneau pouvant absorber 200 litres au moins de ce merveilleux breuvage. Je n’ai jamais connu d’année ou la récolte nous permis de le remplir.

Les jours suivants, le vin nouveau, commençait sa fermentation. Un bouchon de liège entouré de gaz obstruait partiellement le trou de remplissage d'où une mousse gris-blanchâtre dégoulinait le long du tonneau dégageant une odeur caractéristique, à la fois acide, aigrelette et tenace.

     Le jus de raisin devenait de jour en jour du VIN.

     Il faut avouer qu’après fermentation et transfert dans un autre fût pour sa fin d’élevage, ce breuvage n’était qu’une horrible piquette ne dépassant pas les 9 degrés d’alcool dans les meilleures années.

     Bien frais, malgré son acidité il se laissait boire, et, sans conteste il ne rendait pas malade.

Ce pressoir servait aussi lors du ramassage des pommes tombées au sol et destinées à la confection du cidre doux. Les plus beaux fruits seraient cueillis et conservés sur des clayettes bien rangées dans la buanderie par strates successives, formant parfois une pile à l'allure si instable que seul son appui sur le mur semblait enfin garantir sa stabilité. Ils y passeraient une bonne partie de l'hiver au gré de la rapidité de leur consommation.

Ah! Ce pressoir, ses abeilles et ses guêpes virevoltant à l'entour!

Ma grand-mère femme d'expérience s'il en fut s'acharna à lutter contre ma frayeur que m'inspiraient ces mouches et insectes. La consigne était d'une simplicité étonnante: " Ne bouge surtout pas si l'une de ces bêtes se pose sur tes bras elle ne te fera aucun mal ".

Cela est avéré en ce qui concerne les abeilles, mais surtout ne tenez pas cette maxime pour véridique si vous voyez une guêpe, car sauf une chance colossale celle-ci vous plantera son dard fort méchamment et sans égard. Empressez-vous de la chasser!

     Mais les remèdes de ma grand-mère, simples, efficaces bien adaptés aux plaies, bosses et bobos qui pouvaient survenir nous assuraient une rapide guérison.

L'eau de Javel faisait de véritable miracle sur ; égratignures; piqures d'insectes et autres petits ennuis; l'alcali se montrait d'une efficacité redoutable en cas de perte de connaissance partielle et le nec plus ultra pour tout désinfecter cette extraordinaire alcool de fruit de première presse qui devait bien titrer 70 à 75 degrés d'alcool.

J'ai de moins bon souvenir des pratiques de remise en forme traditionnelles de l'époque qui consistaient à grand renfort d'Huile de Ricin ou plus tard de Limonette à vous nettoyer de fond en comble tout l'appareil intestinal et ce à votre arrivée de la ville où comme chacun sait l'atmosphère polluée (déjà!) vous rendait sinon contagieux du moins de mauvaise fréquentation.

Maintenant remis à neuf vous pouviez envisager de remplir correctement les tâches prévues de longue date avant votre venue.

Cette tradition perdura même lorsque mes quatorze ans révolus je venais chez ma Grand Mère à bicyclette de Paris, franchissant seul les 120 kilomètres en moins de 6 heures les jours fastes et en presque 10 heures les jours de grande lassitude.

     Ma grand-mère avait une passion ; la bicyclette ; sa bécane comme elle disait.

     Elle a tout fait pour que je partage le même enthousiasme jusqu’à me donner sa vieille bécane, car ainsi nous pouvions faire de belles escapades dans la forêt d’Orléans ou vers des fermes alentours.

J’ai encore ses odeurs de sous-bois, champignons, moisissures, mais aussi mûres, fraises, framboises, ses sensations de moiteur par temps d’orage, de fraîcheur par temps de pluie, tous ces petits riens qui, dans le calme et le silence des bois deviennent importants vous envahissent, vous font communiquer avec la nature sans effort n’y arrière-pensée.

Les matinées de septembre passées en forêt, parmi les herbes ruisselantes de rosée, à la recherche de champignons, avec cette cohorte de bruits et bruissements révélant toutes ces vies invisibles étaient un enchantement.

La récompense tenait dans ce panier d’osier, dont quelques pieds de ceps de bordeaux étaient visibles, annonçant déjà par leurs effluves la succulente omelette que ne manquerait pas de me cuisiner ma grand-mère à notre retour.

Elle connaissait tous les bons coins, et, lorsque nous empruntions une allée nous conduisant de façon certaine à une récolte intéressante, elle ne cessait de marquer quelques arrêts pour s’assurer que personne ne nous suivait.

     Si lors de notre retour nous croisions quelqu’un, qui s’extasiait sur notre butin et posait la question :

« Où diable avez-vous trouvé tout ça ? »

La réponse était toujours la même :

« Vous savez nous nous sommes enfoncés dans la forêt, nous avons fait cette petite cueillette et nous nous sommes perdus, il nous serait bien difficile de vous dire où nous étions. C’est heureux que nous vous rencontrions vous allez sans doute pouvoir nous aider à retrouver notre chemin, merci. ».

Ma grand-mère avait mauvaise réputation, à vrai dire elle n’était pas facile.

     Hautaine, chicaneuse, près de ses sous, elle polluait la vie des commerçants de ses réflexions cinglantes et souvent justifiées.

     Il se murmurait dans son entourage qu’elle ne supportait guère les filles, sauf ma cousine Jacqueline qu’elle avait partiellement élevée. Quelle chance j’étais un petit mâle et le chouchou d’après mes cousines !

Cette position avantageuse me valut plus tard quelques déboires. Ma grand-mère avait un grand respect pour l’argent. Lorsqu’elle touchait sa retraite ou plutôt celle de mon grand-père qui avait travaillé à la SNCF comme Chef Aiguilleur aux AUBRAIS, elle répartissait dans différentes caches cette manne.

Entre les draps dans l’armoire, sous la table pour quelques autres billets, dans des obus ciselés de la guerre de 1914, elle gardait quelques billets dans son porte-monnaie.

Lors de ces manipulations et sachant que la bicyclette de ma grand-mère nécessitait de fréquentes réparations je lui suggérais de s’en offrir une neuve, ce qui aurait le double avantage de lui faire plaisir et d’augmenter sa sécurité.

     En outre moins d’argent à la maison moins de risque de vol !

     Qu’avais-je dit là !! Mon Oncle et ma Tante soucieux de préserver leur héritage me firent comprendre qu’à son grand âge ma grand-mère pouvait se contenter de sa vielle bécane.

Cette mise en garde me laissa pantois. Je décidais alors d’abonder, d’encourager, si besoin de suggérer toute pratique pouvant contribuer à satisfaire ma grand-mère. Un club d’activités pour personnes âgées s’était créé et proposait des voyages, je lui dis tout le bien et les nombreuses joies qui l’attendait en acceptant de profiter de ces opportunités.

Je crois qu’elle exaspéra les membres de la famille « grippe sous » au-delà de mes espérances, elle voyagea tant et plus, y pris plaisir, elle me le conta avec délice et malice à la fois, car elle n’était pas dupe des attentes de certains de ses enfants.

     J’avais pris de l’âge et mes visites chez ma grand-mère s’estompèrent. Je venais de commencer à travailler, cette nouvelle vie allait m’accaparer.

Je revins toutefois autant que je le pus.

Lors d'une de ces expéditions, à l'époque Orléans semblait encore si loin de Paris! Mon père nous conduisit dans sa superbe, traction avant Citroën, jusqu'à la rue masse.

     Nous étions quatre, mon père, ma mère, la jeune fille que je fréquentais et moi.

     Peu après les présentations faites, ma grand-mère me pris à part et me dis textuellement:

" Quelle idée as-tu eu de choisir une fille rousse? ". Je compris que pour elle cette couleur sentait le soufre!

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