Chapitre
Bribes de vie
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Premiers souvenirs

     Premiers souvenirs

     Quand je m’efforce à me souvenir, des images que je croyais à jamais effacées reprennent forme.

     Elles m’envahissent alors, se concrétisent jusque dans les odeurs ou le goût, et redeviennent un court instant réalité.

     Je n’ai pas souvenance de mon grand-père. Je n’avais pas encore deux ans lors de son décès.

     Sans doute ai-je été intimidé par ses imposantes moustaches que j’ai découvertes bien plus tard sur des photographies.

Mes premiers souvenirs remontent au début de la guerre lorsque les parisiens craignant le pire éloignaient leurs enfants de la capitale devant l’avance des troupes allemandes.

Comme beaucoup de gosses je fus protégé par un séjour en Vendée. Le petit parisien que j’étais découvrait la campagne.

La rusticité, la liberté aussi. Les animaux et avec eux la vie à l’état brut.

Je n’avais que quatre ans. Je sens encore l’odeur du lard grillé dans l’énorme cheminée, lequel devait finir étalé sur une grosse tranche de pain de campagne, le tout recouvert de ces délicieux haricots ce qui constituait notre copieux goûter.

Et ces danses effrénées de galopins que nous étions, pieds nus valsant dans les bouses de vaches fraîches répandues sur la chaussée conduisant à la ferme. Je ressens encore cette tiède douceur filtrée entre nos doigts de pieds, la même impression ressentie beaucoup plus tard en marchant dans la vase, la chaleur animale en moins.

La vie religieuse m’était totalement inconnue. Alors cette immense bâtisse décorée, illuminée de vitraux colorés emplie d’individus qui chantent ou récitent ne put que m’impressionner fortement.

     Le curé nous donnait des images. Celles destinées à représenter le Paradis étaient de toute beauté, on y voyait des anges dans des jardins idylliques.

Celles du purgatoire ou de l’enfer se disputaient la laideur, l’horreur. Les monstres grimaçants, plus difformes les uns que les autres, provoquaient en moi un sentiment de peur qui me poursuivra longtemps.

     Mon vœu le plus cher à mon retour fut d’y retourner. Mais comme beaucoup de vœux il resta tel !

Je n’ai vraiment pris conscience de l’existence « en pointillés » de mon père que beaucoup plus tard.

     Avant j’étais trop jeune et ma mémoire n’avait rien enregistré dans ce domaine.

Mon enfance s’est déroulée dans un monde de femmes. Je sentais leur parfum, j’entendais leurs propos, je m’intéressais avec elles à l’arrondi des jupes ou au tombant du tissu. Tout était contradiction et en même temps vérité.

     Mes manières devaient en être affectées et je le payais à l’école où d’instinct les petits machos me cherchaient des noises, que loin de refuser, j’acceptais de bon cœur, car au fond de moi la brute masculine en sommeil se réveillait alors et de vive manière.

Ma curiosité n’avait pas de borne et le dessous des jupes me hantait. Aussi maintes fois ai-je passé la main sous celles-ci pour découvrir ou plutôt ressentir cette douce chaleur humide de l’entrejambe de ces dames qui devant ma jeunesse prenaient mon audace comme un jeu et riaient. Avec le recul je peux l’avouer il ne s’agissait pas d’un jeu, mais bien de ressentir le trouble de mes premiers attouchements.

     En effet à chacune de mes expériences des frissons m’envahissaient présageant des pulsions futures de l’adulte que je deviendrais.

L’une d’entre elle dénommée Jeanne d’ARBOIS était écrivain et soit pour plaire à ma mère soit par conviction me trouvait très éveillé pour mon âge.

     J’appris bien plus tard qu’elle avait appartenu à un réseau de résistance et qu’elle avait été déportée.

Il est vrai qu’en cette période troublée de la seconde guerre mondiale il était parfois difficile de se positionner.

Je peux vous assurer que ce n’était pas le cas de ma mère. Son antipathie de l’occupant était telle que ces actions reflétaient parfois un mépris des risques encourues.

     Les mauvais tours étaient devenus un jeu.

Dans le métropolitain entendant une conversation échangée entre un soldat allemand et une jolie femme à propos d’un diner le soir même, avec au menu du poulet, je vis ma mère suivre discrètement ce soldat qui perplexe semblait chercher une direction à prendre pour effectuer ses achats avant cette soirée mémorable !

Ma mère si distante envers l’envahisseur fut lors de son intervention la douceur et la délicatesse même :

«  Vous cherchez quelque chose Monsieur ? Voulez-vous que je vous aide ? »

«  Ya !! Berci Padame ! »

«  Ah, je vois sur votre papier, la station Denfert-Rochereau, prenez le couloir en face, pas de problème. »

     A peine le brave soldat avait-il les talons tournés que ma mère rayonnante se tournait vers moi et me disait : « Il n’est pas près de le savourer son poulet ! »

     Où l’avait-elle donc fourvoyé, je ne le sus jamais !

Elle fit aussi sensation lors d’un mémorable apéritif qu’elle avait coutume de prendre, tous les samedis, avec son amie la marchande de chaussures au café « TOUT VA MIEUX ». Celui-ci faisait l’angle de la rue d’Aubervilliers et du boulevard de la Villette.

L’armée allemande connaissait ses premiers revers importants sur le front russe.

     Des soldats allemands à quelques tables plus loin plaisantaient et riaient forts, ma mère alors dans un élan patriotique violent et inconsidéré les invectiva d’un :

«  Profitez en, riez, vous êtes bientôt " Kapoute !!" »

Un long silence ce fit dans la salle ! L’un des soldats allemand répondit, dans un français impeccable :

« Vous avez raison Madame la guerre va finir et c’est heureux, nous allons enfin retourner chez nous !! »

Je ne sais qui a dit que les allemands étaient tous des brutes ?

     Je compris vaguement au travers de propos tenus par ma mère et nos voisins que quelque chose de dangereux et de tragique aurait lieu prochainement dans ou près de notre quartier.

     Ma mère venait d’entendre un message à la BBC, radio totalement interdite, mais que de nombreux français écoutaient religieusement, malgré l’intolérable brouillage.

Il s’agissait de «  La Chapelle au clair de lune, deux fois » ce message était noyé parmi une litanie de déclarations identiques, semblant, sauf pour les initiés, toutes plus hermétiques les unes que les autres.

Le lendemain soir, 21 Avril 1944, je compris la teneur du message. Les sirènes de l’alerte hurlaient, nous nous apprêtions à descendre aux abris. Il s’agissait de rejoindre la station souterraine du métropolitain "STALINGRAD" qui faisait face à notre immeuble.

     Nous fûmes arrêtés au niveau du troisième étage par de violentes déflagrations qui faisaient trembler l’ensemble du bâtiment, et nous nous réfugiâmes chez une voisine en attendant la fin de l’alerte.

Notre retour au cinquième étage dans notre modeste logement fut l’occasion de découvrir que des vitres étaient brisées et que le magnifique lustre de la salle à manger trônait, sur la table, au milieu des débris des coupoles en verre, dont l’une sur les quatre semblait intacte.

     Le lendemain j’accompagnais ma mère dans la rue commerçante d’Aubervilliers et en nous enfonçant plus avant en direction de la Villette, sur notre droite, les dommages que le bombardement de la Gare de Triage d’Aubervilliers avait occasionnés sur des bâtiments civils étaient impressionnants.

Les pieds d’un lit semblaient flotter dans le vide, l’immeuble éventré montrant de façon presque obscène ce restant d’une existence.

Alentour et sur des centaines de mètres, c’était le même chaos, la même tristesse, la même vue fantomatique. J’appris beaucoup plus tard que 640 de nos compatriotes y avaient laissé leur vie et que 2000 furent blessés.

     Quelques temps auparavant à l’occasion d’un raid aérien nous avions suivi de fenêtres en fenêtres, d’un logement à l’autre, la destinée tragique d’un appareil en feu de la ROYAL AIR FORCE, qui, nous l’apprendrions plus tard, fit le choix de s’écraser sur les voies ferrées afin de ne pas provoquer de morts civils.

Si vous passez par là un jour, arrêtez-vous et voyez cette plaque qui commémore cet acte de bravoure. Vous la verrez sur le pont qui enjambe les voies ferrées de la gare de l’est, passé le carrefour Marx Dormoy, la Chapelle en direction de la place Clichy.

Pendant ces années de rationnement en tout genre, chacun avait réussi à survivre, beaucoup grâce au marché parallèle, appelé aussi « marché noir ». Le troc était très à la mode. Ma mère troquait du sucre (produit rare) contre viandes, laitages ou fromages et ce à la satisfaction de tous.

En ce qui concerne ma mère, tout était basé sur du relationnel avec des ouvriers de l’usine LEBAUDY qui se trouvait dans la rue de TANGER.

Ceux-ci la nuit tombée faisaient glisser un sac empli de sucre du haut du mur d’enceinte de l’Usine, à une heure précise et sur un signal convenu.

D’ordinaire je n’accompagnais pas ma mère et cela s’avéra la solution à retenir, car la seule fois qu’il m’arriva de le faire nous frôlâmes la catastrophe.

     Lors de l’arrivée au sol du dit sac, ma mère connue quelques difficultés à dénouer le cordage qui l’enserrait et ne put comme à l’accoutumée le charger sur son dos avant le passage d’un individu qui, quoique anonyme, pouvait représenter un réel danger.

     Pour se donner une contenance elle dit à voix suffisamment distincte :

« Bon sang, que ce sac de pommes de terre est lourd ! »

     Très étonné par cette déclaration je ne pus m’empêcher de demander à voix aussi haute bien que fluette : «  Je croyais que c’était du sucre ? »

L’anonyme continua son chemin sans sourciller et ma mère se tut pendant tout le trajet du retour.

Le rationnement s'exprima au travers de critères catégoriels prenant si possible en compte le facteur de carence potentielle en matière alimentaire (voir Annexes).

     Les faux tickets de rationnement se vendaient en sous-main et les feuilles de collation de ceux-ci demandaient beaucoup d’attention pour ne pas mélanger les différences de coloris trop voyantes.

     A la libération nous pensions que tout cela allait disparaître rapidement, que nenni !! Le rationnement du pain, symbole s’il en est perdurera jusque fin 1949.

Les éléments naturels, comme par mimétisme de la folie des hommes, devinrent outranciers.

Les hivers à partir de 1939 furent particulièrement rigoureux ajoutant les méfaits du froid aux rigueurs et contraintes de l’occupation.

     Je me souviens de celui de 1944-1945. Il faisait non seulement froid, mais de mémoire d’enfant je n’avais jamais vu autant de neige à PARIS.

     Vous pensez près de 20 cm dans les rues alentour et presqu’autant même sous le métro aérien qui surplombait le centre du Boulevard de la Villette.

     Les vitres à l’intérieur de notre petit logement se couvraient de merveilleuses arabesques glacées aux reflets irisés, sur lesquels avec mes doigts j'amplifiais tel ou tel motif selon mes goûts ou mes humeurs.

     La salamandre s'efforçait à réchauffer l'atmosphère. Sur sa face émaillée de couleur bleue se détachaient, comme de multiples orbites, ses yeux de mica rougis témoins de ses efforts.

La Seine charriait des blocs de glace.

Les rues de Paris sous l’occupation avaient des allures inhabituelles. Les moyens de transport à l’exclusion du Metro et des Autobus, étaient rares et originaux.

     Les quelques automobiles qui parvenaient à circuler fonctionnaient au Gazogène. Les autres mobiles utilisaient pour la plupart la force musculaire, qu’elle soit animale ou humaine.

     Des familles de Taxis, Carrosses et Charrettes en tous genres avaient vu le jour.

Chacun faisait preuve d’imagination et l’on pouvait voir ces réalisations d’artisans habiles déambuler dans les rues de la Capitale.

     Je n’avais pas encore 8 ans et la bataille de la libération de Paris faisait rage !

Avec les idées gaulliennes de ma mère, sa mobilisation contre l’envahisseur, j’avais fini par épouser ses comportements et c’est ainsi que chaque jour ou presque j’aiguisais un couteau à cran d’arrêt pour tuer un allemand !

     N’ayez aucune crainte je ne suis pas devenu un assassin, mais j’ai parfaitement réussi à me couper, une très belle entaille. Dans le même état d'esprit, je prêtais main forte à de jeunes FFI qui étaient entrain de dresser une barricade devant notre porte cochère du 234 Boulevard de la Villette.

     Ils allaient quérir les sacs de sables situés dans les cages d’escalier de notre immeuble.

     Ils les entassaient les uns sur les autres, quelques adultes plus âgés leur prêtaient main forte pour déplacer des objets plus importants.

     Dans l’axe du Boulevard vers le carrefour de la rue d’Aubervilliers venait d’apparaître un engin blindé motorisé allemand.

Etait-ce une auto mitrailleuse ? Je ne le sus jamais, car une tempête déferla sur moi.

     Ma mère d’ordinaire si calme à mon égard, non seulement hurlait je ne sais plus quoi, mais m’administrait une raclée mémorable !!

Je crois n’avoir jamais gravi les escaliers des cinq étages jusqu’à notre logement avec une telle vélocité ! En pleurs bien sûr !

     Ces escaliers qui, lorsque j’étais seul me remplissaient d’effroi. Tout était sombre, le peu de lumière qui aurait pu filtrer était arrêté par la peinture bleue recouvrant les vitres pour respecter les consignes du couvre-feu.

     Autant dire que même en temps normal je ne m’y attardais guère.

Sauf ce jour mémorable de la libération de PARIS !! Le glas de madame l’oie venait de sonner.

     Elle qui, vivait, engraissait et polluait depuis bientôt six bons mois notre water-closet, transformé pour la bonne cause en poulailler !

     Nos voisins et nous en avions fait l’acquisition avec comme seule consigne de ne la manger que pour célébrer la victoire !

Il avait fallu redistribuer les sanitaires et nous étions convenus de rendre collectif les leurs, pendant que les nôtres subissait les outrages de madame l’oie.

La libération de PARIS étant officialisée plus rien ne s’opposait à faire ripailles. Nous nous saisîmes de madame l’oie, et ma mère lui trancha le coup avec la hache qui nous servait à couper le petit bois.

Mais cette bête qui venait de perdre la tête n’en continua pas moins à se mouvoir, courir même, et se cognant de droite et de gauche finie par dévaler les escaliers arrosant au passage de jets de sang les murs de la cage d’escalier ; le tout dans un bruit sourd et lourd, c’était effrayant !

     Enfin, arrivée sur le palier du niveau inférieur, quelques soubresauts la secouèrent et le calme revenu nous constatâmes qu’elle avait enfin rendu l’âme !

     Elle fut : plumée, vidée, rôtie, découpée en morceaux et savourée.

PARIS libéré, c’était partout la fête. Les femmes embrassaient à pleine bouche les libérateurs. La deuxième division blindée du Général LECLERC, rien que des soldats français, était à l’honneur.

C’était mon premier contact avec le chewing-gum !

Le pain de maïs avec sa couleur jaune doré emplissait les boulangeries. Nous n’avions jamais rien dégusté d’aussi bon.

     Les interminables queues à la crémerie ou chez le boucher devenaient de jour en jour de vieux souvenirs. Enfin l’école primaire désertée par les soldats allemands recevait de nouvelles peintures pour masquer les jolies « PIN UP » dont les murs étaient ornés.

     La rentrée fut une dure épreuve ! Pensez donc il y avait des grands de quatorze ans et je ne pouvais plus faire ma loi.

Je le compris vite suite à la rencontre inopinée et peu souhaitée du poing vengeur d’un grand sur mon appendice nasal, lequel se brisa gentiment m’arrachant un cri de douleur et d’humiliation devant une telle défaite sans espoir de revanche, l’écart en corpulence étant trop grand !

      J’appris aussi très vite à mes dépens que d’avouer avec sincérité que l’on ne comprenait pas soit une règle de grammaire, soit une solution d’arithmétique, valait quolibets et moqueries de la part des petits camarades, qui, bien souvent n’avaient pas mieux compris que vous.

D’où mon activité principale qui consistait à régler mes comptes à coups de poing avec mes compagnons de classe.

     Activité qui se poursuivait même dans les terrains vagues (entendez par là, vide de construction et laissés à l’abandon).

     Ceux qui ceinturaient partiellement la ville de PARIS résultaient de la démolition des anciennes fortifications.

C’est à cette époque que mes fréquentations devinrent de moins en moins recommandables.

     Mon attitude à la maison changea, et je devins un petit voyou sans respect pour ma mère, répondant avec une effronterie proche de la grossièreté.

Je reçus bien entendu quelques gifles mais sans aucun succès.

A l’époque (autre temps autre mœurs) nous possédions encore de la crainte mêlée d’admiration pour nos maîtres.

Ma mère demanda donc à ceux-ci de me remettre dans le droit chemin et pour ce faire leur donna carte blanche quant aux sanctions qu’ils seraient conduits à m’infliger qu’il s’agisse de gifles ou de fessées ou de punitions, seul le résultat comptait !

Et il vint vite le résultat, car raclées et punitions eurent tôt fait de mon fichu caractère. Je rentrais dans l’ordre établi, avec le croirez-vous, un sentiment de gratitude à l’égard de mon maître Monsieur DUVAL, qui, même aujourd’hui, demeure l’une des meilleurs leçons de vie !

La classe suivante me permit de connaître « TOTO » une magnifique règle en aluminium, maniée avec maestria par notre instituteur, qui, avec un plaisir non déguisé, nous faisait nous allonger à plat ventre sur ses cuisses, de sorte que, tirant les tiroirs de son bureau au-dessus de nos jambes et de notre tête nous étions totalement coincés et offrions notre postérieur aux coups redoublés de « TOTO ».

Si les exploits de vos enfants vous chagrinent, sachez que de tout temps il en a été de même, seules les variables ont changé.

Dans le quartier de la Villette à PARIS notre aire de jeu s’étendait des rues d’Aubervilliers à celle de Tanger en passant par le boulevard de la Villette, véritable frontière entre le 10ème arrondissement et le 19

ème, puis au-delà seule la rue de l’Ourcq parfois dépassée délimitait nos

galopades au nord.

Sur cet immense territoire il y avait encore des terrains vagues, lesquels étaient le lieu de terribles affrontement entre indiens et cow-boys au mieux, ou bandes rivales au pire et oui déjà !

Ces rencontres n’étaient pas tendres. Armés de lance pierres et ayant comme munitions nos billes de terre cuite voir de verre ou de métal nous nous affrontions avec rage.

     La bataille cessait souvent dès qu’un d’entre nous fondait en pleurs et cris de douleurs lors d’un impact bien ressenti.

Notre terrain de jeu favori vers nos 10 ans et au-delà fut sans conteste l’école communale de la rue de Tanger.

     La maman de mon meilleur camarade, que j’ai d’ailleurs toujours considéré comme mon frère, était institutrice dans ce grand établissement qui réunissait les bâtiments consacrés aux garçons et ceux destinés aux filles.

Il nous était facile lors des jeudis ou dimanches de transformer cette école déserte en immense terrain de jeu.

Nous avions des secteurs de prédilection, la salle de sciences nous attirait particulièrement, elle recélait des trésors : du sodium, des nitrates etc ….avec lesquels nous confectionnions qui de la poudre, qui des propulseurs.

Les effets dévastateurs de ces manipulations se manifestaient dans les cours, lorsque sous la pression des gaz de nos poudres artisanales, les tubes d'aspirine alors confectionnés en aluminium se déchiraient dans un vacarme qui nous réjouissait!

Les bancs situés dans la salle de gymnastique du rez-de-chaussée que nous installions dans la cour de récréation nous servaient de repères pour des circuits alambiqués. Nous parcourions ceux-ci en patins à roulette tiré par une corde fixée à une bicyclette. Les chutes et autres bobos étaient assez fréquents.

Mais bon sang on s'amusait bien!

En plus de ces jeux virils mais très dangereux, dont nous ne touchions mot à nos parents, nos exploits s'exportaient jusqu'aux quais du canal de l'Ourcq qui servaient d'entrepôt. La guerre nous avait appris que des soldats sautaient en parachute, alors en grimpant sur les ballots de papiers et de chiffons usagés destinés aux industries de la presse, nous effectuions les sauts les plus fous accompagnés de roulés boulés spectaculaires. Nous aussi nous avions gagné la guerre!

     Nos actions commandos prirent fin, quand nos membres devinrent plus grands que nos manches et que nous nous mîmes à traîner nos carcasses à l'occasion de fêtes foraines ou autres réjouissances avec le même visage inexpressif que celui de nos ados actuels.

L’entrée au collège fut difficile. De bon élève je devins rapidement moyen. C’est aussi à cette époque que je sus ce qu’il en coûtait de porter les vêtements des autres. Ces habits presque à votre taille et souvent éloignés de vos goûts.

Comme beaucoup d’enfants élevés par une maman célibataire je connus au fil des années quelques compagnons de route, qui se risquèrent parfois à jouer les pères adoptifs, sans grande conviction ni succès d’ailleurs.

Malgré ou à cause de ces intermèdes je fus toujours hyper protégé et surtout plus qu’aimé presque adulé. Je m’en suis rendu compte bien trop tard et comme nous tous je n’ai pas su dire à ma mère combien je l’aimais et avec le recul combien je lui suis redevable.

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