Chapitre
Mercurian Rhapsody
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M moins cinq

     M moins cinq

     Luis quitta la salle commune d'un air enjoué, fredonnant un air de chez lui sur le chemin qui le menait à sa cabine. Les premiers jours avaient été intenses pour tout le monde, et il n'avait pas fait exception à la règle. Tandis qu'Alexei, Edna et Selena vaquaient à leurs occupations – l'un au contrôle de l'ensemble des modules techniques, l'autre aux systèmes informatiques et la dernière essayant de booster les communications du vaisseau ; la capitaine oscillait entre une hyperactivité anxieuse et un mutisme inquiétant. Il comprenait l'un et l'autre : le désir d'aider à tout prix, et l'implacable sentiment d'impuissance. Lui-même aurait tout fait pour sa capitaine, mais il se savait bien trop malhabile avec les mots pour la réconforter, et laissait ce soin à Arnold. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semblait toujours apaiser Shao, malgré son air aussi enjoignant qu'un carambolage sur autoroute.

      Lui et Luis avaient d'ailleurs passé de nombreuses heures à faire l'inventaire du matériel et des vivres dont ils disposaient. Il se félicitait (volontiers publiquement) d'avoir réussi, dans l'urgence de la fuite, à doser correctement les rations pour un voyage de six mois pour eux tous.

     Il n'avouera probablement jamais que ce n'était qu'un coup de chance, étant donné qu'il ignorait tout de la durée du voyage et du nombre de passagers, mais récolter un peu de gloire au prix d'un maigre mensonge n'était pas de refus dans une situation où le moral était au plus bas pour tout le monde. De toute manière, il y avait à bord du vaisseau des rations déjà présentes, et les fermes hors-sol contenues dans le module d'exploration produisaient des légumes variés en suffisamment grande quantité pour ne pas s'inquiéter de s'ils allaient mourir de faim. Les réserves d'eau et les systèmes de survie qui recyclaient les fluides viciés pour en faire de l'air respirable et de l'eau potable étaient fonctionnels, avait assuré Alexei, ainsi que les impulseurs nucléaires et les moteurs-générateurs de secours. Le vaisseau serait poussé dans ses derniers retranchements en termes de longévité, étant conçu pour des missions d'exploration n'excédant pas les deux mois ; mais il sera capable de supporter le trajet qui amènera les rescapés jusqu'à l'ISS-2.

Tandis qu'il refaisait cette rassurante check-list mentale (par habitude, surtout : elle était la condition sine qua non de leur retour sur Terre, et elle assurait au jeune hispanique un bon maintien de sa sanité d'esprit et de son optimisme), un sourire monta à ses lèvres quand revint le souvenir de la fouille de la réserve et de l'atelier avec Arnold : ce dernier lui avait fait un rapide cours d'arts martiaux, en lui expliquant sous toutes les coutures en quoi le pied de biche était sans conteste l'arme à toujours avoir sur soi si on en avait l'occasion, servant autant à ouvrir des portes que des crânes. Lorsque Luis lui demanda d'un air circonspect « Mais… les crânes de qui, sur ce vaisseau, lieutenant ? », il se contenta de hausser les épaules et d'emmener l'ustensile avec lui.

Mais la raison pour laquelle Luis était guilleret ce matin ne se trouvait pas dans ses souvenirs : elle résidait dans ce qui se profilait. Alors qu'ils faisaient tous leur rapport à Shao ce matin, la voix de Freddie jaillit des haut-parleurs, comme à son habitude (tous commençaient à se faire à l'idée qu'ils auraient droit chaque matin à un enjoué « Salut les mecs, vous passez une bonne journée ? » accompagné d'une musique pop terrestre ou d'un jingle digne d'une mauvaise publicité) pour leur faire part d'informations primordiales, comme le taux d'humidité dans la cabine de chacun, le taux de radiations solaire absorbées par la coque du module (toujours proche de 100 %, heureusement), ce genre de choses qu'Edna n'avait pas réussi à désinstaller – et elle préférait se garder de trop trifouiller l'IA, ce que chacun comprenait.

     Mais cette fois-ci, Freddie avait fait les choses en grand : ambiance et musique à suspense accompagnée de roulements de tambour tombèrent dans la salle commune, et ce n'est pas sans fierté que Freddie annonça : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, notre trajet a une durée d'exactement cinq mois à partir d'ici ! Tout est définitivement automatisé, des systèmes de survie à la trajectoire en passant par les vivres ! Autant dire que nous sommes presque déjà rentrés ! »

     La nouvelle fut accueillie comme une bouffée d'air frais, d'autant plus bienvenue dans le vide sidéral. Pour un moment, toutes les angoisses furent balayées, et le spectre de l'Hermès riant à gorge déployée tandis qu'il massacrait son propre équipage s'effaça des esprits. Ils allaient pouvoir rentrer, c'était définitif. Shao donna quartier libre à tout l'équipage, les yeux humides et pétillants. Luis sourit jusqu'aux oreilles, pas tant pour la nouvelle que pour l'éclat qu'il venait de voir sur le visage du capitaine. Tous regagnèrent leur cabine, avec l'assurance qu'ils étaient désormais à leur rythme de croisière, et que la pire chose qu'ils auraient à affronter d'ici là, ce serait l'ennui, mais qu'était-ce face à l'angoisse qu'ils avaient affrontée ces derniers jours ?

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TOUR DE TABLE

*Contrairement aux personnages qu'ils incarnent, les joueurs autour de la table ne sourient qu'à moitié. Expérimentés qu'ils sont, ils savent que les choses ne peuvent qu'empirer, et l'étincelle acide dans les yeux du Maître du Jeu ne vient que confirmer cette sensation. Mais après tout, ils n'étaient pas venus là pour enfiler des perles : le jeu allait vraiment commencer*

     Le MJ s'éclaircit la gorge après une pause dans sa narration et reprend : « Quelques heures après cette réunion, alors que vous vaquez à vos occupations, vous recevez un message, qui pourrait être un mauvais présage... »

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1On ne fera pas mention du joueur qui, impertinent, fit remarquer au MJ qu'il parlait en rimes.

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