Chapitre
Montorgueil.
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Conclusion

     Fin de la deuxième partie.

Deuxième partie.

     Quand il reprit le chemin du retour, combien cet itinéraire lui parut interminable, et chaotique, à une telle enseigne qu’il se dit qu’il rentrerait directement chez Julienne. Et puis, en chemin et au fil de sa réflexion, il se dit qu’il se devait de rendre du mieux qu’il pourrait, le compte précis des deux entretiens qu’il venait d’avoir de la façon la plus constructive, et édifiante, avec Monsieur le Comte, et avec Madame la duchesse.

     Il faisait déjà ses comptes, et ne songeait déjà plus aux figures qu’il avait entrevues, devinées, envisagées et comprises. Il se tenait à présent aux côtés de Julienne, qui n’avait pas la retenue ni le flegme des deux précédentes, et hiératiques figures.

- Mais comment as-tu pu être aussi long, pour une mission qui devait s’avérer, au départ, très ! Très courte ?

- Mais parce qu’elle a été à la fois très longue, et très courte, justement !

- Mais toutes ces énigmes que tu formes autour de cette mission, ne font que me la rendre plus rocambolesque, en même temps que plus nébuleuse, et plus incompréhensible.

- Monsieur le Comte est ruiné, et la duchesse aussi.

- Mais qui est cette duchesse dont tu n’as de cesse de me parler ?

- Une figure comme on n’en fait plus, mais sans un écu de côté !

- Si tu cessais de faire des sorties insensées auprès de ce vieil homme, et est-il encore temps de lui dire et de lui reprocher de ne pas faire ses courses et ses manigances, lui-même ?

- Ecoute, je reprends mon bâton de pèlerin, et je m’en vais, de ce pas, le lui rapporter moi- même. Charles se fit transporter à cinq kilomètres de là, au devant et au cœur du domaine familier. Au vrai, il voulait s’assurer que Fernand de Mortcourt était encore chez lui, ou s’il avait profité de ses pérégrinations, pour faire un séjour prolongé dont sa santé déclinante avait le plus grand besoin. Avec un mélange de soulagement et de désappointement, le vieillard et sa domestique l’attendaient, et, seul, le majordome était parti aux vivres. L’heure, le climat, et une occasion qui paraissait fortuite, semblaient propices à certaines confidences. « - Quelles heureuses nouvelles me rapportez-vous, de ce pauvre enfant ? J’en vois, à votre mine, qu’elles ne sont pas excellentes.

- Hélas, non ! Mon cher, brave et vieil ami ! Le Comte est ruiné, mais dans des conditions si désespérantes et si sordides qu’il m’est impossible de vous les rapporter, ici ! Mais vous ne savez donc rien sur la duchesse de Mac-Mahon !

- Ah ! Mon pauvre Charles ! Soupira largement le cher Comte. Si je ne vous avais pas éprouvé par ce long voyage, je fusse rentré, avec vous, dans le vif du sujet.

- Mais nous y sommes, et c’est là, la raison de ma venue précipitée.

- Alors, dites, je brûle et refroidis en même temps de vous entendre.

- Il semble que le Comte, pétri de qualités, sauf une seule, qui est de faire entendre ses droits, ait refusé toutes les propositions et toutes les solutions qui lui étaient proposées. Et que j’ai pris le soin d’énumérer.

- Lui avez-vous fait part de tous les sacrifices ? Vous savez que je ne possède plus, et que j’ai voulu léguer à la brave Louise, et que j’aurais partagée avec toutes mes autres gouvernantes, si elles étaient encore de ce monde.

- Vous savez que le domaine de Rucourt et que le domaine de Fayolle, sont dans un état pitoyable, et qu’il m’a été difficile d’y rester ! Et que je n’ai dû mon salut qu’au long entretien que j’ai eu, de façon tout à fait abrupte et improvisée, avec Madame la Duchesse de Mac- Mahon. (Il y eut alors un long silence que Charles hésitait à mettre sur le compte de la nostalgie et de la fatigue).

- Vous savez que Julienne ne consent à sacrifier ni ses actions, ni son domaine ?

- Je n’en suis pas surpris, et vous savez que pour sauver dès à présent ma quiétude, ainsi que celle de votre femme, j’ai décidé de ne plus m’enquérir de la dot de votre femme.

- Et, la seule qui me semble d’un grand secours et d’un précieux soutien, est, et reste encore Madame de Mac-Mahon, laquelle habite fort justement et fort patiemment le manoir d’à côté, et elle m’a été, lors de mon séjour sur place, d’un précieux soutien, et d’un grand concours moral, même si les visites et les invitations se font rares à cent cinquante mètres l’un de l’autre. Et, quand je l’ai quittée à l’issue d’un honnête souper, et d’une nuitée calme et paisible, aussi hospitalière que chaleureuse, elle m’avait déjà parlée beaucoup de vous.

- Ce que vous voulez me faire dire de Madame de Mac-Mahon se limite à peu de choses.

- Je ne voulais pas m’étendre sur sa personnalité, ni sur sa réputation mais je sais seulement qu’elle peut mettre la plus grande part de la fortune et du patrimoine de son mari à votre service, et à celui par conséquent de Monsieur le Comte.

- N’en faites rien, et n’y songez plus ! Quand je n’avais rien que la dotation de nos parents, elle avait de nombreux prétendants à la cour, et m’avait signifié mon renvoi en m’y supprimant mes invitations. A présent ruiné, et moi prospère, je lui rendis son mépris et son silence.

- Qu’ajouterais-je, mon cher, à tout ce que vous venez de me dire ; qu’elle est toute disposée, à aider Monsieur le Comte, et ceci dans la mesure de ses faibles moyens ; ou dans la stricte réserve de ce qu’elle a pu m’annoncer pouvoir faire intervenir dans le cercle de ses relations.

- Alors, il faut que cette intervention et que cette intercession s’arrête ici ! Il faut que nous nous tournions vers d’autres sortes de commanditaires.

- Et les avez-vous ? Nommez-les moi, désignez-les moi, et je m’en irai tout de suite les voir, mon cher Fernand…

- Vous le savez, cependant, tout aussi bien que moi, celui que je désigne à votre attention !

- Non, je ne le vois pas, car nous avons tout essayé ! Mon cher, et je ne veux pas vous contrarier par des hypothèses qui résisteraient moins encore à la réalité que toutes celles que nous avons pu échafauder jusque-là !

- Et bien, dites toujours celle que vous avez en préparation !

- Je vous l’ai dit, mon cher Fernand ! Notre ami Jean Edmond, dont nous n’avons plus de nouvelles, depuis trop longtemps. (Et n’était-il pas au chevet de son épouse, qui était, il fut un temps, au plus mal !

- En voilà, une nouvelle ! Savez-vous que je l’ai revue depuis ?

- Et bien, j’en suis fort aise ! Et que vous aura-t-elle dit ?

- Et bien, pas plus que d’habitude !

- Et vous ne m’en voyez guère, étonné ! Je sais depuis fort longtemps qu’il n’y a rien à attendre, de Francia ne, et seule Eve, par comparaison, semble avoir plus de retenue, et plus de réflexion qu’elle-même. Notre ami Jean-Edmond, avec son usine de menuiserie, certes, continue à mener la vie bohème qui lui a toujours si bien convenu, mais que l’on ne me dise pas qu’il aura déjà épuisé les parts de son vieux et illustre père, lequel va toujours bien, et qu’il m’a été possible de revoir ! De façon toujours irrégulière, mais plaisante.

- Je savais que vous reviendriez sur le père.

- Cela vous étonne-t-il, vraiment ?

- Pas le moins du monde, si, sans vouloir vous froisser, il me semble que vous croyez vraiment que le brave homme cache ses millions sous son lit, ou son matelas…

- Est-ce que vous croyez qu’en cherchant et qu’en se penchant un peu, nous ne serions pas en mesure de trouver cette part du butin, qu’il dissimule depuis trop longtemps, à son fils ?

- Pas le moins du monde ! Le père est aussi désargenté, et sinon plus, que peut-être le fils !

- Nous verrons cela en nous penchant sur ses comptes, mon ami !

- Et Philippe, dites-moi ! Que devient-il, à l’heure où nous parlons !

- Mais il prospère comme vous pouvez vous y attendre, et vous en douter, sur le tombeau de sa propre désolation, et de sa propre ruine, il y promène le lourd et cliquant chariot de cette prospérité qui fut toujours la sienne.

- Et, à présent qu’il est d’un âge avancé, croyez-vous qu’il finira par passer la main ?

- Mais à qui, voyons ? Nous tenons là des discours, qui tombent à vide et qui n’ont plus aucun sens ! S’il devait désigner un héritier qui aurait les reins assez solides, pour soutenir tous ses crimes, ses exactions et toutes ses dettes, on ne pourrait voir que son fondé de pouvoir, et qui, si je me souviens bien, doit répondre du doux nom de Michel Landrin, et qui est promis à sa fille Judith.

- D’où vient, où est née, et où va cette guerre, qu est née entre eux depuis si longtemps, et qui se trouve à des points de plus en plus culminants ?

- Mais jusqu’à la disparition, jusqu’à la disparition du cœur et de l’honneur, l’un après l’autre. Retournez chez la dame de Mac Mahon, pendant que je me rendrai chez Eleuthère, dit de Mort Court, qui avait déjà enfilé ses habits d’hiver. Une fois de plus, le visiteur se disait qu’il prenait congé trop tôt. Qu’allait bien pouvoir aller faire Monsieur de Mort Court, après toutes ces discutions où il avait été convenu, et dit, que ce brave Eleuthère était à la ramasse, derrière Jean Edmond, qui lui aurait pris, en somme, toute sa fortune pour ses jeux de casino, les toilettes de Franciane et des galeries, et des dépenses d’exposition, toutes plus dispendieuses les unes que les autres. Quant à Charles, il prit seul, par ses propres moyens, et comme le Comte avait déjà besoin de son domestique pour se rendre chez son vieil ami, Eleuthère, qu’il brûlait de revoir, en somme, depuis longtemps, un attelage qu’il congédia après lui avoir donné un Louis ou deux, et après avoir prévenu Madame de Mac Mahon de son arrivée, en plein cœur du jour, ce qui éviterait de venir comme précédemment à la cloche de bois, et à la tombée de la nuit, avec tous les désagréments que cela avait pu occasionner. Cette fois, il ne fallait pas en passer par le Comte Jean, et savoir reconsidérer Madame la comtesse, sous un meilleur jour, comme ces toiles et ces actions de son défunt mari, et dont, quand on allait la voir, on ne savait pas démêler les faux d’avec les vrais. Et de ces deux hiératiques figures, lequel avait éconduit l’autre ? C’était la raison pour laquelle il fallait en avoir le cœur net, retourner au plus près de Madame la Comtesse, qui avait éconduit Fernand de Mort Court, il y avait si longtemps, pour que celui-ci l’eût finalement éconduite à son tour. Il se demandait si la comtesse allait daigner le recevoir une seconde fois, après lui avoir offert l’hospitalité une première fois. Il fut rassuré de voir que son hospitalité était demeurée intacte, et le changement intervenait plutôt dans le ton, plus ferme, et plus réservé, avec lequel elle reprenait les arguments et toutes les interrogations qu’il était venu soulever auprès d’elle la précédente fois.

« - Ce cher Comte m’avait convié plusieurs fois, et je m’étais rendue deux ou trois fois à ses invitations, au domaine de chasse de ses parents, et de ses grands parents. Il avait donc dû les recevoir comme argent comptant, et comme une promesse sur l’avenir. Cette promesse n’avait pas lieu d’être, c’était une injonction de mes parents de se rendre aux invitations de ses aïeux, et voilà tout. Aussi, quand il revint vers moi avec une insistance insoutenable, et exaspérante, je ne fis pas même l’effort de le contredire, ni de défendre mon rang et mes titres, face aux siens. A l’époque, j’avais tout Paris, la province, et les Princes étrangers à mes pieds. Tout le monde avait Emile Gillet Sénancourt pour ennemi commun, et comme prédateur unique.

- Il nous a peut-être caché des choses que nous avons longuement ignorées, jusque-là.

- Et bien, autant pour moi, Madame la comtesse ! Et vous pourrez peut-être éclairer ma lanterne !

- Et dans quel sens voudriez-vous que je l’éclaire, mon cher Monsieur de Bonne mains ?

- Chaque fois qu’on m’a présenté les traits et le portrait de celui qui est le grand-père maternel, de celui qu’on m’a chargé de protéger, il avait pour lui, au départ, les fortunes les plus considérables, qui ont été dilapidées, d’une part dans les mauvais placements, d’Amérique du sud, et, d’autre part, les casinos ont fait le reste, et un mélange détonant de naïveté et d’errements, ont achevé de lui vider les poches.

- Et, combien de fois, alors, aurait-on su abuser de votre naïveté, et de votre humeur à bien concevoir les choses, mon cher Monsieur de Bonne mains ! Car le père de Philippe était tout le contraire, de la réputation qu’on lui a faite, et que le portrait munificent qu’on en a voulu faire.

- C’est un peu l’impression, l’appréhension que j’en avais, mais elle me fait craindre ce que vous allez me dire !

- Que Philippe a obtenu toutes sa fortune, et Rucourt seulement la somme dérisoire de cent écus !

- Ainsi, voilà, se surprit à dire Charles, qui se leva de façon un peu pesante et lourde, et qui cherchait à s’extraire de la pénombre, dans laquelle commençait à le plonger le chandelier de la comtesse, et qui se rapprocha de l’allée plantée de bouleaux et de yeuses, qui marquaient la muraille, étranglée de glycine, au pied de l’imposante muraille où se détachaient les deux étages et la toiture vermoulue du jeune Comte de Rucourt. Voilà toute la fortune, de cet homme que si je me penchais un peu, ou si je me laissais à surveiller ces imposantes murailles, je me verrais surprendre Monsieur le Comte, en train de se morfondre ou de se laisser dépasser par tous ces travaux.

- Ne vous laissez pas surprendre, et ne vous morfondez pas, Monsieur de Bonnemains !

- Et pourquoi ne le devrais-je pas, Madame la comtesse ? Insista Charles, d’un air presque complice, sous entendu.

- D’une part, quand on a su le véritable patrimoine d’Emile, on lança les créanciers et les aventuriers à ses trousses. A sa mort, Philippe en voulut beaucoup à Mortcourt, ainsi qu’au Comte Jean, fruit des ses amours ancillaires. Ensuite, Fernand apprenant que j’avais livré toute ma fortune à la duchesse de Berry, se détourna de ce qu’il restait de ma dot. (Il y eut un intermède, deux énormes araignées ayant gravi la tenture). Il avait pu admirer le sang-froid de Madame de Mac Mahon au cours de cet épisode. Sans doute, avait-elle dû avoir ce genre de réactions quand elle était plus jeune, face aux plus grands événements de sa vie, et devant les hommes. Et puis, il s’aperçut que la conversation s’épuisait, et s’éternisait jusqu’à des heures vespérales, qui rejoignaient, en climat et en teneur, celles qu’il avait vécues quand il avait quitté le jeune comte pour se réfugier chez la comtesse. Toutefois, il semblait que l’intrigue, et que la conversation, allaient bon train, et sur le même rythme que le début de l’après-midi.

- Résumons la situation, si vous le voulez bien, chère Madame la comtesse.

- Mon cher Charles, vous que j’ai connu plus retiré, et plus effacé, plus discret, je ne peux que vous dire ce que je vous ai déjà dit il y a quelques jours, que tout ça remonte à la jeunesse de Gillet Sénancourt. Quand il a été dilapidé par Philippe, et quand les avoués se furent largement servis, au passage, je fus sollicitée, par toute cette inquiétante, imprévisible tribu, pour que je renfloue par une union improvisée et intéressée, les réserves du brave homme, mais on me prêtait des avoirs, et des intentions que je n’avais pas, et il épousa Violaine. Et l’équipée de la duchesse de Berry fut une intrusion dans ma vie.

- Avec tout le respect que je vous dois, plus que jamais, ma chère Comtesse, je ne savais pas que vous aviez failli convoler avec le baron Emile, pendant que ce brave, mais imprévisible :

     Fernand de Mortcourt, se morfondait au coin du feu !

- Vous savez, mon cher Charles, que ce cher homme ne se contentait pas de se morfondre au coin du feu.

- C’est la réputation qu’il s’est faite, et qu’il a su se forger tout seul, en effet ; il aura toujours su éveiller, et réchauffer ses soirées automnales et hivernales, à des jupons et à des ombres et à des silhouettes ancillaires, et avunculaires, si je puis me permettre auprès de vous, ma chère Madame la comtesse !

- Vous ai-je déjà dit que, devenu veuf, il a eu en moi la plus chère de ses consolatrices, bien que ma propre dot eût fini par fondre au soleil, et qu’il eût constitué sa propre dot à l’ombre de son ombre, et bien j’ai refusé avec autant de désinvolture que de facilité la cage dorée qu’il fit alors grincer pour moi.

- Je le sais, Madame de Mac Mahon, et que vous savez tout comme moi qu’il a su se consoler auprès de sa cuisinière, dont il fit, alors, sa confidente et sa camérière.

- Dès lors, à quoi pourrais-je vous être utile, mon cher Charles ?

- Mais à doter votre infortuné voisin, Comte de Rucourt, Madame.

- Cela voudrait-il dire, dit la comtesse de Mac Mahon qui s’éveillait à un sourire malicieux, que notre voisin le cher Comte de Rucourt ne serait plus tout à fait seul ?

- Mais, ma chère, répondit ce brave Charles, qui savait se montrer sombre, mais faire preuve de malice, il ne l’aura jamais été, tant que nous parlions pour lui.

- Je vous ai déjà dit que je ne pouvais rien faire pour vous, mon brave Charles, mais, depuis votre dernière visite, je me suis avisée de prendre mes précautions, pour devancer la suite que je pouvais donner à votre démarche, et il y a ici une sorte de cachette qu’il suffit d’ouvrir d’un simple pincement de doigt, et dans laquelle vous apercevrez un coffre qui contiendra cent écus d’or. Vous serez alors grassement payé de votre démarche aussi tenace que courageuse, et je vous assure que si, cette fois-ci, monsieur le comte sait s’entourer et s’aviser de faire un bon placement, je vous assure qu’il pourra voir et considérer sereinement l’avenir. Maintenant, puis-je savoir à qui est destinée cette cassette, car vous savez que j’ai beau remuer tous mes trésors d’imagination, je ne vois pas une seule prétendante qui pourrait s’incliner devant cet être casanier !

- Je n’en vois pas davantage, madame de Mac Mahon ! Ce précieux butin rachètera les terres convoitées par Philippe et lui couper l’herbe sous ses pieds.

- Et ne pensez-vous pas, murmura Madame de Mac-Mahon, dont la vie avait été jonchée, et jalonnée par toutes sortes d’infortunes, qu’il vaudrait mieux que nous lui remettions tout ce que je lui destine, en mains propres ?

- N’en faites rien, car il ferait usage de cette cassette, tantôt en se rendant aux jeux, tantôt en en faisant son usage privé, et personnel, si je puis dire…

- Justement, dites et précisez, car je ne vous suis pas vraiment.

- Monsieur le Comte ne m’a pas caché, quand je suis allé le voir, qu’il désirait employer la fortune qui lui reste, avant tout, à se faire plaisir, à le dépenser avec quelques coquettes, ainsi qu’à faire les travaux nécessaires à son domaine, et dont on peut voir, d’ici, les effets dévastateurs au niveau de la toiture ; et, enfin, à faire des mauvais placements auprès des terres avoisinantes.

- Et si je vous cédais les pierres, est-ce que cela pourrait l’arracher aux mains de ses prédateurs, et de ses créanciers ?

- Pas le moins du monde, ma chère Comtesse, et Amie ; car Philippe et ses conseillers, qui sont à l’affût de tout, ne se priveraient pas de s’interposer et de vous les racheter le double.

     Et votre générosité aurait alors un effet et un usage contraires.

- Ah ! Mon Dieu, soupira-t-elle, le pauvre garçon !

- Et si nous franchissions, mon bon Charles, la barrière de ce jardin, et si nous allions lui porter ce précieux butin nous-mêmes ?

- Surtout, n’en faites rien ! La forme, la manière et le protocole, un peu cavaliers et rustiques dans lesquels, et par lesquels, nous lui remettrions ce précieux butin ne pourraient que l’effrayer.

- Ah ! Vous croyez ! Se contenta d’émettre la comtesse.

- Je vois que vous me proposez d’emporter cette cassette et ces titres, dont je ne peux que prendre le plus grand soin ! Certes, j’y serais fort obligé, et je les remettrais volontiers entre les mains de qui vous savez ! Mais je crains que notre illustre destinataire ne se fasse aisément dérober le contenu de ce trésor… Par tout ce qui compose sa domesticité, ses courtisans, et son entourage. Le Comte de la Bergerie et le baron de Montorgueil, par exemple, pourraient commettre, et se répandre dans de ces sortes d’indiscrétions auprès de leurs relations, et dont eux seuls conservent le sceau du secret.

- Vous pensez que ces deux Messieurs, ont des avancées, et des idées révolutionnaires ?

     Alors, que faire ?

- Mettez ce double et précieux butin, sur les comptoirs d’escompte, Madame, et dont nous vous adresserons le formulaire.

- Vous avez raison, dit-elle en tendant les cigares et les liqueurs.

- Maintenant, dit-elle en se levant de sa propre initiative, il faudrait, sans vouloir vous commander, que vous alliez lui rendre visite, tant qu’il est là ! Le majordome n’a pas été sollicité, et notre infortuné Comte doit être certainement chez lui. Ensuite, vous risqueriez de le manquer, car il se rend souvent au cercle et au jeu, pour tromper son infortune et sa solitude, et sa condition.

- Et bien, Madame la comtesse, rebondit Charles, je comptais m’y rendre, et vous pourrez alors compter sur moi pour le renflouer.

- N’hésitez pas à revenir me voir, pour m’en rendre compte. Elle le raccompagna sur la trace et sur les pas de l’entrée sonore, et humide, par les signes bien particuliers et végétaux, par lesquels il avait appris à la connaître et à la reconnaître. Il ne regardait plus, au-dessus du perron et de leurs têtes, la marquise ébréchée, et trouée qui s’émiettait gravement à leurs pieds, et par laquelle passaient toutes les intempéries. Il évitait de se demander pourquoi cette femme, qui venait de lui confier une fortune, qu’elle venait de lui promettre de placer par de périlleux noyers, à la succursale de sa banque, n’en avait plus aucune pour éradiquer toute cette végétation qui enserrait et envahissait le parc. Quand elle eut refermé le portail sur ses gonds sonores et rouillés, il sembla que toute la couronne de lierre se fût refermée sur eux. Il n’avait que le rond point à traverser, pour se rendre auprès de Jean de Ru court, mais il ne savait pas s’il le recevrait d’un même élan, hospitalier et généreux que la première fois. En fait, il était à mi chemin entre les deux, il dut languir au seuil du domaine du Fayel, mais, en dehors de feuilles qui jonchaient le sol, tout avait été nettoyé de fond en comble, comme si cette apparence de façade voulait marquer toute la différence entre la vieille génération de la Monarchie que représentait son illustre et encombrante voisine, et lui qui, à bientôt trente-six ans, incarnait une génération moderne et libérale, mais aussi ruinée, au fond, que la précédente. « - C’est à quel sujet ?

- Mais vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Comte ? Je viens vous apporter, et vous confirmer de bonnes nouvelles, et de franches dispositions de la part de nos deux mentors…

     Pour toute réponse, le Comte, qui jetait au sol des regards lourds, et dédaigneux, avait claqué la fenêtre du premier étage, au point où Charles, qui commençait à se morfondre et à se lasser, se crut congédié comme un laquais, et que Jean causait sa perte personnelle, en même temps que l’entourage proche qui cherchait à le sauver. Finalement, après une attente frileuse, la clef frémit dans la serrure.

- Monsieur le Comte, se risqua et s’enquit Charles, qui eut vraiment à cœur en désirant le voir et le voyant, de mener sa mission jusqu’au bout, j’ai cru que vous ne vous souveniez plus de mon premier passage !

- Je m’en souviens, comme je me souviendrai toujours des efforts, que vous avez déployés et que vous déployez encore au nom de ce brave Fernand ; entrez donc, mon cher Charles, et soyez le bienvenu ! Charles entrait dans ces lieux trop grands, trop lugubres et trop sombres, mais sans l’emballement et la confiance, ni toute la mansuétude qu’il avait eue lors de sa première visite. La luminosité, et le capharnaüm régnants, étaient les mêmes, et incompréhensibles chez un homme de cette condition, et de cet âge, et semblaient même avoir empiré.

- Où en êtes-vous de vos bonnes relations avec Madame la comtesse ?

- On m’a livré de la Marie Bris art, de l’Armagnac et une certaine liqueur dont je ne connais pas du tout la provenance, et j’estime que je lui dois, peut-être, cette bonne et touchante attention.

- Je le crois aussi, sans y mettre ma propre main à trancher ! Une certaine somme doit vous être allouée. Où en est l’état de vos affaires ?

- Vous le savez tout comme moi, Monsieur de Bonne mains ! Elles sont défavorables, elles sont inexistantes ! Elles en sont réduites à leur plus simple expression !

- Et bien, nous allons nous efforcer d’en compliquer, et d’en corser, quelque peu, le contenu.

     Vous ai-je dit, que vous allez disposer de cent mille écus et dans quel lieu sûr, je souhaite le déposer avec vous ?

- Vous savez que si nous déposions une somme d’une telle importance, les agents de Philippe en seraient immédiatement informés.

- Encore faudrait-il savoir ce qui fait chez eux, une pareille dextérité, et célérité ?

- Je pense que, comme nous, ils lisent les journaux le matin et se rendent à la bourse l’après- midi, où ils retirent ou rajoutent la main selon leurs humeurs, et leur compétence.

- Cela ne suffit pas, à nous ruiner en une heure de temps !

- Je pense que Philippe retire ses titres la veille afin de faire effondrer les cours ; il attend que nos créanciers ainsi que nos fournisseurs se retirent, il remet, par ses associés, ses titres en jeu et il ruine nos obligations. Vous lisez tout comme moi les journaux ?

- Voulez-vous que nous prévenions vos créanciers et vos débiteurs ?

- Et pourquoi cela ? S’étonna Monsieur le Comte.

- Mais pour déjouer les intentions de Beaumanoir, bien sûr !

- Je ne veux pas vous amener à déchanter, Monsieur le comte, mais si Philipe voulait vraiment ruiner mes derniers avoirs, il n’avait que le choix, et l’embarras des moyens pour le faire.

- Et comment cela, et qu’est-ce qui vous permet de conclure si vite ?

- S’il faisait une opération contre moi, en faisant, par exemple, une offre, ou une opération supérieure à la mienne, je serais le dernier à prévenir mes créanciers, et mes fournisseurs.

- Et, pourquoi cela, mon cher Comte ? Eclairez ma lanterne !

- Parce qu’ils seraient, alors, capables de le prévenir à son tour, et de passer dans son propre camp ! Et la fortune que vous avez eu la bonté de déposer à mes pieds et bien elle serait déjà entre ses mains !

- Et bien, écoutez, vous remercierez madame la Comtesse ^pur toutes ces liqueurs et ces petites gâteries qu’elle a bien voulu vous faire livrer, et qui sont bien appréciables, pour le reste, je mets ces cent écus sur un compte spécial qui vous assurerait un revenu meilleur, et régulier, en espérant que notre adversaire se contentera de ce qu’il a !

- Que Dieu vous entende ! Dit Jean en le raccompagnant dans le hall. « - Que Dieu vous entende ! ». Ces paroles résonnaient encore dans la pauvre tête de Charles, qui se sentait farci, plus qu’investi, de toutes ces missions, à mesure qu’il retourna chez lui, et chez Fernand, et dans la voiture que Madame de Mac-Mahon avait eu la prescience, et l’attention de faire atteler pour lui. Il arriva chez Fernand à une heure avancée de l’après-midi, et qu’il savait, déjà, incongrue.

     Son hôte avait ses habitudes et prétexta avoir du courrier et d’autres choses à faire, lui répétant toujours, à mesure qu’il se faisait déballer les pourtant précieuses conversations que Bonne mains avaient eues : « - Faites au mieux, mon ami, faites au mieux. » Charles ne se le fit donc pas dire à l’infini, il prit congé, rentra chez lui, rassura Julienne, qui avait conservé, à son malheureux endroit, les soupçons les plus inattendus, et, après un sommeil du juste, il se fit atteler pour se rendre à la banque en bonne et due forme, et il en sortit de savoir que l’avenir de Ru court était assuré. * »- Mais qu’en sera-t-il du mien ? ». Et il songea à sa bru, et à son propre fils. Mais, en attendant, il semblait que Philippe eût enterré les intentions, les biens et la marge de manœuvre de Fernand de Mort court un peu vite ! Mais il était vrai que l’on se trouvait effrayé de la rapidité avec laquelle il venait, avant même qu’on en fût averti, et saisi, de racheter les deux tiers des terres du domaine, ne laissant au célèbre, et incontournable châtelain, qu’un misérable lopin de terre, quelques hectares, quelques parcelles qui n’étaient plus rien de toute la richesse, et de toute la puissance d’il y a quinze ans, qu’on avait connue autour de lui. A ce moment précis, chacun s’interrogea, et se demanda : que peut-on faire ? Après Sedan, et Versailles, la situation politique de Philippe de Beaumanoir, ne faisait que prospérer et que s’accroître ! Elle était incontournable, irrépressible, si ce n’était de savoir si on pouvait lui résister encore longtemps ! Fernand n’avait plus d’usines, plus d’hectares, et il ne pouvait plus, désormais, vivre que de ses rentes. Les gens qui conduisaient, hier encore, Charles chez le comte de Ru court ou cette brave comtesse de Mac-Mahon, ne faisaient déjà plus partie de la maison, et avaient abandonné ce brave milord à son sort, qui était de pouvoir compter sur la fidélité de sa vieille gouvernante, de se plaindre et de se confier à elle.

- A mon humble avis, disait-elle en terminant son service, il vaut mieux que vous vous occupiez de ce Philippe le moins possible ! Sinon, il risque de vous ruiner pour de bon ! Je crois même, et je me dis souvent, que vous avez bien de la chance, que je sois restée à votre service.

- Mais, c’est ce que je me dis aussi, ma chère Germaine, le plus souvent possible. Dites-moi, à part, Charles, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre revenir vers nous ? Je ne pense pas…

- Non, à part Monsieur Charles, les livreurs ou les créanciers, que je vous ferai la grâce de ne pas évoquer ni énumérer, ici, je ne vois venir personne, ici…

- C’est à Richard et à Edmond, que je pensais, bien sûr !

- Monsieur le baron a dû venir une fois, pour me demander s’il pouvait prendre trois ou quatre stères de bois, j’ai répondu que vous vous feriez une joie de les lui donner, et que c’était accordé d’avance.

- Vous êtes charmante, ma chère Geneviève, à telle enseigne que je n’ai plus rien à dire à votre place !

- Et quant au second, dont vous m’excuserez d’avoir oublié le nom…

- Monsieur de la Bergerie, on n’entend que lui, ici !...

- Sa femme et son père sont également souffrants !

- Ah ! Le saint homme ! Et puis le silence s’installait entre la gouvernante et le châtelain. Elle s’éclipsait, et respectait son silence, qui sous couvert de repos absolu, visait à s’emplir, à s’imprégner de silence qui lui amenât tous les murmures, toutes les réflexions qui s’imbriquaient les unes dans les autres. Alors, il s’assoupissait pour de bon. Il se réveillait assez tôt pour se saisir de son pardessus et de sa canne, et il faisait le tour de la propriété. Si le temps, ou sa condition physique le lui permettait, il ouvrait la poterne et tentait de la refermer derrière lui, quand le lierre et les gonds de plus en plus rouillés le lui permettaient, et il faisait le tour des quelques mille hectares de vue, de possession et d’horizon qui lui restaient. Il achevait souvent cette villégiature et ce tour du propriétaire, avec résignation et amertume, et de retour en ses pénates, il rajoutait une couverture, ou une petite laine, en regrettant que la seule gouvernante qui lui restait ne fût pas revenue réchauffer les murs et sa solitude, et son désaccord plus tôt.

- Le salut vient peut-être, non de Jean Edmond, mais, plus sûrement de son père, qui a du mal à se remémorer le trésor en actions et en écus, que, sans avoir la fortune de Madame de Mac Mahon, il conserve chez lui. Et, ma foi, nous ferons le bonheur de Jean qu’après nous être renflouée ! Fernand s’endormit sur ces bonnes résolutions, et sur ces bonnes paroles. Peu de jours après, il eut une sorte de promenade qui le conduisit au sanatorium et au dispensaire, et il parvint à revenir finir ses jours chez lui, dans ces grands murs assez sombres, mais bien trop solitaires et bien trop humbles, pour lui. Après une longue et pénible convalescence, qui ne parvint pas complètement à l’abatte, il regarda de son salon et de son rideau, ses mille quatre cent mètres carrés d’hectares, dont son rival et adversaire avait fait le décuple, et le centuple ! Il fallait qu’il changeât son fusil d’épaule, et il semblait avoir trouvé les deux épaules : Jean-Bernard de la Bergerie, et Fabienne, sa bru, charismatique et incontournable. Ma chère Geneviève, ne pouvez-vous demander à ce brave homme de revenir nous voir ?

     Sinon, Philippe de Beaumanoir va finir par obtenir de nous, de nous faire rendre notre tablier, moi devant Dieu, et vous, devant les hommes…

- Ne dites pas cela, Monsieur le comte, vous savez que j’ai tenté d’accomplir toutes les démarches que vous me dites, sans rien obtenir d’eux en retour.

-Insistez, ma chère, insistez… ». Comme convenu, avec son maigre entourage, c'est-à-dire : sa gouvernante, et sa fille unique, qui venait le voir le moins possible, quand ce n’était pas dans un silence et un mutisme abyssal, il partit en convalescence, après les troubles les ennuis et les traces de santé qui étaient les siens, et il pria Jean-Bernard, dont on ne connaît pas du tout l’état de fortune de venir le voir et d’avoir un long entretien, avec lui. Le but n’était pas de savoir, ni d’obtenir ce que cet autre vieillard allait lui dire. Les pensées de Fernand de Mort court se projetaient déjà sur le fils, et la bru. Qui lui avait conféré le titre de comte de la Gorce, et qui avait pu lui donner le titre plus suprême, encore, de détenteur de deux œuvres de Vlaminick, dont la vente et dont la donation ne semblait toujours pas profiter à Jean Edmond, et à sa bru si l’on voyait l’état matériel où ils se trouvaient. Quand celui qu’on devait appeler désormais le duc ce la Gorce mais que Fernand était bien décidé à appeler mon cher Duc, ou par aucun titre, se décida à venir lui rendre la sacramentelle mais clandestine visite, il y eut un abîme de silence et de défiance, entre eux deux, bien qu’ils n’en fussent pas à leur premier entretien. « - Pourquoi comptez-vous tant sur mon fils ? S’émut le Duc.

- Pourquoi eusse-je compté, autant, sur votre fils ? S’enquit à riposter le brave Fernand, qui jetait des cris d’orfraie, et rythmait sa conversation de suffocations qu’il s’efforçait de rythmer et de saccader. Mais vous savez que j’ai toujours compté sur vous ! D’ailleurs, vers qui d’autre pouvais-je me tourner ?

- Mais là, vous m’inquiétez, mon cher ! Quel rôle voulez-vous lui faire tenir ; vous savez qu’il n’a pas tous les pouvoirs que vous voulez lui faire tenir ?

- ça, c’est vous qui le dites ! Tout ce que je sais, c’est que Jean Edmond a fait tous les métiers, et qu’il a été votre administrateur, et qu’il a sauvé la situation, et les affaires, de bien des personnes tout ! A fait convenables. Je sais, avec grand intérêt, qu’il a fait une carrière d’artiste peintre à l’heure, en général, où nous renonçons à faire la nôtre, où nous renonçons, en général, à toutes nos aspirations et à tous nos rêves.

- Tout cela ne me dit toujours pas où vous voulez en venir, mon cher Fernand, et mon inquiétude va croissante.

- Jean Edmond est très côté, à Paris et dans toutes les galeries où il a pu exposer ! Tout cela rajouté à vos Vlaminick nous dote d’un beau capital !... .

- Ces Vlaminick ! Sont des faux, monsieur le comte.

- Et qu’en savez-vous, Monsieur le duc ? Les avez-vous fait seulement expertiser ?

- C’est justement parce que je sais que ce sont des faux, que je n’ai pas eu à en passer par une expertise.

- Et bien, moi, je sais, par votre fils, que ces deux tableaux sont des vrais, et que vous avez peut-être plus d’un tour que vous dissimulez dans votre sac.

- Si tout cela est vrai, je ne sais toujours pas où vous voulez en venir.

- Vous le savez très bien, depuis le début de cet entretien, et même de notre longue et indéfectible amitié, voyez-vous ? Je sais, simplement, que le produit de cette vente, auquel Jean de Rucourt a définitivement renoncé, et c’est tout à son honneur, renflouerait grandement la société du Nord, où nous avons chacun des parts inégales, mais que nous pouvons associer une à une, et nous pourrons mettre Philippe en minorité devant les actionnaires.

- Encore faut-il, qu’il veuille bien convoquer une assemblée extraordinaire !

- Nous comptons sur nos amis pour faire baisser les cours d’Amérique latine, vous savez que c’est le coup de botte imparable, ça !?

- Nous n’avons plus l’âge, de nous livrer à ce genre d’arbitrages, voyez-vous ?

- Oui, mais nous en avons le rang, et la capacité !

- Et bien, ce n’est guère mon cas ! Ces toiles étaient bel et bien destinées à assurer la pérennité de mon fils, et de ma bru, dont je voyais d’un mauvais œil la carrière picturale. Je suis agréablement surpris par leur succès, et par celui de leur vernissage et de leur exposition, qui vient de dépasser toutes mes espérances.

- Et bien, donnez-moi ces satanées toiles, je les ferai toutes expertiser, et je vous les rendrai, avec un taux d’intérêt de 20%. Qu’en dites-vous ? Le duc ne dit absolument rien, et il semblait se laisser abattre et se laisser convaincre par ces arguments massifs. Il fallait laisser Fernand, et ceux qui soutenaient ses intérêts, monter l’opération qu’il calculait et convoitait contre Philippe, et contre son conseiller, redoutable une fois cet invincible minoritaire, voire réprouvé, et rendu étranger sur ses propres terres, et bien pourquoi ne consentirait-il pas à lui sacrifier ses toiles de Maître, tout en assurant le succès de son fils et le bonheur de sa bru ?

- J’y réfléchirai, murmura-t-il comme un râle de ralliement.

- Et bien, l’affaire est conclue, avec ces toiles, et le produit conséquent de leur vente, nous pourrons racheter, un à un, tous les marchés de Philippe. Il va devoir alors, emprunter, et hypothéquer, et alors, je pourrai, une à une, reprendre ces terres que j’ai si longuement contemplées, et foulées, et dont j’ai été si longtemps privé par une amère et cruelle, et insurmontable injustice.

- Et bien, voilà qui est réparé. Vous attendez quelque chose d’autre, de moi, et de mon fils ?

- De porter le coup de grâce à notre mortel ennemi commun, qui aurait déjà gagné à notre perte, si nous n’avions concouru à la sienne.

- Et par quel moyen péremptoire et fabuleux, allez-vous nuire et corrompre Philippe de Beaumanoir, dites donc, lui qui détient toutes les relations et toutes les ramifications du monde, du pays ?

- C’est un mur, une muraille infranchissable ! Il faut attendre qu’une brèche se crée, et je pourrai, alors, m’y engouffrer ! Et tous les soutiens qui voudront bien, avec moi, s’y aventurer et m’y suivre, y seront les bienvenus ! Et cette lignée commence par vous, votre fils et Fabienne !

- Je ne vois pas quelle pourrait être l’utilité de son rôle !

- Moi, je le vois très clairement, mais vous aviserez avec elle, pour savoir tout simplement si elle veut bien venir me voir, et entendre tous les arguments que j’entends lui exposer.

- Et bien, vous verrez cela avec elle, et je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien. Puis-je disposer ? (Fernand ne répondit, n’acquiesça même pas. Il était trop las, pour approuver, ou objecter toutes les nonnes volontés, qui se rappelaient ou s’éloignaient de lui).

     Enfin, il fallait convaincre Fabienne de venir et de servir d’appât pour l’incontournable, et imprévisible Philippe de Beaumanoir, et il savait Charles trop épuisé par toutes ses missions pour se laisser convaincre à son tour Fabienne, de se jeter dans les bas, ou du moins, dans les filets des intrigues de Beaumanoir. Mais au moment où il croyait que toutes ces parties, les unes en contradiction, ou en rivalité les unes avec les autres, avaient toutes rendu le tablier, la suite de toutes ces intrigues se déroulait, s’accélérait et s’amplifiait à ses pieds. Mais Fernand était repris par ses somnolentes occupations domestiques, et si tout pouvait l’en extraire, à présent, rien ne pouvait l’en déranger. Mais il savait que la carrière de chacun dépendait de la volonté. Le salut, une nouvelle fois, venait d’une source d’où on ne l’attendait plus. Richard, de retour de plusieurs conférences en Amérique latine, ne cherchait aucune espèce de revanche contre Philippe et il n’avait aucunement l’intention de renouer avec ses chers, mais encombrants amis. Cependant, il voyait, de retour à Paris, puis en son modeste manoir d’Arman court, que le silence et l’indifférence se faisaient autour de lui. Eve ne manifestait guère d’enthousiasme de ce retour harassant autant que fracassant ; Richard constatait que ses biens forestiers avaient été rachetés par voie de réquisition, sans même qu’il en eût été averti, et cela lui donna une première amertume. S’il collectait le témoignage des voisins, et les télégrammes reçus, Beaumanoir n’avait pas mis un terme à ses belles assiduités envers Eve, ni envers celles qui constituaient le cercle le plus proche, et le plus intime, de ses relations. Tout cela formait un faisceau d’éléments et d’indices qui l’amenaient à penser qu’il n’était pas venu, ici, goûter le plus entier et le plus parfait repos. Il savait, en outre, tout ce qu’il devait à Philippe, en matière de bannissement et d’exil, lui, dénoncé par un républicain, accusé de sédition par un séditieux, qui avait trahi trois gouvernements et trois régimes. Dès lors, comment agirait Richard, à son retour, parfois passé inaperçu, parfois attendu, dans les faubourgs de la capitale, puis sur ses terres d’Armancourt ? Lui qui avait désormais du mal à subvenir à ses besoins quotidiens, il voyait, il soupçonnait Beaumanoir, tapi dans l’ombre, de tisser sa toile, et de vouloir l’envelopper sans cesse, jusqu’à causer sa perte ! Il fallait donc défaire les fils, un à un. Il commença donc à chercher à renouer avec le plus jeune, et le plus fiable, de ses interlocuteurs, et qui ne pouvait être que Jean Edmond, et son père. Ils s’étaient, si souvent, entendus, sur cet atavisme, que le baron avait tout de suite songé à cet ami distant, certes, mais qui avait le même âge, les mêmes titres, la même condition, et en un mot, les mêmes affinités que lui. Ce n’était plus du tout la même chose que Charles, qui avait décidé de quitter les lieux avec Julienne, qui voulait bercer sa petite famille en Savoie et qui ne rêvait que de voyages, et de Florence, et de Trieste, et de Venise.

     Alors, il restait et il fallait penser à Fernand de Mort court, vers lequel se rendaient chaque fois toutes ses pensées. Le vieillard était rattrapé par la goutte et ses oppressions de poitrine, d’où ses pensées élevées et lointaines s’échappaient à tire d’ailes. Les quelques visites qu’il rendit à sa gouvernante en ce sens, pour bien connaître, pour bien savoir, du noble vieillard, ce qu’il entendait faire du pouvoir et de l’hégémonie de Philippe de Beaumanoir, et du sort et du destin de Jean de Ru Court, ne purent que l’édifier et le décourager. Fernand de Mort Court était parti soigner ses fluxions de poitrine et il fallait compter sur une longue convalescence sans laquelle il risquait une issue fatale, et de disparaître. Une dernière fois, il fut convié à prendre le thé chez Charles, et il constata, presque avec désarroi et avec effarement, l’absence de Juliette, lors de cette invitation improvisée. Très tôt, il s’aperçut, lors de cette réception, improvisée, que Charles avait voulu lui exposer son désarroi et sa solitude, en le conviant et en le mettant devant le fait accompli, devant le départ imprévisible et improvisé, et inconcevable, de Juliette. Elle était partie, elle aussi, se réchauffer, et le corps, et l’esprit, en Isère, dans le Jura, dans le Gard et en Ardèche. Et quand il commença à se lamenter, ainsi, sur son sort, lui qui d’ordinaire ne se souciait que du sort du monde et des autres, Richard se décida à écouter la conversation.

- Aucun de nous n’entend se rendre utile à l’autre, lui dit-il. Il laissa là Charles de Bonne mains, qui comptait sur lui pour faire revenir Juliette, et il ne lui restait plus qu’à se confronter à Jean Edmond. Le père, qui s’était séparé de toiles de très grand prix, venait de sauver la tête et la réputation du Comte de Ru Court. Maintenant, ses mouvements et ses pensées le dirigeaient vers celui dont il n’aurait jamais dû se départir. Il était vrai que des lignes infranchissables s’interposaient entre eux à cause, et du fait de leur parcours biographique, qui parlait et qui tranchait pour eux. Au fil de l’intrigue, il était établi que le baron de Montorgueil, dont le père avait racheté de force les titres, pour lui, et dont il ne conservait la lourde particule que pour être fidèle et respectueux envers lui, avait laissé tomber ses prédispositions picturales et artistiques, uniquement pour être agréable à Jean Bernard, et il n’y avait pas jusqu’à sa femme, qui n’eût été choisie en ses lieu et place. Il suffisait de regarder, et de tenter de capter, une phrase, une intonation et un regard pour se rendre compte que cette alliance de circonstance avait été choisie, actée et décidée par leurs parents respectifs. Mais leur ressentiment à l’endroit de Philippe était le même. L’expertise sur les toiles que Jean Bernard accepta de sacrifier à son fils, était parfaitement confirmée, et valable, et elle fut transmise à Jean Edmond, qui tint et engagea à son tour sa parole auprès de ses deux mentors, et les sommes, non négligeables, furent finalement versées au compte de Jean de Ru Court, qui pouvait déjà compter sur les écus sonnants et trébuchants de Madame de Mac-Mahon. On attendait, à présent, de cette figure aristocratique, aussi prometteuse que décevante, pour ceux qui auraient tenté et réussi à la consulter, qu’il se renfloue lui-même ce qu’il ne semblait pas disposé à faire. Qui se dévouerait à le rappeler à ses obligations et à ses devoirs ? Charles, prendrait-il sur sa dignité personnelle, et sur le temps, toujours croissant, qu’il consacrait à sa petite famille, pour le rappeler à ses obligations et à ses devoirs, et le comte, instable, et parfois obtus et versatile, serait-il disposé à l’entendre, et à lui obéir ? Aucun des trois collaborateurs et convives de Mort Court ne semblait plus disposé à cette délicate mission, qu’il allait falloir reconduire contre Beaumanoir, qui s’apprêtait à attaquer Jean de Ru court et Fernand de Mort court, et contre lequel il faudrait envoyer comme émissaire, les épouses respectives. Et là, on avait sa vertu d’homme, sous celle du décideur. Or, après la double visite de Charles, au château de Fayolle et au domicile de Monsieur le comte, comment se ferait la nouvelle discussion, car il était impossible de se rendre chez lui, avec les deux aristocrates qui tous deux avaient leur appréhension et leur perception des choses, flanqués de leurs épouses respectives. Il était question, de se transposer chez Madame de Mac Mahon qui, malgré le geste généreux, sonnant et trébuchant, qui avait été le sien, et qu’elle avait accompli jusqu’au bout, de sa parole et de son action, restait peu crédible pour tenir chez elle, dans sa spécieuse gentilhommière, les réunions préoccupantes qu’on ne pouvait plus tenir chez Fernand, pour des raisons de santé et de limite d’âge évidentes et chez le jeune comte, pour des raisons de vétusté. Allait-il d’ailleurs réhabiliter, et étendre le domaine, au moyen des écus de la comtesse, des actions réunies et collectées par ses bienfaiteurs, et de la vente des précieuses toiles de maître de Jean Bernard ? Eve et Julienne n’entendaient pas se rendre chez Jean, encore moins chez l’imprévisible Philippe, qui pouvait nuire encore à quiconque se fût refusé à lui. Il y a longtemps que le vieil Emile était disparu en 1866, à l’âge de quatre-vingt deux ans.

     PHilippe abordait donc allègrement et sereinement, les soixante neuf ans, et loin devant, surnageant au milieu de toutes les difficultés malgré le don de ses généreux donateurs, Jean devait aborder la trente-sixième année de son attente désespérée, ne sortant qu’au jeu, ou pour aller soigner et soulager ses accès de poitrine. Philippe avait eu vent des attaques diverses qui se tramaient, difficilement, mais sûrement, autour de lui. Comment Philippe allait-il riposter, et réagir ? Dans un premier temps, après mûre réflexion, il décida d’abord de faire le vide, autour de lui, en congédiant toutes les ombres ancillaires qui étaient encore attachées à son service. Ensuite, il avait bien congédié Madame Bécu, qui après avoir tant vociféré, sous son toit, pour que tout vînt à ses pieds, elle s’enfermait désormais dans un mutisme qui ne lui seyait guère, et dont le sombre exemple guidait, à son tour, Philippe. Et le conseil d’Etat lui donna tort au profit du comte sur les hectares du domaine de Fayolle. Devant l’attitude de Nane Bécu, Philippe se tournait, tout naturellement, vers Le Leydier.

     D’habitude, il savait le traiter avec morgue, et avec mépris ! Puis avec distance, et indifférence ! A présent, avec le temps qui roulait sur les saisons et sur les intrigues, il était dans une attente de plus en plus résolue. « - Je ne peux plus me rendre aux Amériques, soufflait-il, ou suppliait-il, simplement, si je vous envoie là-bas pour savoir comment se comportent nos trois usines, serai-je assuré, de vous, que vous accomplirez le voyage du retour ?

- Mais bien sûr, grommela Frédéric Le Leydier, à la façon qu’il avait toujours d’aboyer ou d’adopter un ton hâbleur, vous savez que je n’ai pas à m’attarder là-bas, au-delà du temps et de la mission qui me seront impartis ! Et cette affirmation était soulignée d’un regard hautain, qui diminuait toute la morgue de Philippe, et qui lui laissait deviner qu’il devrait laisser sa place et donner toute sa fortune un jour.

- Pour ce qui est de la réquisition des terres du domaine de Fayolle, je vous ferai mes lettres de créance pour contester la vertu, quand on sait dans quelles mains elles vont tomber !

- Tout cela est très bien, et a été savamment noté ! Lui souffla d’un ton presque confidentiel et entendu Frédéric Le Leydier ! Avez-vous encore besoin de moi ?

- Non, pas pour l’instant, émit Philippe qui savait que son intendant devait rejoindre Gontrande, la fille de sa gouvernante, mais aussi tout un tas de compromissions qu’il avait à faire autour d’elle. Aussi, il ne fut pas surpris, de voir son intendant se lever d’un bond et se soulever en direction de ses escapades nocturnes, comme un valet qui bénéficiait de ses prébendes, mais qui avait toujours l’air d’être furieux d’être congédié, ou qui avait quelque mauvais coup à faire. Pour Philippe, qui restait toujours sur ses gardes, selon une habitude qui lui venait de son père, Le Leydier n’avait donc de cesse de l’exaspérer tout en lui demeurant indispensable. Car il fallait chercher, toujours, de l’agitation profonde au fond de son âme, laquelle se traduisait fort mal, ou très peu, dans sa nature stoïque, et réticente à tout, et redoutant à chaque instant qu’on lui donnât des ordres et des directives, et elle se résumait et s’incarnait bien dans la silhouette de Gontrande, et il lui était insoutenable qu’elle eût appartenu toute entière à Frédéric. Ce sentiment était accentué quand il se tournait vers Nane, qu’il avait épousée pour échapper aux seules mésalliances, que voulait lui faire contracter Violaine. Il savait que cette neurasthénie dans laquelle il la voyait entrer était une phase irréversible. Mais, d’ailleurs, marquait-elle une réelle différence avec la Nane Bécu qu’il avait jadis connue sinon l’exubérance, les imprécations, les logorrhées qu’il avait subies comme une litanie pendant vingt quatre longues insupportables années, mais au cours desquelles il avait eu toute latitude pour faire tout ce qu’il voulait et mener ses opérations diplomatiques à sa guise.

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