Chapitre
Montorgueil.
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Chapitre 2 bis

     Les veillées, et les soirées de Gillet Sénoncourt, auprès de la Comtesse, s’éternisaient, et s’achevaient généralement ainsi. Chacun se retirait dans ses retranchements. Philippe reprenait ses usines avec une régularité, et une minutie, qui pouvaient dérouter, et surprendre. Mais, le plus souvent, il s’enfermait dans son bureau, ou il le quittait bien avant les heures de fermeture. Ainsi, le temps qui s’écoulait entre le moment où il fuguait, et celui où il regagnait ses pénates et ses habitudes domestiques, et ses parents, le plus légitimement qu’il leur était possible de supporter, tremblaient de savoir le nombre de forfaits qu’il avait pu commettre pendant ce laps de temps. Rien de très coupable, en réalité ; Philippe se consacrait à ses beuveries, et à ses cercles de jeux, où des infortunes extraconjugales, et des additions de pertes pécuniaires, faisaient qu’il rentrait dans un état sombre, et pitoyable. Ses pauvres, malheureux et infortunés parents s’en trouvaient alors, les malencontreux témoins. Seuls, ils devaient subir les assauts, les réactions et les humeurs d’un être aussi imprévisible que farouche, et ses fugues, ses écarts du lendemain. Tous ces écarts de conduite, et ils le savaient sans qu’il eût à le leur prêcher, visaient à leur mettre la pression la plus implacable, afin qu’Emile consentît à lui donner tous les jouets et tous les hochets des comptoirs d’Amérique, les trois usines d’ici n’étant pour lui qu’un carcan. Son rêve : monter un centre d’affaires à Paris, mais pour Emile il n’en était pas question. Emile Gillet Sénoncourt avait difficilement supporté la seconde révolution de 1848, qui avait été, pour ses vieilles épaules, sans doute, une de trop. Pour Philippe, cela avait été une aubaine, car il pouvait revendiquer plus d’usines, plus de pleins pouvoirs et de comptoirs, que les épaules d’Emile ne pouvaient plus supporter, que ses bras ne pouvaient plus atteindre, que son vieux regard éteint, et usé, ne pouvait plus entrevoir, et que ses pensées ne pouvaient plus multiplier, en un mot, tout être raisonnable sauf Violaine, qui entendait le voir se décupler à la tache, lui eût indiqué de passer la main. Philippe, sous les concessions successives de sa mère, s’accaparait, peu à peu, tous les pouvoirs, et les réticences de ses parents venaient surtout du fait que Philippe avait déjà engagé des transactions avec les mouvements révolutionnaires d’Amérique, d’Asie, et jusqu’au sud saharien. Quelquefois, et la plupart du temps, ces mouvements étaient hasardeux, d’un calcul et d’un résultat des plus imprévisibles, et les époux, qui conservaient toujours soixante pour cent des voix, et des parts dans les conseils d’administration, s’inquiétaient de voir fondre leur trésorerie en Russie, au Mexique, au Chili, en Afrique, et, surtout, au Panama, autant de contrées idylliques qui semblaient prédestinées à être des lieux de perdition ; pur Emile, ces trois années furent « - trois siècles de souffrance ».Pourquoi emploies-tu ces termes, avait fini par dire Philippe, qui ne souhaitait plus engager de polémiques envers son père, et qui guettait son endormissement, vis-à-vis de toutes les affaires du pays, et de celles sur lesquelles il avait encore une main chancelante.

- J’emploie ces termes, parce que je crois que ce sont les mieux appropriés, et je ne crois pas que tu sois le meilleur juge, en ce domaine !

- Mais je n’ai pas ces attributions, ni ces compétences ! Je me contente d’observer les événements, les faits et les choses !

- Et c’est précisément la chose que je te reproche, et la seule, mais le plus assurément !

     Occupe-toi de tes affaires, et des nôtres, et de la terre de tes aïeux, et notre patrimoine sera bien gardé.

- Si tu l’entends ainsi, mon père ! Je crois, moi, cependant, que la solution n’est pas prête à poindre, à l’issue de tout cet horizon politique.

- Et que comptes-tu faire pour y remédier, mon Dieu ? Quel miracle comptes-tu accomplir, pour maîtriser tout ce flux de l’histoire ?

- Faire une double révolution, et l’accomplir ! Et, surtout, la faire fructifier, chose que tu as été bien incapable d’exécuter jusque-là !

- Quelle impudence, quelle ambition, bien démesurée, et combien imprudente je lis en toi ! Et je te reconnais bien là, Philippe !

- Tu me donneras l’absolution demain, lorsque nous serons au moment de signer ! A présent, je me retire pour songer à notre discussion !

- Voilà donc la vipère que j’ai nourrie dans mon sein ! Avait fini par murmurer Emile Gillet Sénancourt, qui sortait d’une phase de somnolence trop souvent trompeuse.

- Et pour ma part, voici les paroles que j’attendais de vous ! Et à présent, que comptez-vous faire ?

- Mais rien, ni plus ou moins que vous ! Ma chère !

- Dans ce cas, qu’attendez-vous de moi ? Mon cher Emile. Et que comptez-vous faire, face à un pareil monstre ?

- C’est vous qui parlez à ma place, et toujours vous, à la mienne !

- Et vous faites bien, de le souligner ! »< La conversation s’arrêtait là, et ni l’un, ni l’autre, ne soulignait ni n’ajoutait rien, jusqu’à la prochaine prise de bec, ni jusqu’au prochain épisode. Le plus obscur était les années qui s’alignaient, interminables, et inexorables, devant eux.

     Emile allait-il tenir tout son Empire, du haut de Beaumanoir, dont il n’occupait plus que les maigres dépendances, et qu’il tenait à peine, à portée de ses bras fébriles ? Son entourage croyait, et voyait qu’il ne pouvait que consentir à passer la main, et à songer à tourner la page. « - Il faudra que cet homme, émit le vieil homme qui parla en ces termes de son fils, et héritier, s’explique sur ce qui a pu être concédé au Mexique, en Equateur, et au Panama ! ». Emile, sans s’en douter, avait mis le doigt et l’accent sur un point sensible, toutes les affaires qu’il avait déléguées à Philippe, afin de l’éloigner de lui, l’en avaient rapproché, et il semblait le prendre de plein fouet. Au Mexique, sur les deniers des avoirs considérables qu’il possédait dans les banques nationales, il s’était mêlé de toutes les insurrections, et de toutes les révolutions locales, avait ruiné le pays ainsi que tous les Etats voisins. En contrepartie, l’Equateur, pour faire face à tous ces événements insurrectionnels, avait assuré sa Contre Révolution. Si Emile, faisait souvent allusion à ce second pays, où il n’avait jamais mis les pieds, contrairement au premier cité, c’est parce qu’il avait déjà depuis longtemps connaissance, que Philippe y avait mis les pieds pour y produire les mêmes effets séditieux que dans le premier. Certes, il avait vendu dans les pays d’Amérique Centrale beaucoup d’acier dont ce pays avait la première nécessité et le plus urgent besoin, pour monter ses propres usines, ses infrastructures, et pour aligner ses chemins de fer, mais il avait, en contrepartie imprudente et coupable, fait importer des cotons, du tungstène, du lin et du plomb, qui avaient mis les finances et les actions parisiennes d’Emile au plus mal. Les dividendes avaient été dilapidées dans les cercles, en avaient alimenté les premiers comptes du Panama, et la santé d’Emile commença à vaciller, à chanceler, et à décliner. A plus de quatre-vingts ans, Emile était, certes, encore un vieillard robuste. Comme tous les gens de son âge, et de sa haute et grande condition, il partait, peu à peu, de la tête, qui l’avait guidé toute sa vie. Il n’avait plus ce regard fureteur, incisif, qui découpait volontiers son interlocuteur, ou qui regardait, à droite ou à gauche la contradiction, le péril ou le danger.

     Toute sa face s’abaissait, se résignait, puis s’affaissait. On eût dit qu’au contraire Violaine puisait et décuplait son énergie dans le seul fait de voir cette âme, qui avait incarné l’autorité, l’action, la décision et l’initiative, toute sa vie, se désagréger sous ses yeux. Quand une ou quelques personnes de son rang eurent l’énergie de se déplacer jusqu’à eux effrayés, pourtant, de l’ascendant et du pouvoir que prenait leur fils, Philippe, la conversation, qui battait son plein, s’arrêtait souvent en plein feu de l’action, et de l’argumentation, du seul fait que le visage et le menton du vieil Emile partait en avant dans un dernier ronflement ou un dernier rictus. Invariablement, on entendait Violaine, d’une voix tonitruante, cassante, qui tranchait d’un seul coup, ce climat, cette ambiance, à la fois volubile pour les uns, et sépulcrale, pour les autres, en ces termes : « - On voit bien que la conversation et que l’intérêt que l’on peut porter à vos affaires vous intéresse ! ». Pour l’heure, la conversation s’arrêtait là ! Chacun vaquait à ses occupations respectives, ou le peu d’horizon qui lui en restait ! Emile, jusqu’alors si revendicatif et si disert, semblait plonger peu à peu dans une prostration irréversible. Violaine, à son tour, se sentait gagnée par la résignation, et la chute : progressives, où Emile se voyait entraîné seul, avec toute la charge de ses mystères, et de ses secrets. Elle n’avait au fil du temps, des années et des saisons, plus du tout le sens de la polémique, et de la répartie qu’elle avait à chaque fois qu’Emile avait voulu, ou prétendu prendre des initiatives en son nom, et à sa place. Philippe s’était éloigné, peu à peu, de cette contrée qu’il avait si souvent quittée, mais où s’était écoulée toute sa jeunesse, en un mot : toute sa vie et où il avait trouvé les deux femmes de cette même vie, et qu’il n’avait pas aimées ni l’une, ni l’autre. Ce qui lui valait toute cette impunité, dont il jouissait et dont il profitait autour de lui, c’est qu’il avait une tendresse réelle et toute particulière pour Nane. Ce mariage, si mal assorti, avait fini par prendre forme. Chacun se félicitait, autour de lui, de cette situation inespérée.

     On lui offrait presque un boulevard, et de la considération, ce dont il profitait avec cynisme, et sur lequel il glissait comme sur du velours. On se gardait de lui demander où il se rendait, on songeait à des jeux clandestins. Bien entendu, il avait en Nane, à la fois et en même temps, une présence, et une absence à cause du peu de conversation qu’elle avait, et de ses commandements maladroits. Ses trois menuiseries d’Argentine, et ses deux aciéries du Nord, ne lui suffisaient plus. On rapportait à Violaine Marcigny, Comtesse du Fayel, les choses et les faits les plus imprévisibles au sujet de Philippe. Bien qu’elle eût maudit le jour et les conditions dans lesquels elle l’avait mis au monde, elle ne recevait pas de ses nouvelles sans frémir, tant elles étaient plus calamiteuses les unes que les autres, et elle ne voulait pour rien au monde, renouveler l’opération de Blanche, laquelle lui avait coûté son honneur et sa réputation, en même temps que son appréciable fortune. On lui rapportait que, dans un excès de fureur, il avait ligoté Nane sur la voie ferrée, où il avait été la délivrer au dernier moment, avant un passage de convoi ! Que le père de Blanche s’était donné la mort à cause de l’infortune que l’on n’avait su réparer. Qu’il multipliait les fortunes ou les infortunes extra conjugales partout où il pouvait en trouver, au point où les Bécu se plaignaient à demi-mot auprès de la Comtesse, menaçant de créer un scandale qui eût secoué les milieux mondains et parisiens. Et mille autres anecdotes, encore, que le vieil Emile ne pouvait plus supporter.

     L’homme le plus influent de la région, puis de l’Etat, celui qui à la seule force de sa volonté, de ses décisions, et de la puissance arbitrale de sa fortune, avait industrialisé tout le territoire du second Empire, avait été miné, à force, par tous ces événements successifs, dont Violaine de Marcigny, n’avait été, au début, que le bruyant et irréductible souffleur. De remuant, il était devenu rampant, de rampant avachi, d’avachi à prostré, de prostré à agonisant, d’agonisant à valétudinaire, de valétudinaire à moribond. Il n’avait pas rendu, comme tous les vieillards de son âge, le dernier soupir. Il parlait à Violaine, avec le même rythme, lâché et prudent, et saccadé, et soutenu par lequel ils s’étaient toujours entendus à demi-mot depuis le rayonnement de leur jeunesse, jusqu’à la semi obscurité des intrigues, et de la compromission de l’âge mûr. A l’instant de sa mort, elle s’était tournée vers sa gouvernante, ultime témoin de son rayonnement et de sa décadence jamais résolues, toujours confondues l’une à l’autre.

- Voyez comme j’ai pu souffrir à travers lui ». Pas une pensée n’allait vers Philippe de Beaumanoir ni Jean de Rucourt, sa seule filiation.

     Elle ne songea qu’à elle. Comment Violaine et Philippe réagirent-ils, à la mort d’Emile ? Ceux qui auraient pu s’immiscer dans cette étroite alcôve auraient pu assister à ce phénomène confondant, où Philippe, imperméable à tout, était vraiment saisi et habité d’une même peine. Il ne voyageait plus, il arpentait, de nouveau, les terres et les deux ou trois usines qu’il avait reniées, au cours de sa jeunesse. Il n’était pas plus prévenant au regard de Violaine, il la brusquait pour organiser la succession d’Emile, n’avait pas de mots réconfortants, mais au contraire la brusquait davantage, pour hâter des démarches délicates, comme la vente des usines, dont il avait subitement besoin pour dépenser le produit de cette vente, au cercle et au jeu. Violaine, quant à elle, se partageait entre des lamentations feintes et fausses, récapitulait sans cesse le long parcours effectué aux côtés d’Emile, énumérait ses qualités et ses défauts, et puis se lançait dans des phases, et des périodes de mutisme, et d’imprécations où elle mêlait personne et tout le monde à la fois. Quand Philippe, toujours flanqué et escorté de Nane, lui demandait de couvrir d’insultes Jean de Rucourt, son petit-fils, parce qu’on craignait qu’il ne réclamât une large part de la succession, elle partait dans des imprécations intarissables et impressionnantes qui rassuraient le couple boiteux. Pendant que Violaine s’enfermait dans des prostrations et des résignations dont plus rien ne pourrait jamais la départir, Jean de Rucourt, que l’on évoquait beaucoup sans jamais le consulter, ni le discerner ni l’envisager, semblait avoir survécu et surmonté tout cela. A la demande du Marquis et de la Marquise de Vineuil, on était allé chercher Blanche, qui avait vécu sept ans à Jonquières sous un nom d’emprunt. On lui avait envoyé Monsieur Edwards qui avait accepté de l’héberger, et de s’occuper d’elle le temps pour Lord Russel de rentrer de ses affaires d’Amérique. On savait qu’il avait perdu, aussi, beaucoup de temps aux Antilles et à Malte, à faire des escales inutiles et insensées pour retarder le moment où il accepterait Blanche pour accepter le plus solennellement du monde, de l’épouser. Tous ces brusques revirements et changements d’attitude indisposaient Monsieur et Madame de Vineuil, qui n’entendaient pas, pour autant, se charger de recevoir leur fille, et encore moins son rejeton, à leur domicile, qui aurait pu recevoir et soulager bien des misères. Tout ce monde se perdait en conjectures et en transactions, lesquelles ne visaient qu’à gagner du temps, ou à le perdre. Blanche était désormais chez eux, à ruminer et à se morfondre.

     Loin de la consoler de sa réclusion et de son exil, ses parents s’égosillaient et se récriaient sur l’absence prolongée de Lord Russel. Du reste, espéraient-ils, toujours, en lui ? Assurément, si l’on en croyait les appels, les relances, les suppliques, mêmes que les deux époux Vineuil, conjointement, lui adressaient, mais de la façon la moins arbitraire qui fût. Ils se concertaient, afin de se dire de se mettre d’accord, s’il valait mieux s’adresser à Lord Russel, tout d’abord, plutôt que de se confier à Monsieur Edwards, ce qui eût été à la fois, un préalable, et une sage décision. Ensuite, qu’eût-il fallu lui dire ? Qu’il y avait lieu, en tout point de vue, d’attendre sept longues années, durant lesquelles Mademoiselle ne voulait pas de lui, mais qu’elle était bien aise de le retrouver en lieu et place, avec la même réputation et avec la même fortune. Peut- être en était-il de même du vieil homme qui avait dû en profiter pour régler quelques successions aussi longues, que pénibles, au terme desquelles il s’était rendu libre, mais pour des recherches intérieures. Il voulait avant tout, rédiger des ouvrages théosophiques, et il ne voyait, dans le retour de Blanche, qu’une revanche ancillaire sur la vie, et qu’une actrice et en même temps, un atout majeur, qui pouvait à la fois faire de l’ombre et mettre de la lumière sur sa vie.

- Et lorsqu’il aura livré sa réponse, quelle sera la nôtre ? Y avez-vous songé ?

- La mienne est faite, mêlez-y de la raison, du cœur et de l’esprit.

- Mais mon cher Ami, vous n’avez rien, de tout cela ! Ce dialogue de sourd laissait à penser que la venue de Monsieur Edwards, et à fortiori celle de Lord Russel, était plus que compromise. Toutefois, la reprise de contact avait été beaucoup plus souple, que prévu. Avec ou sans l’initiative de Monsieur Edwards, Lord Russel était revenu de lui-même auprès des époux Vineuil, qui se morfondaient de son silence, et de son absence, et qui se demandaient s’ils n’allaient pas renvoyer Blanche au couvent, aussi vite qu’elle en était sortie. Il venait à l’improviste, dans cette demeure trop humble, et trop modeste pour lui, entre le Marquis et la Marquise, qui étaient assez impressionnés qu’une voiture avec un chauffeur et un attelage l’attendissent. Blanche s’était fait une toilette, et elle arrivait alors le plus majestueusement, le plus solennellement du monde, et elle semblait écouter les interlocuteurs réunis autour de cette table, d’un air compressé, et détaché.

- Ne veux-tu faire un tour avec Lord Russel, insistait Madame Vineuil, qui guettait en l’attitude de Blanche la moindre approbation, réaction ou attitude.

- Mais, ma chère mère, si tu l’entends ainsi, je suivrai volontiers David comme tu le voudras et comme tu l’entends, achevait-elle, avec toujours un air, et un accent sibyllins.

     Et l’on voyait s’éloigner avec satisfaction le vieil homme au bras de la femme nubile. Cette foule de détails est-elle vraiment bucolique ? Que se disaient les époux Vineuil, depuis leur modeste dépendance ? Il était vrai, qu’il y avait peu à conjecturer, on se disait que le baron devait promener la malheureuse Blanche, dans tous les plus beaux endroits de la capitale, et du boulevard Haussmann, et tout en promettant de la ramener au plus vite. Aussi, plus les heures s’écoulaient et s’égrenaient, plus ou se disait que les choses et l’avenir de la jeune fille se disposaient au mieux. Et avec un homme de ce rang, et de cet âge, on avait tout à gagner et à conquérir, de lui, et rien à perdre, ou à en redouter, si ce n’était qu’un refus, une contrariété, un imprévu, un renoncement de Blanche aurait aussitôt mis sa réputation, et son avenir en ruine.

     Pendant ce temps-là, et elle les rassurerait, et leur confierait son emploi du temps, par la suite, elle avait livré, avec le pas soudain cadencé et juvénile du baron, une longue flânerie à travers les allées encore désertes du Luxembourg, à l’heure, inattendue, improvisée, et imprécise, où les passants, les flâneurs et les curieux se faisaient excessivement rares.

     Ensuite, seulement, ils s’étaient rendus dans la brasserie de l’Orangerie où Lord Russel s’était répandu en promesses et en déclarations, ce qui attira les remarques salaces de Violaine. « - Il n’a pas cherché à profiter de la situation, au moins ?». Comment organiser, et concrétiser un mariage aussi boiteux ? Seule, une fois encore, la Comtesse du Fayel saurait y parvenir, saurait faire une étrange mixture et un savant dosage, de tout cela, et de ces deux silhouettes improbables. D’abord, elle tenait savamment et impitoyablement Jean de Beaumont à l’écart, et, pendant ces sept premières années où Blanche avait été soumise à la probation de Milord, l’enfant de toutes les hontes, à commencer par celle d’avoir seulement existé, avait été rigoureusement et soigneusement mis à l’écart, en scolarité puis en apprentissage, dans les usines de son aïeul, tant qu’elles étaient dirigées par celui-ci. Quand Philippe en avait pris possession, la première initiative qu’il avait prise avait été de faire écarter Jean de ses emplois, au motif que l’autre bord, et que la partie adverse, pouvaient aussi bien faire, que lui dans la philanthropie, aussi les époux Vineuil s’étaient empressés de demander à Milord, s’il pouvait les débarrasser une fois de plus, de celui qui faisait intrusion par deux fois dans leur vie.

     Milord n’avait alors su que l’expédier comme commissionnaire à Londres, où Jean, à vingt ans, s’était senti perdu, et dont il était revenu après quelques années de vagabondage. Les deux emplois contractés près du quartier de la bourse n’avaient guère été concluants, il était parti avec des aventurières, et il était revenu, menacé par l’une d’entre elles, pour hériter d’Emile. Sir Edwards, et Lord Russel lui versant une rente. Comme rapidement Blanche Vineuil s’était détachée de façon morale, puis physique, de son bienfaiteur, avec lequel elle était liée depuis sept ans de la manière la plus officielle et la plus divine qui fût, avant qu’elle ne reprît son indépendance, sa liberté et ses aises, Lord Russel ne se sentait plus ni le droit ni le devoir de prébende, ni de pensionner son épouse. Le divorce fut consommé aussi vite qu’il avait été contracté. Dès lors, il ne restait plus à Lord Russel qu’à rentrer le plus promptement possible à Londres, pour y mourir, ce qu’il fit à peu près en temps, et en heure. C’est à ce moment, à cette période, à peu près, que Jean, qui se faisait appeler encore de Rucourt, se fit sans s’y attendre, anoblir par Fernand de Mortcourt, et presque affubler du titre de Comte de Beaumont, titre qu’il venait de lui faire obtenir à peu de frais. En effet, Fernand, qui avait peu de fortune, mais qui avait et possédait bien des égards, et bien des titres, qui dormaient en général dans les dossiers, et dans les sous dossiers de ses plus proches collaborateurs, et alliés, n’avait eu que le vaste embarras du choix pour son jeune et nouveau protégé, alerté par ses proches et par ses pairs. Les agissements de Beaumanoir à l’égard de ses plus proches collaborateurs en province ou en Amérique n’étaient plus possibles. C’est la raison pour laquelle les principaux protagonistes avaient convenu de se réunir chez Fernand de Mortcourt, à l’orée du printemps de 1868. Ces habitudes et ces réunions ponctuelles, qui devaient n’avoir lieu que deux ou trois fois, avaient lieu après la chute de sedan, et comme la situation, préoccupante, de Jean de Rucourt ne s’améliorait guère, et comme l’emprise de son sombre et maudit géniteur se faisait toujours plus large et grandissante, sur lui.

     Le plus déterminé était aussi l’initiateur de ces réunions qui se voulaient toutes destinées au bien-être de Jean, et la sauvegarde de ses affaires, sur lesquelles, comme il possédait un titre, un portefeuille et un patrimoine, sur lesquels ils entendaient, le plus naturellement du monde, opérer et accroître les leurs. Ses amis les plus inconditionnels étaient en même temps, incontournables et indéfectibles : le baron de Montorgueil, dont la femme se montrait hésitante, distante, incertaine, ce qui mettait en relief et en valeur son baron, qui, sans cela, l’eût fait apparaître comme insignifiant. Il était insignifiant en tout, en sa façon de se mouvoir et de s’exprimer, de se mêler avec un très grand détachement, à des débats dont l’enjeu était important : la survie d’une région, d’un titre, d’une fortune, d’une réputation. « - Vous savez que je suis bien inutile, et bien impuissant.

- Vous n’avez qu’à donner votre avis, rétorqua Fernand. Il est vrai que Fernand de Mortcourt, qui se remettait de quelques ennuis de santé, faisait malgré lui le vide à chaque fois, qu’il regardait autour de lui. Ils étaient là, ses trois amis, dont un seul, Jean-Edmond, lui était resté fidèle, et indéfectible. Il essayait de regarder les deux autres avec le plus d’indulgence qu’il pouvait dans son regard ombrageux, inquiet et sourcilleux qui en avait vu d’autres. Mais il savait bien, du fond de sa vieille expérience, qu’il n’en pourrait tirer que des présences et des serments éphémères. Aussi, avait-il tout naturellement, et prioritairement donné la parole à Jean-Edmond, bien persuadé qu’il n’avait fait, pendant un mois, que percevoir ses dividendes, et récolté les reproches de son irascible épouse. Or, il échappait à Fernand, que son plus fidèle et plus attentif ami, était tout d’abord, un homme affairé, et un mécène, qui se servait de ses bénéfices, pour et à la noble fin, d’inaugurer des expositions de peinture assez ambitieuses dans la teneur et dans la durée.

     Fernand, quelle que fût l’étendue de son savoir et de ses vertus, ne savait guère les étendre à la querelle des romantiques, et des symboliques. Il ne pouvait guère concevoir que l’on étendît et répondît argent et pouvoir à d’interminables vernissages qui ne pouvaient conduire qu’à des ingratitudes, et à des éreintements dans la presse. « - De combien disposez-vous, chez Ami, pour renflouer Monsieur le Comte ?

- Je vous demande pardon, répartit Jean-Edmond, qui voyait que la question lui était directement adressée, mais qui n’en comprenait pas vraiment le sens.

- Je ne vais pas revenir sur la conversation que nous avons eue, quelques mois plus tôt. Vous avez fait l’objet d’un héritage, d’une succession< - Sur les éventuelles spéculations et digressions de laquelle, je vous arrête tout de suite. Vous savez très bien, que je n’en ai guère perçu le premier sou, mon cher ! Sinon, je vous aurais certainement et volontiers, donné les sous suivants, pour renflouer, en Monsieur le comte, le rival de Beaumanoir.

- Vous me trouvez tout de même fort étonné, désabusé et surpris, de vous voir si démuni, et ceci en parfaite contradiction avec ce que vous avez perçu, et ce que vous avez pu m’en révéler.

- Je n’ai rien prélevé, ni révélé, je vous assure, et seulement le maigre héritage de mon père, qui me sert juste à tenir ma maison, et à payer une galerie, dont l’enseigne gagne en réputation à Paris, comme en province, et où j’expose avec un certain succès mes propres œuvres.

- Et bien, j’en suis fort aise, et bien heureux pour vous, et je serai le premier à m’en réjouir, et à venir au vernissage de vos œuvres, comme à celles des autres. Mais cela ne me dit toujours pas de quelles réserves vous disposez pour renflouer nos avoirs et nos réputations ?

- Et bien, redit et souligna Jean-Edmond, qui montrait les premiers accents de l’indisposition sur la face un peu ridée, et lasse au fil des ans ; tout ce dont j’ai pu hériter a, dans un premier temps, à peine suffi à éponger mes dettes ; dans un second temps, je suis parvenu à peine, mais avec beaucoup de souci et de détermination, à m’occuper et à me préoccuper de mon épouse, de ma fille et de mes deux chers fils, et je place, dans la santé de l’une, et dans l’avenir des autres, tous mes élans, toutes mes espérances et tous mes espoirs<

- Et que deviennent-ils, donc ? Et quels projets préparez-vous pour chacun d’eux ? Se risqua alors Charles de Bonne mains, qui parlait peu, mais qui se trouvait là, pour créer un lien entre la conversation, qui redevenait aussi lourde, et pesante, qu’aux premiers temps, qu’aux premiers mois où les quatre représentants de l’aristocratie locale avait l’habitude de se congratuler, et de se réunir.

- La plus jeune, répondit alors Jean-Edmond, se partage entre l’internant et la maison, où sa mère et moi souhaitons la voir et la retenir le plus possible. Ce sont les deux autres qui, au contraire, me préoccupent. (Il y eut alors un long silence, à l’issue duquel il voyait bien que ses trois interlocuteurs lui réclamaient des éclaircissements rassurants).

- L’un se destine à la magistrature, l’autre au métier de saltimbanque. Monsieur de la Bergerie s’écoutait religieusement à chaque fois qu’il intervenait dans les réunions de Fernand de Mortcourt. Et comme on lui posait à brûle-pourpoint la question de l’avenir de ses enfants, on comprenait difficilement ce qu’il entendait faire de l’un, et de l’autre. On évitait, alors, de se tourner vers Charles, comme on l’avait fait lors des réunions précédentes. Depuis lors, on évitait de se retourner vers lui, car Charles de Bonne mains, qui était toujours, avec Julienne, et qui n’avait eu d’elle, qu’un seul fils, avait beaucoup plus de démêlés avec celui-ci qu’Edmond n’en avait jamais eu avec ses trois enfants, malgré qu’ils empruntaient des sentiers battus. Chacun savait, encore et toujours, que Charles avait offert à son fils, Pierre, une chaîne d’Université, qui servait d’excellente plateforme, voire dd tribune au père, comme au fils.

     Depuis ces derniers temps, le second se retournait contre le premier, et le pauvre Charles et son épouse n’étaient plus en odeur de sainteté sur les terres mêmes qu’il avait voulu défricher à l’égard de son seul fils. Il ne pouvait plus admirer sa bru, et il ne pouvait plus prendre dans ses bras, ni sur ses genoux son cher petit-fils, qui continuait à grandir sans lui. Tous les débats et les espoirs se tournaient vers le baron de Montorgueil, dont on commençait par prendre des nouvelles de son épouse. Aujourd’hui, les rôles et la distribution, la répartition des événements et des situations et des choses, faisaient qu’on n’avait pas de nouvelles de Madame de Montorgueil. On savait d’elle qu’elle se languissait entre sa mère, éternellement mourante, et le fait qu’elle n’avait pas su donner d’héritier qui manquait à la gloire de son époux. Leur attitude, leurs visages, et leurs réponses, le plus souvent laconiques, parlaient pour eux. Aussi, ses interlocuteurs habituels ne se surprenaient guère de ne pas savoir ce qu’était devenue Eve de Montorgueil, dans la réclusion qui était la sienne. La seule chose qui était sûre était que ni Richard, ni Eve n’étaient habilités à se rendre à Rucourt, sur le terres de Beaumont, pour tenter de percer toutes les nimbes de mystère qui entouraient toutes les époques de la vie de Jean, quelle était la fortune dont il disposait, et de combien de mécènes était-il disposé à se voir entouré pour contrer la fortune, l’influence et la puissance incommensurables de Beaumanoir ? En cas de réponse favorable, de Monsieur le Comte, Fernand, et ses proches amis avaient fait le décompte, des réserves et des avoirs dont ils disposaient. Fernand en était là de son tour de table et de ses réflexions, que le baron de Montorgueil était dans la totale incapacité de partager avec lui. Qui pourrait rendre leur valeur et leur lustre aux titres et aux terres du Comte, qui aurait jamais, un jour, quelque prise sur lui ? Aussi, la question vint sur la table et sur les lèvres de chacun, pour savoir si l’on devait laisser tomber les affaires de Monsieur le Comte, et ceci de façon collégiale. Au terme de ces réflexions et de ces réactions, les critiques, alors, fusèrent. « - Nous ne pouvons pas laisser le Comte au bout de la logique qui est la sienne.

- Et, pourquoi, cela ? Je voudrais vous suivre au bout de votre cheminement et de votre raisonnement.

- Parce que Beaumanoir le tient suffisamment isolé, en le privant de toutes les précieuses relations, et des réseaux qui en temps ordinaire pouvaient être les siens. A nous de tenter, de nous efforcer, d’en reconstituer les fils, un à un.

- Ils seront difficiles, à démêler.

- Il vous faudra donc, Messieurs, annonça Fernand de Mortcourt, vous séparer des terres, et des biens, dont vous n’avez pas nécessairement, ni prioritairement l’usage. Et il vous faudra les reconduire immédiatement sur les gisements que je suis loin de posséder, mais que des amis à moi tiennent à notre disposition en Amérique latine. Tous ces portefeuilles une fois renfloués, nous pourrons alors agir et nous retourner contre Philippe.

- Ne risque-t-il pas d’être plus redoutable, ruiné que maintenant ? La réflexion tombait à froid, au milieu de ces autres réflexions, et de ces agapes. Pouvait-on vraiment, surprendre Philippe, au milieu de la gestion et de l’organisation de ses affaires ? Il y avait une forme d’impuissance et de désarroi, à constater toute la difficulté présente à venir à la rescousse, et à renflouer Monsieur le Comte dans la situation où il se trouvait. Philippe, de son côté, était devenu un vieillard svelte, et alerte, que rien ne semblait plus pouvoir éprouver, et le fondé de pouvoir qui le suivait depuis des décennies, était frappé d’une maladie grave et incurable dont il tardait à succomber. La fille de ce fondé de pouvoir était devenue la fille adoptive du Comte de Beaumanoir. L’âge et la morale lui interdisant dès lors toute sorte de privauté qu’il ne se serait pas refusée quelques dix années plus tôt, il accorda, alors, à sa fille adoptive tous les égards, et toute l’éducation dus à son rang, et à la situation particulière où elle se trouvait, et où elle le plaçait lui-même. Il ne doutait d’ailleurs, et ses conseils en étaient unanimement d’accord, autour de lui, qu’elle jouerait un rôle prépondérant dans ses affaires et ses projets, à venir. Il avait réussi, par quelque sombre jalousie qui demeurait vive, en lui, à répudier le fiancé de la promise, mais il avait pris son frère, et fils du moribond, comme fondé de pouvoir, et cette efficacité s’avérerait plus qu’étonnante.

- Vous en savez plus, sur la nouvelle recrue de Philippe de Beaumanoir ? Risqua alors Charles de Bonne mains, et ce que nous en avons exactement à redouter.

- Tout, rétorqua Fernand de Mortcourt, qui semblait se faire approuver par ses deux acolytes qui attendaient, sagement, soit de partir, soit de savoir vers lequel des deux interlocuteurs le débat allait bientôt tourner. En réalité, il ne tournait, il ne se dessinait, il ne s’esquissait à l’avantage de personne. On conjecturait, on subodorait avec stupeur que Philippe, désormais flanqué de ses deux associés, était désormais invincible, et incontournable. Chacun des vieux interlocuteurs avait conservé le cercle de ses relations, et de ses entrées. Ils avaient eu le temps, d’appuyer sur chacun de ces précieux ressorts, pour savoir et pour se convaincre, que les deux nouveaux associés de Philippe étaient, oui, assurément, invincibles et incontournables, par leur compétence et leur jeunesse, et par leur rapidité à traiter les dossiers de Philippe, qui continuait, à son tour, à ressentir les effets de l’âge.

     L’aciérie, et la menuiserie, n’avaient pas été vendues, et elles avaient mêle été rachetées par des dividendes et des capitaux américains, qui interdisaient d’en racheter des parts, ou les moindres actions. Quant à l’Amérique latine, l’uranium et le tungstène, soudain florissants, en interdisaient toute approche. Donc, insista Fernand une nouvelle fois auprès de Monsieur de la Bergerie, même si nous portions chacun de vos placements sur ceux de Monsieur le Comte, et sans lesquels, nous ne pouvons pas renforcer ceux de notre ami Jean, cette délicate opération serait un désastre, et un échec, pour chacune des deux parties ?

- C’est pourquoi, depuis le début de ces échanges, je vous demandais de me faire renoncer à ces transactions, qui de toutes les manières seraient perdantes pour tout le monde. Et puis de toute façon, me femme, Eve, ne l’entendrait pas de cette oreille.

- Et de l’autre, risqua, alors, Charles De Bonnemains ? Ne vous entendrait-elle pas, de l’autre ?

- Que voulez-vous signifier par là ? S’enquirent, alors, les deux premiers.

- Que tout cet argent bien placé pourrait être débloqué, et, dans la minute qui suit, renflouer, ne serait-ce que ce que le Comte Jean possède encore de réserves. Cela aurait, pour effet, de le rendre majoritaire sur les aciéries, le tungstène, l’uranium et le caoutchouc.

- Pour les deux derniers, vous allez un peu vite, s’insurgea le Comte Richard. Tenons-nous en aux deux premiers, mon ami.

- Le mieux est de se transporter sur place. Allons, levez-vous ! A ces mots, Fernand de Mortcourt avait joint le geste à la parole. Mais, en faisant cela, il avait oublié sa goutte, et dans ce seul geste, par lequel il voulait servir les spiritueux et le café et s’élancer à la visite et à la conquête de son protégé, toutes les douleurs et tous les renoncements de son âge l’avaient ramené à toutes les limites et aux restrictions de sa condition et de son âge. Il se rencogna avec résignation, mais il voyait que se deux interlocuteurs, autour de lui, ne bougeaient pas davantage, et tous trois formaient, autour de lui, comme un musée de cire. Jean-Edmond, tout d’abord, rejoint par son épouse, aussi effacée que les deux autres, avait fait le tour de la propriété en sa compagnie, qu’il regardait avec une sorte de distance, de crainte et d’envie, et quand il la sentait oppressée par tout cela, à la fois, il la rapprochait de la cuisine, alors désertée par la gouvernante, et les desserts, sur lesquels ils pouvaient exercer leur virtuosité et leur savoir, et Fernand savait pouvoir se jeter sur cette digression, pour se tourner vers le Marquis et le baron, qu’il pouvait mettre enfin, à cet instant précis, à leur rang et à leur place.

- Lequel d’entre vous, Messieurs, ira à ma place ingrate et peu enviable, au-devant de Monsieur le Comte, pour le mettre au courant des dangers et des périls qui l’entourent ? Il n’obtint d’eux, pour toute réponse, qu’un silence abyssal. Il se laissa gagner par le mutisme, et, ensuite, il s’efforça de jeter quelques arguments.

- Lequel d’entre vous, Messieurs, acceptera de se rendre, en les lieu et place auprès de Monsieur le Comte ? Vous savez qu’il en va de la survie de chacun d’entre nous, de nos intérêts, dès que l’un d’entre vous se décidera à se rendre auprès de lui, et dans le cas contraire le Comte de Beaumanoir nous ruinera. « - Alors, se risqua Charles, vous voulez que nous nous rendions auprès de lui ! Et ensuite ?

     Que voulez-vous que nous lui exposions, alors, comme projets, comme arguments ? Comme paroles ? Qui soient suffisamment remplies de certitudes, et de convictions pour que nous le ramenions vers vous ?

- Dites-lui donc que Beaumanoir est majoritaire, sans bruit ni sans aucune difficulté, et ceci depuis que son père est mort, et il a racheté ses parts sans que sa mère ait eu le moindre mot à dire, ainsi que celles des petits actionnaires. Et combien, et tant de choses, encore, que je ne saurais énumérer moi-même ?

- Que quelques-uns de nos hectares ont été incendiés, et que nous ne savons pas quelle est la main qui a entr’ouvert la flamme et le feu, s’enhardit alors Richard de Montorgueil, qui sortait enfin de son absence.

- Il faudra être vigilant, de la Somme jusqu’au fond de l’Uruguay. Chacun des autres interlocuteurs, s’interrogeait, s’interloquait encore de la conclusion sibylline que Charles avait voulu ajouter comme un post-scriptum, et en alternance avec ses deux nobles amis, qui étaient ses contradicteurs familiers. Au fond, et après quelques réflexions, cela voulait dire que, de toute façon, il faudrait mettre à la fois la main à la poche et à la pâte, en amont comme en aval, c'est-à-dire savoir, dans un premier temps, pourquoi Philippe ne s’était absolument pas séparé de ces deux fameuses menuiseries qui roulaient à perte. Depuis qu’on s’était penché sur ses comptes, on pensait que le maintient de Philippe à la tête, ou au commandement distant de ces deux usines, infortunées, déficitaires et mal en point, était une forme de retenue, de fermeté et de provocation de la part du Comte. Quant à l’Amérique latine, ils se seraient tous ruinés comme un seul homme que cela n’aurait pas suffi, à rentrer dans les parts des actionnaires majoritaires, et Philippe aurait été de toute façon averti suffisamment tôt, pour contester une prise de pouvoir qui ne pouvait pas le rendre majoritaire. Donc, il fallait que s’arrêtassent toutes ces spéculations, et que l’on se décidât à se rendre à Rucourt sur le champ. Mais Mortcourt jeta un dernier regard circulaire, vide, désespéré, où il lisait comme dans un tableau que, décidément, oui, il ferait mander le Comte Jean de Rucourt jusqu’à lui. A ce moment crucial de la discussion, Jean-Edmond se retira, et Richard et Charles se concertèrent. Il fallait un inconscient, et un courageux pour se rendre à l’antre du loup. Du fond de sa myopie, Fernand de Mortcourt voyait bien, une lueur d’éclat qui pouvait ressembler à de la détermination, et cela lui suffit à lui donner toute sa confiance à celui qui apparaissait, à ses yeux, comme le meilleur de ses protégés. Il voyait de la complaisance, et de la détermination chez celui à qui il pouvait confier cette délicate mission. Il vit ses trois convives prendre congé de lui. Deux avaient la seule préoccupation de renter chez eux, et pur Charles, c’était exactement le contraire. Il allait consulter directement sa chère Julienne, sans qui rien ne pourrait se faire, et le Comte de Mortcourt savait qu’i faudrait en passer par ce genre de protocole. Tandis que pour Richard, et Jean Edmond, qui échangeaient des regards entendus, comme quoi la situation semblait perdue, quelque fût leur décision, et que pour Richard, il était inutile d’en référer à Eve. En partie rasséréné, Fernand de Mortcourt repartit dans la lecture, des grands journaux nationaux, et dans ses espoirs renforcés. « - Qu’allez-vous lui dire ? S’enquit Fernand, à son départ.

- Mais que nous ferons tout notre possible pour sa réputation, mon cher. Charles tint sa parole, et se rendit au-devant du Comte Jean. Mais il devait affronter le jugement de Julienne, et d’habitude, cela était une simple formalité, et il ne cherchait, au cas où un choix se présentait, qu’un rôle consultatif, auprès d’elle. Mais, cette fois, elle n’était pas effacée, et elle était, face à lui, comme une véritable force de contestation, en même temps que d’opposition. « - Tu ne vois donc pas le moins du monde où Monsieur de Mortcourt veut t’entraîner ?

- Il veut m’entraîner dans le règlement d’un conflit à l’amiable. Et il veut, par la même occasion, renflouer nos affaires. Mais pour cela, il faut que tu mettes, dans la balance, le poids, décisif, de tes capitaux personnels, qui ne sont pas négligeables.

- Je n’ose pas même te faire répéter, mon pauvre Charles, ce que je viens d’entendre. Jamais je ne donnerai la moindre somme, ni le premier centime, à cet aventurier.

- Voilà un homme qui est à son crépuscule, et dont toute la vie n’a été que l’addition du travail et de la prudence dans le placement de ses affaires.

- Je parle du plus jeune, celui-là même dont le nom m’échappe. Si tu te rends chez lui, quelque soit le nombre d’hectares qu’il possède, je ne rendrai immédiatement chez votre fils, et ma bru.

- Vous ne le ferez pas, ou alors vous en reviendrez tout aussitôt, ai-je tort ? Je ne vois qu’une seule chose, ma chère Julienne ! C’est que je ne peux pas compter sur vous, si je dois prendre un certain ascendant financier sur Jean, et sur Philippe.

- Je suis bien moins fortunée que vous ne le pensez, et je crois que tout le monde ne pourrait pas en dire autant !

- Je vous apporterai ma réponse à mon retour, et je vous dirai ce qu’il résulte de notre discussion.

- Ne vous faites plus d’illusion sur moi, mon ami, car je ne pourrai rien faire de plus ! Sur ces encouragements, Charles de Bonnemains, qui n’avait qu’une fortune et une réputation moyennes, derrière lui, n’avait pas la moindre possibilité de faire atteler, et il avait fallu le tilbury, de Monsieur de Mortcourt, et son majordome se prêtait assez complaisamment à l’exercice de sa mission. Dans sa bonne volonté et dans sa belle humeur, il pouvait voir et traduire la détermination et le tempérament de Monsieur le Comte. Quand le régisseur Gauthier donna devant lui le fouet, il y avait alors une bonne vingtaine de kilomètres à parcourir. Les premières minutes furent pesantes, car Charles, qui tenait à sa fonction et à ses titres, n’osait aborder, ni distraire le métayer pur tenter d’esquisser et d’ébaucher le décor et le portait de son hôte, prévenu de sa visite< Il s’était bien demandé pourquoi il connaissait si bien le trajet, sans jamais demander sa route. Se pouvait-il que le Comte de Mortcourt se fût fait transporter chez celui de Rucourt, et que ses gens aient su se souvenir de l’itinéraire ? Il était plongé dans un doute de plus en plus sombre, à mesure qu’il traversait les emblavures, d’où les vousseaux, et les frondaisons de Rucourt commençaient à apparaître. En fait Fernand n’avait jamais fait le déplacement à Rucourt, que l’on appelait quelquefois, par les hameaux ou par les lieux dits, qui accédaient jusqu’à lui. Une fois franchis, il n’y avait plus que la forêt des Bruyères, longue, foisonnante, interminable, qui était rythmée par les ultimes fermes, l’ombre des dernières bâtisses. Le château était d’un abord invisible, masqué et dissimulé par les halliers. A droite, se trouvait un portail à la ferronnerie assez lourde, et enchâssée par deux lourds piliers. Une allée de cailloux était harmonieusement rythmée, et décorée par une douzaine de bouleaux, savamment et minutieusement entretenus. Au terme de ces pérégrinations, où ils avaient ouvert eux-mêmes le portail, dont ils n’avaient pas trouvé le cadenas fermé à clefs, se trouvait une vasque, et une fontaine, éteinte, qu’ils contournèrent. Avant d’accéder au perron, en partie déchaussé, sans toucher à la rampe vermoulue, et à mesure que la terrasse se faisait plus palpable, la vie se cachait et s’amuïssait derrière les volets. Le visiteur et son guide étaient sur le point de se retirer, à la fois résignés et désorientés, quand ils entendirent une voix, les héler presque sur un murmure, puis une ombre, une silhouette, qui se tenait sur le parapet de la terrasse, au-dessus d’eux. Ils levèrent la tête, Charles déclina son identité, mais il savait que cela s’avérait inutile. Il balbutiait, et cherchait à rassembler des arguments, poiur entrer le plus tôt possible, dans ces murs quand on en voyait, humait et subissait les extérieurs, frileux et inhospitaliers. « - Je vous attendais, figurez-vous, Monsieur de Bonne mains<

- Et moi, voyez-vous, je ne m’attendais pas du tout à venir vous voir ! Mais, en même temps, l’étonnement, la surprise et le plaisir en sont pour moi.

- Vous pouvez entrer, Monsieur de Bonne mains< La porte n’est pas fermée à clef !

- Autant pour moi ! J’aurais dû m’en douter ! Entrons, Emile ! L’intérieur était exactement le sombre décorum qu’ils s’étaient : imaginé pendant les vingt kilomètres chaotiques de leur parcours. L’antichambre était un peu ramassée sur elle-même, et décorée et alourdie de lampes, de trophées et de tableaux de la période Géricault. On sentait à quel point tout cela était demeuré inchangé depuis Violaine et la génération même qui la précédait, à l’image de ces portraits illustrés, altiers et anonymes, qui les toisaient comme pour leur dispenser un peu de leur sombre mansuétude.

- Monsieur de Mortcourt m’a prévenu de votre arrivée, mais comme tout cela a été annoncé sans qu’il m’eut précisé le jour et l’heure, je me désespérais de votre visite, et je dois avouer que je somnolais encore, pendant que vous, Messieurs, vous vous affairiez déjà ! Face à cet alignement de paroles, Charles restait sur la défensive, et n’osait surtout pas en interrompre le débit, ni le flot. Ainsi, le domestique de Monsieur de Mortcourt, qui manifestait les premiers signes d’impatience derrière lui, ne dissimulait plus son désir de l’attendre dans le tilbury, et de se soustraire à des débats, ou à des palabres qui pouvaient s’avérer longues, et auxquels il ne voulait prendre aucune part. Déjà, le Comte de Rucourt lui avait désigné l’office, où régnait un désordre de vaisselle et de bibelots indescriptibles, et c’est en sa compagnie qu’il se dirigea dans ce qu’il restait en contrepartie de ce qu’on pouvait désigner du seul nom de : pièce à vivre. Cette pièce du château, plus elle s’étendait en longueur, plus elle était envahie d’un insupportable bric-à-brac, peuplé, envahi et surmonté de classeurs, de chemises, d’archives, sur lesquels planaient parfois des correspondances interrompues, des services à thé, des toiles jonchant le sol faute de clous pur les fixer au mur, et une douzaine de chaises longues se disputaient une place autour de l’unique table, surchargée. C’est dans cet univers sombre, où l’obscurité semblait gagner inexorablement sur la lumière, que vivait Jean de Rucourt, et ce qui interrogeait tout de suite, c’était ce décalage mortifère entre ce décorum et l’âge de trente-cinq ans du Maître de céans. Charles ne pouvait pas s’empêcher de se demander si ce décalage était volontaire, ou non, entre ces volets, en grande partie ou pour moitié fermés, entre ces tentures non refaites, entre ces meubles lourds, qu sentaient encore la cire qui avait été déposée sur ce décor, trop grand et trop irrespirable, pour cet homme qui avait l’âge de donner ses premiers bals, et non de livrer ses ultimes désagréments, et, avec eux, le bruit et la détonation de ses dernières cartouches. « - Dites-moi, mon cher Comte, de quelle manière, et dans quelle mesure notre cher Fernand de Mortcourt a pu vous prévenir de mon arrivée, que je voulais tenir le plus discrètement possible.

- Il m’a prévenu par tous les moyens possibles, Monsieur de Bonnemains. Il m’a téléphoné, il m’a écrit, et il m’a fait prévenir par le majordome qui vous a accompagné jusqu’ici, et dont j’ai reconnu la silhouette, les manières et les traits.

- Vous savez que, bien au-delà de ce décorum, je suis venu me faire l’interprète de nos chers amis, pour vous dire que l’heure est grave et solennelle.

- Je sais tellement d’avance tout ce que vous allez me dire, Monsieur de Bonnemains, que je voudrais rétablir, en votre présence, de justes vérités.

- Quelles sont-elles, Monsieur, quelles sont-elles qui auront échappé jusque-là à ma connaissance et à mon entendement.

- Pendant toutes ces années, je me suis défendu contre le sinistre et austère Philippe de Beaumanoir, quand je le pouvais et à la mesure de mes moyens<

- Mais sous quelle nature et sous quelle forme, et en usant de quels moyens ?

- Au début, j’y avais mis ma fortune personnelle, et comme je voyais que cela ne suffisait pas, je fis intervenir, et se réunir autour de moi, mais, là encore, je les voyais tomber, et trébucher, vaciller, chanceler les uns après les autres.

- Vous ont-ils donné les raisons de leur défection, et de leur départ ?

- Philippe de Beaumanoir a usé des pouvoirs de son jeune administrateur, qui allait devenir son gendre, il a rallié à lui ses anciennes relations, il en a créé, et sollicité, de nouvelles, il a débloqué des fonds, il en a bloqué d’autres, il a renoncé à acheter des usines en difficulté, il s’est mis à en acheter de florissantes. Deux voyages à l’étranger lui ont fait mettre la main sur des biens, et des fonds occultes.

- Je crois, voyez-vous, la mort dans l’âme, et le corps, défendant, que je ne sois obligé de rendre à Monsieur le Comte une réponse négative.

- Et que voliez-vous lui dire, Monsieur de Bonnemains ?

- Que j’étais tout disposé, pour vous renflouer, à mettre une part des actions de ma femme. Si elle fait actuellement quelques difficultés qui sont tout à fait compréhensibles, elle ne saurait nous refuser longtemps son consentement.

- Et quand bien même, où cela nous conduirait-il ?

- Mais, j’entrerais, grâce à cet apport, dans 40% du capital, et les usines de la Somme, ainsi que le siège social, qui est à Paris, vous seraient, non pas entièrement acquis, mais au moins vous y seriez largement majoritaire !

- Mais je n’ai plus rien ! Il me reste à peine 5% d’actions !

- Comment est-ce possible, mon cher Comte ? Comment vous aura-t-on dépouillé, ainsi, de tous vos avoirs ?

- Mais combien d’amis, de visiteurs, ou d’inconnus, se seront présentés bien avant vous, et m’auront tenu, à peu près, le même discours ? Les placements qu’ils m’ont fait faire, avec des intérêts qui me devaient faire entrer dans le capital des bons d’Argentine, ont fini, en fait, au Moyen-Orient et au Panama, et je ne les reverrai jamais.

- Qu’à cela ne tienne, dit Charles ! Je vous donnerai mes 6% ! Le Comte de Rucourt, à cette annonce avantageuse, dont, à son tour, il fit rapidement le calcul, eut une attitude morne, et sans aucune réaction ; il se demandait, de façon instinctive et fulgurante, comment il rentrerait dans un tel capital, dont il devait rendre les dividendes et les intérêts une fois qu’il serait rentré en la seule possession des usines qui avaient appartenu à ses aïeux, et qui lui reviendraient un jour de droit.

- Est-ce que vous désirez vraiment, cher ami, que je porte toutes ces bonnes résolutions à Monsieur de Mortcourt ? Vous semblez hésitant, ne souhaitez-vous pas prendre l’ascendant sur Philippe de Beaumanoir, pendant qu’il est temps, pendant que l’occasion nous en est largement offerte ?

- Je ne veux pas vous donner tous ces désagréments, et toutes ces pertes à venir, qui seraient insurmontables ! Avez-vous, seulement, calculé combien je vous devrais si vous en disposiez pour moi ?

- Je vous ai déjà précisé, et souligné, cher ami, combien il me sera facile de convaincre Monsieur de Mortcourt, d’abord de vous renflouer sur ses deniers personnels, et ensuite de procéder à certains mouvements financiers qui vous permettront d’être très vite, majoritaire, dans ses usines d’Amérique. Qu’en dites-vous ?

- Je dis que je vais vous servir un doigt de Marie Brizzard, ou de Grand-Marnier ?

- Sans vouloir vous contrarier, je préfère le curaçao. A sa grande stupeur, et à en son entier désappointement, il vit le Comte se lever pour s’exécuter. Il rangea, avec soin, les deux premières liqueurs, dont l’étiquette avait brillé, un instant, et avec soin, dans la semi obscurité du salon. Il avait sorti la bouteille bleutée du curaçao ; dont la teinte et la vague bleutée jetaient soudain comme un éclat parjure dans cette demi obscurité, cernée et entourée de verdure. Cette note, aussi soudaine que détonante, jetait autant de frontières et de promesses à travers l’Océan Atlantique. Est-ce que le Comte de Rucourt avait été traversé, éveillé par cette lueur de clarté, de prospérité et d’espérance, s’était rendu soudain plus prolixe.

- Certainement, voyez-vous, j’accomplirais tout ce que vous me dites, mais je ne me vois pas en franchir la première étape.

- La première étape est cette double usine, qui fonctionne toujours à perte, mais qui pourrait très vite prospérer si vous acceptiez d’y mettre les capitaux qui ne sont pas mirobolants, de notre incontournable ami.

- Et quand bien même je me porterais acquéreur de ces deux usines, qui ont appartenu à mon grand père, et que, par conséquent, je ne peux plus revoir en peinture rien qu’à ce titre, croyez-vous que je pourrais me retourner contre ce qu’il possède au prix d’apports, et de collusions innombrables ?

- Je crois que la vérité tient au fond de ce verre, mon cher Comte. Toutefois, Charles était partagé, écartelé entre les deux accents et les deux rythmes que semblait prendre la tournure et le contour de cette discussion, qui s’animait aux arguments et aux accords de ces échanges, et de ces débats.

- Mon cher Jean, quelle est la réponse que je dois apporter à notre cher Fernand de Mortcourt ?

- Encore faudrait-il, très exactement et très précisément que nous nous mettions d’accord, sur la question fondamentale, que vous m’avez posée.

- Mais je peux en faire le point, et le résumé, si vous le désirez, mon cher Jean<

- Cela en vaut-il vraiment la peine ?

- Vous ne disposez d’aucun fond, ni d’aucune fortune, et nous le savions dès le début de notre conversation.

- Hélas, cher Ami ! Je ne peux même pas engager les travaux de cette modeste gentilhommière qui est tout ce qui reste de ma succession, qui aurait dû être, pour moi, autrement florissante.

- Et pourquoi ne l’a-t-elle pas été ?

- Mais parce que Beaumanoir se sera tout approprié, et je ne peux rien faire, désormais, ni pour le rattraper, ni pour le devancer.

- Et bien, soyons à sa hauteur. Contestons le testament<

- C’est inutile, je l’ai déjà fait. Tout lui revient de droit.

- Comment pouvez-vous en être aussi, sûr ? Avez-vous seulement nommé un expert judiciaire ?

- Je n’y ai même pas songé.

- Et bien, voyez comme j’y songe, pour vous !...

- Et, comment voudriez-vous que je recouvre soudainement tous les biens du Comte Philippe, alors et tandis qu’il me laisse à peine ces ruines du Domaine de Fayolle, dont il pourrait m’extraire à tout moment.

- D’autant plus qu’il est bien entouré de ses gens, son régisseur qui lui sert à la fois d’homme de main, de secrétaire et de rabatteur.

- Oui, et certainement, des rôles, des attributions et des fonctions qui nous échappent<

- Et qui ne sont pas les nôtres< Mais faisons nos comptes ! Vous vous privez de trois usines dans la Somme, de la banque et des avoirs de votre aïeul, parce que vos comptes sont mal tenus, et surtout, parce que l’ouverture de vos droits a fort mal été établie, parce que nous n’avons pas non plus établi ni éclairci, dans quelles conditions ces trois usines argentines ont été achetées, vendues, attribuées<

- Je ne sais toujours pas pourquoi mon aïeul Emile Gillet Sénancourt, s’est attelé au rachat de ces usines, lourdes, coûteuses, tardives ; et je ne me vois pas m’exiler dans ces contrées, aussi lointaines que rugueuses.

- Vous savez, pourtant, Monsieur le Comte, qu’il vous faudra surmonter tous les obstacles, un à un< En avez-vous le désir, et la force ?

- Cela n’est plus dans mes mérites, mes attributions, ma puissance<

- Avez-vous, seulement, la volonté de lutter contre le Comte de Beaumanoir, contre lequel nous vous délivrerons tous les atouts, tous les moyens de le vaincre !...

- Depuis la disparition d’Emile, il s’est accaparé toute sa fortune, et je n’ai aucun moyen de rentrer en possession de la plus faible partie d’entre elle. Et le fait que Violaine soit encore vivante, au moment où je vous parle, ne change rien à l’affaire. Elle n’a plus aucun pouvoir, plus aucune autorité sur quiconque, et encore moins sur lui.

- Et, où se trouve-t-elle, en ce moment ? Le savez-vous ?

- Elle est avec sa vieille amie, Madame de Saint-Acheul, en train de finir ses jours paisiblement, quelque part aux confins de la Normandie et de la baie de Somme.

- Et bien, je crois fermement que le jour où elle s’éteindra, notre cher Philippe ne fera plus, alors, qu’une bouchée du tout appréciable et redouté Domaine de Fayolle.

- Espérons que cette bouchée lui reste en travers de la gorge.

- Je vais donc prendre congé de vous sur ces bonnes paroles. Mais acceptez-vous toujours que vos actions, mises à mal, soient renflouées ?

- Je ne sais quoi, ni comment vous répondre, émit le Comte, non sans avoir mûrement infléchi le sens de sa réponse. Si je vous le refusais, je me montrerais avec vous de la plus grande ingratitude, et si je vous disais oui, comme cela, instantanément, je crois que je donnerais l’impression de me soumettre aux désirs, et aux plans de notre Ami Fernand de Mortcourt. Aussi, je vous ferai une réponse qui se situera entre deux. Vous direz donc à notre ami, que je m’en remets à lui, mais que s’il faut se rendre devant les bans et les sceaux de la Justice pour obtenir ces deux usines, qui ne manquent, ni à ma bourse, ni à mon nostalgique souvenir, et bien il faudra que notre mentor mette le prix, en argent aussi sonnant que trébuchant, pour que je sois entouré des meilleurs avoués.

- Mais j’y songerai, et j’y veillerai, et, voyez-vous, je crois que nous y avons déjà songé pour vous, puisque je crois que Monsieur le Comte aura déjà songé à contacter et même à rétribuer, pour vous, Maître Triomphe, pour cesser la succession et la vente de ces deux usines. (Jean observait la teneur de ces paroles avec un mélange d’étonnement, d’amusement et d’incrédulité).

- Maître Triomphe, le ténor de Paris, au chevet de mon héritage !

- Aussi, tout le triomphe en est pour vous, exulta de Bonne mains. Le Comte Jean ne possédait ni attelage, ni gens de maison, ni voiture, et ses dépendances étaient rigoureusement fermées. De son côté, Charles ne voyait pas le Comte Fernand lui rapporter son majordome personnel. Aussi, la solution sur laquelle ils se concertèrent tous deux était de déranger à cette heure vespérale la châtelaine voisine, Madame Yolande de Mac-Mahon. Elle vivait recluse, elle aussi, dans ses rues et sur ses terres du Domaine de Fayol, et n’ouvrait à personne de jour comme de nuit, pas même à son jeune voisin, qu’elle avait su très vite dissuader de venir solliciter d’elle des aides, ou des mésalliances. Aussi, s’était-il contenté, depuis lors, de se tenir le plus éloigné possible du caractère imprévisible de la Comtesse, qui n’ouvrait qu’à son jardinier, lequel s’acharnait sur les arbres et se contentait de quitter son service à cinq heures, en ayant pris soin, consciencieusement, de lui avoir rapporté tous les fruits et les légumes qui pouvaient mûrir dans la serre et dans le jardin. Mais à présent, voici que ce brave Charles était immobilisé, à comparer le curaçao et le Grand Marnier parmi toutes les saveurs que le jeune Comte avait épargnées dans le grenier et dans le cellier de ses aïeux, et à l’énoncé du commanditaire de l’unique visiteur, Madame de Mac-Mahon lui avait entrebâillé ses volets sur un repas frugal. Il y avait eu, ce soir improvisé, un potage aux effluves de potirons du jardin, des asperges, qui provenaient du marché matinal, du gibier aux effluves et aux aromates indigestes, et du fromage du pays qui relevait le tout. Charles avait refusé que l’exubérante, et excentrique Comtesse lui versât du vin, lui qui ne désespérait pas qu’on vînt le chercher par quelque moyen utilitaire que l’on puisse trouver, mais sur son insistance il s’était à la fin laissé faire par un verre et à la lueur d’un Mouton Rothschild. Après une conversation toute matérielle et ancillaire, pour ouvrir une parenthèse et signifier à l’hôte vespéral, qu’il dormirait au premier étage, et qu’il ne trouverait guère de traîneau, ni d’attelage pour le rendre dans ses pénates à cette heure-ci, la conversation porta sur les deux hiératiques figures, celle du commanditaire et celle du destinataire de cette impérieuse et singulière mission.

- Monsieur de Mortcourt n’a plus le lustre, ni l’éclat qu’il avait jadis, sous les dirigeants de Juillet. Il est très inquiet, pour lui comme pour ses proches. Il a encore, par ses titres, ses relations et sa fortune, un pouvoir sur tout, et chacune de ses résolutions ou décisions est sans appel.

- J’en sais quelque chose, et c’est ce qui m’amène auprès de vous. Et ce point tombe à propos, Monsieur de Bonnemains. Ces circonstances fortuites me permettent de vous rappeler que je vous ai toujours connu favorablement, et que partout on m’a dit du bien de vous.

- Mais j’en avais l’heureux soupçon, et j’y suis toujours aussi sensible, souligna Charles avec un doux contentement.

- Vous avez un illustre commanditaire, et le plus illustre que vous puissiez trouver.

- Je peux vous en parler suffisamment puisque je le connais depuis vingt-cinq ans.

- Ensuite, vos chemins ont été radicalement différents, dit Madame de Mac-Mahon, qui possédait aussi les armes de l’humour ou des procédés allusifs.

- Aussi, je ne sais pas pourquoi il m’envoie chez Monsieur de Ru court, ici, en sachant qu’il n’aurait pas sur lui le premier denier pour le rachat de tous ces biens qui sont dans l’escarcelle de Beaumanoir, et qui lui reviennent pourtant de droit.

- L’affaire et toutes les énigmes qui semblent l’entourer, et vous le savez, sont plus compliquées qu’il n’y paraît et que Monsieur de Mort court veut bien vous en exposer.

- Et comment cela, Madame ? Eclairez donc ma lanterne.

- Il faut se tourner vers l’avoué et voir si tout a été fait dans les règles.

- Et bien, je ferai en sorte de suivre, en concertation et avec Monsieur de Rucourt, et avec Monsieur de Mortcourt, vos sages et précieux conseils.

- Vous pouvez avoir confiance en ce dernier. Si vous saviez le nombre de décennies que je suis à la trace, et à la loupe, ses succès, ses ambitions et ses intrigues, mais aussi, ses revers et ses replis, sur soi. Si vous saviez que j’ai voulu l’épouser deux fois, la première alors qu’il était célibataire endurci, et que je me voyais proposer une dot de mon premier mari que mes infortunés parents s’empressèrent en mes lieu et place, d’accepter, et vingt ans plus tard, quand je le voyais déjà ruiné, déjà résigné et sombre, et déjà veuf, à l’image du portrait que je m’étais forgé de moi-même, et qu’il était alors déjà trop tard, pour voir nos deux souffrances et nos deux malheurs. Je n’ai que du Grand Marnier, et de la Marie Brizzard.

- Qu’attend-il, de la démarche délicate qu’il est en train de me faire accomplir auprès de notre hôte et voisin ?

- Je crois que le Comte de Mortcourt est vraiment désintéressé, et qu’il cherche une revanche brutale et ardue, mais, aussi, une seconde manche à remporter sur la vie. Il laisse deux filles sans dot vraiment consistante, et en cet homme de trente-cinq ans le fils qu’il n’a pas eu.

     Acceptez un soupçon de liqueur et de café.

     A neuf heures à l’aube, le fiacre de Madame de Mac-Mahon, en provenance de la métairie voisine, fit atteler et il demanda au métayer de le ramener directement chez Julienne. Il voulait s’apaiser et se ressourcer auprès d’elle, avant de rendre compte, auprès de son commanditaire, de la tournure désastreuse qu’aurait prise son action, si elle n’eût pris un tour salutaire, et inattendu. Une seule conviction s’était jusqu’alors ancrée en lui, et c’était qu’il ne voulait plus prendre part à ces tergiversations et à ces transactions. Il voulait se tenir un peu plus loin, de ses fréquentations habituelles, dans ce castel dont Julienne ne manquerait pas d’hériter, à quinze kilomètres d’ici, ou se mettre à exploiter et à retourner, avec le fils qu’il avait obtenu d’un premier lit, ses terres en friche du Doubs, et du Dauphiné. Et, à mesure qu’on avançait, il ruminait et macérait en lui toute la sombre abjection de l’insondable et indescriptible cloaque humain.

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