Chapitre
Montorgueil.
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Deuxième partie

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Deuxième partie.

________________________________ Qui fut, vraiment, Philippe de Beaumanoir, c’était le personnage le plus complexe, le plus insaisissable, de toute la contrée, de tout le pays, peut-être tout entier. Comme la plupart des hommes, auxquels il voulait se rattacher, mais à la lignée desquels il appartenait si peu il fallait le trouver dans ses racines enchevêtrées dans les branches inextricables, et les arcanes de la généalogie humaine. D’un côté, Emile Gillet Sénancourt, qui s’était, à la mort de son patron, retrouvé à la tête d’une usine de textile. Celle-ci avait aussitôt périclité, et ceci n’était pas dû à l’âge, ni à l’inexpérience. Ou pas seulement. Car, érigé à la tête de quelques administrés, et de son personnel, il avait su, du moins les premiers temps, gérer son affaire. Mais il s’était vite retrouvé en une sorte de conflit récurent avec les délégués de chacun d’eux, et il avait dû finalement passer la main. Ensuite, il avait repris une petite cordonnerie avec son frère, qui avait fini par disparaître à son tour ; il avait fait le juteux et providentiel héritage de ses parents, ce qui lui avait permis, malgré sa constitution chétive et peu enviable, d’épouser Violaine Marcigny, dans des conditions particulières. Les parents d’Emile étaient un couple de merciers sans histoire qui avait découvert un trésor providentiel, qu’ils avaient thésaurisé puis légué à leur fils au moment où ses affaires se portaient mal. Il avait épousé très vite Violaine Marcigny, parce qu’à peu près ruiné, à l’âge de trente et un ans, de nature chétive, il avait trouvé en elle, le seul parti qu’il pouvait trouver. Agée d’à peine vingt et un ans, Violaine Marcigny, était elle-même, issue d’une veuve d’un industriel du textile. Elle avait été, cette veuve Marcigny, remariée à un entrepreneur de fiacres qui avait fini écrasé par l’un de ses fiacres, à son tour. Elle avait une dot assez consistante, ou du moins, considérable, qui lui permettait de pouvoir présenter enfin sa fille à ce parti désargenté. Emile Gillet Sénancourt avait été le seul parti à s’être dit : intéressé par Violaine, qui avait un physique plus corpulent, et plus ingrat que ses sœurs, à peu près du même âge. De plus, elle paraissait remplie de contradictions, elle était comme prostrée, quand elle était en compagnie de sa mère, qui était, souvent, aussi volubile qu’inspirée. Et puis, d’un seul coup, avec un léger bégaiement, dû à son emballement, sa conversation partait dans tous les sens, généralement pour contredire et pour tourner en dérision tout ce qu’on venait de marteler, et qu’affirmait sa mère à l’instant qui venait de s’écouler. La conversation, et les réactions de Violaine, après un temps de mûre et profonde réflexion, pouvaient donner lieu à une maxime ou à une métaphore très profondes, comme à une sorte de logorrhée qui partirait dans tous les sens. Emile devait épouser tout cela, à la fois, comme un poids, et une charge !... La personnalité de Violaine Marcigny était passionnante, à plus d’un titre ! C’était sur elle, que semblait se forger celle de son jeune époux, et du futur enfant qu’ils étaient officiellement censés avoir quelques temps plus tard, ensemble ! Même si sa dot semblait fondre, peu à peu, à vue d’œil, ou à celui de son jeune époux, qui s’en servait quelque peu pour renflouer ses affaires de fiacres, avant qu’elles n’eussent périclité tout à fait, ou pour acheter un pied à terre assez modeste, où il devait convaincre sa jeune, corpulente et exubérante, et volubile épouse, de se rendre. Il lui aurait été particulièrement pénible, et impossible de la convaincre, et une fois qu’il y parvenait, elle ne voulait plus s’en extraire ni même renter à Paris.

     Très vite, d’ailleurs, c’est au milieu de ce décor et de toutes ces péripéties et de ces circonstances, que le couple se montra incompatible. Il se montra fusionnel, et soudé dans la solitude, dans la misère et dans le malheur, avant qu’ils ne disparaissent sous l’ingratitude, et sous la maturité de leur fils mais les cinq ou dix premières années furent celles, où rien n’allait plus entre eux, et où l’un était aux champs quand l’autre était à la ville. C’est d’ailleurs, lorsqu’elle se languissait aux champs, que, selon une rumeur qui circulerait longtemps chez sa mère, chez sa sœur et chez sa bru, elle aurait trompé son ennui et conçu le futur Comte Philippe sous les assauts d’un palefrenier de la métairie voisine. Ce terrible secret avait, longtemps, été entretenu dans la plus grande incertitude. Les deux protagonistes de cette terrible histoire ne la lui avaient révélée qu’aux alentours de la quarantaine, et cela avait sans doute affecté et imprégné Philippe, au point de transformer durablement sa personnalité, et de la rendre plus sombre, et plus imprévisible. Philippe était resté dans le sillage de son père officiel, et entretenait, sous sa recommandation, deux ou trois haras qu’il possédait, et il s’en sortait très bien. Cependant, il se rapprochait, et se penchait très vite, sur ses écuyères, et l’affaire et le domaine périclitèrent, et le voici très vite, vivant d’expédients, coursier en bourse, et rejoignant deux hommes d’affaires, qui avaient trouvé en lui, tout l’art du zèle, du mensonge et de la dissimulation. Chez Weil et Zeller, il avait fait office de simple commis, et de saute-ruisseau, et il avait su ne pas brûler, ni sauter les étapes, attendant son heure sans la guetter ni sans y croire, pour ne ps soulever la réprobation de ses illustres et puissants employeurs, qui étaient trois frères aussi puissants, aussi bruyants et arrogants les uns que les autres et qui géraient les biens immenses de la veuve du directeur des aciéries de toute la région, la Comtesse d’Armancourt, Hélène de son prénom, et qui avait vécu sous son nom de jeune fille de Mademoiselle Gamart. A cela il ajoutait l’acier, la houille, et la vie parisienne. Fallait-il s’avancer, plus longtemps encore, dans la vie de Philippe, et surtout celle d’Emile ?

     Ils avaient respectivement cinquante-six ans, et vingt-cinq ans, et le repas familial tournait toujours autour des mêmes dossiers, des mêmes sujets ! Les deux ou trois usines d’Emile périclitaient, l’une d’entre elles allait devoir fermer, et Emile ne cessait de marteler Philippe, lui reprochant sa vie parisienne, tandis que lui-même était en train de s’éteindre, et de se ruiner lentement. A cela, Philippe lui rétorquait que ses fréquentations lui avaient valu, finalement, de s’occuper des trois plus grands industriels, côtés en bouse, et qu’il aurait pu faire fermer les trois usines de textile de son père, depuis longtemps. Emile pouvait encore arguer du fait qu’il lui avait fait faire toutes les études nécessaires, élémentaires, et secondaires, qui, seules, lui avaient permis de rentrer dans les plus illustres établissements, et dans les meilleures maisons. Qu’il l’avait nommé lui-même, à la fois commis, coursier et saute-ruisseau, avant qu’il n’eût franchi d’autres pas, comme de ruiner les petits commerçants et les petits épargnants, et qu’il n’eût gravi des échelons, dont il aurait bien voulu pouvoir scier chacun des barreaux derrière lui. A tous ces arguments, Philippe répondait en renversant les mets et la vaisselle qui se trouvaient devant lui et en s’enfermant dans sa chambre, devant Violaine Marcigny muette de terreur et de stupeur !

     C’était pour elle, qui appréhendait le plus l’avenir de Philippe et le contentieux qu’il entretenait avec Emile. Il valait mieux qu’elle le laissât entretenir ses deux ou trois haras, qui étaient, de toute façon, plus durables que l’usine d’Emile. Ce qui rongeait le plus Violaine Marcigny, c’était que si l’une des nombreuses prétendantes qu’elle lui destinait, s’était trouvée là, en face de ces deux hommes et au milieu de ces agapes, elle aurait immédiatement quitté son parti et ses illusions, et rendu son tablier. Heureusement, elle était seule en face de son fils, avec tout ce qui la séparait de lui en détresse et en désarroi ! En ce qui regardait Emile, il avait fini par prendre une retraite bien méritée, et par laisser fermer ces quelques usines dont il portait le personnel à bout de bras. Mais, ce qu’elle avait soupçonné le moins du monde, c’était que ses amours ancillaires allaient vite lui attitrer des inimitiés, et des rivalités. La réputation sulfureuse de Philippe avait fait le tour de la région, et l’on se racontait dans les cercles, ou autour des hippodromes, toutes ses manigances qui passaient encore pour des actes de protocole, ou de prévenance, qui consistaient à réunir la malheureuse fortune, ou la meilleure société dans son bureau, et jusqu’à faire de ces allusions très insistantes pour savoir la réaction du mari, s’il allait encaisser les allusions faites à sa femme, ou partir ou s’y soustraire. Il encaissait, généralement, en déduisant et décomptant sa revanche. Comment les maris, abusés, et trompés, déduisaient-ils la somme ou le montant de leurs revanches ? Sous toutes les formes, possibles et imaginables. Ils ne s’en prenaient pas physiquement, ni directement, à Philippe, ils se retiraient sur la pointe des pieds, avec le seul et unique souci de préserver leurs épouses, leur intégralité, plutôt que leurs biens et leur patrimoine, respectifs. Ils arrivaient à quitter l’ombre pour sauvegarder la proie. C’est alors que comme une araignée tissant sa toile, avec un soin méticuleux, et expert, il faisait jouer tous les rouages de ses relations, qui étaient inutiles, et étendues. Il se déplaçait à Paris, se rendait chez les ennemis d’hier et qui devenaient les alliés d’aujourd’hui, leur demandait de faire se déplacer tel homme, tel argent, telle cassette d’or, il pouvait demander qu’on déplaçât des pays, des montagnes, ainsi que des continents. Huit jours plus tard, celui qui avait été reçu, qui avait demandé audience, et qui avait eu l’insigne honneur de l’avoir obtenue, mais qui avait eu l’indignité de refuser son épouse, ou quelquefois sa fille, pour ceux qui avaient eu la grande maladresse de la faire venir, ou de l’évoquer, simplement, en croyant en devoir préciser, ou souligner tous les mérites, et bien ceux-là se voyaient rehausser leurs taux d’intérêt, racheter leur portefeuille d’action, se voir séquestrer leurs hectares ou leurs arpents, sur décision d’un Ministre, dévorer par un concurrent, se voir refuser l’obtention d’une salle, d’une réunion, ou de quelque médaille au mérite agricole. Comment, dès lors, vaincre les pouvoirs et les attributions de Philippe ? On ne savait plus, comment le contourner, ni comment il pourrait l’atteindre ! Il se faisait une cour d’adversaires, d’ennemis, qui n’avaient aucune prise sur lui ; chacun savait que Philippe avait voulu les atteindre par leurs épouses respectives, pourquoi chacun d’eux ne parviendrait-il pas, à son tour, à l’atteindre par elles. Toutes celles qui, effrayées à l’idée de le recevoir, avaient fini par se déplacer dans les cercles où elles étaient invitées, ne semblaient plus du tout les mêmes, une fois qu’elles étaient sorties, et revenues, de toutes ces réunions mondaines, et qu’elles avaient bu ses paroles, son bagout, ses contradictions, ses grandes diatribes surréalistes, à l’encontre de l’Empire ; ses silences, mélancoliques, et interminables dont il se relevait et surgissait avec une nouvelle attaque. Et cela allait des guerres tribales, du Chili ou du Nouveau Mexique jusqu’à l’exaspération des gens de maison, qui venaient tard, et rentraient tôt, rechignaient à la plupart des tâches ménagères, et dont il fallait attendre qu’ils rendissent leur tablier.

     Comment, dès lors, interrogeraient-ils leurs épouses, une fois qu’ils avaient congédié à peu près tout le monde et qu’ils fussent rendus seuls, résolument, et définitivement, avec elles ?

     Elles se prenaient de langueur, tout en déversant leur acrimonie sur le Comte, et leurs griefs ne tarissaient ni de lubricité, ni d’éloges. De la sorte, on pouvait dire qu’il y avait deux sortes de grands cocus, comme chez les plus grands boulevardiers de l’époque : ceux qui l’étaient à usage masqué, les autres à visage découvert, de sorte qu’on ne savait pas placer dans aucune des deux catégories, ceux qui observaient leurs épouses, et ceux qui semblaient les abandonner à leur sort, et qui ne semblaient pas les plus désemparées. Des plus volubiles et des plus remontées contre le Comte Philippe, c’était celles qui se trouvaient le plus amenées à se précipiter vers lui, sous prétexte d’en obtenir une entrevue, ou de leur faire retirer toutes les mesures qui avaient été entreprises contre leurs époux respectifs. Les plus fermées, les plus résignées, les plus hermétiques, qui semblaient prendre à la fois leurs réserves et leurs réservations pour aller voir Philippe, et bien c’étaient celles-là qui s’y rendaient le moins, et avec le plus d’affirmation, et de détermination. Les choses demeuraient ainsi, partagées en deux. Il y avait ceux et celles, qu’il arrivait à soumettre et à conduire à ses pieds, et il y avait ceux qu’il plaçait dans la même situation ; et qui ne ramperaient, et qui ne viendraient jamais ; dans tous les cas, et dans les deux cas de figure, il n’avait aucun effort à faire pour lancer des ordres, qui ruinaient, expropriaient, hypothéquaient, et revendaient, et faisaient le deuil, la désolation, et la ruine, le plus souvent à profit, mais, quelquefois, à perte. S’il avait de la compassion, c’était pour s’enrichir du déshonneur et de l’indignité des autres après s’être assuré de leur fortune. Nous relations des faits qui se déroulaient autour des années 1865. Philippe avait vingt- quatre ans, et son père Emile en avait soixante-cinq, et avait pour lui toute sa répartie et toute sa verdeur. Cela suffisait à entretenir une rancoeur et une rivalité, une vivacité, qui ne s’éteindrait qu’avec la guerre. Mais il y avait, entre les deux rivaux, un lourd secret qui provenait, et qui s’achevait, du mal et du tort que l’incontournable Philippe infligeait au personnel que sa mère ne cessait de recruter, de trier sur le volet, de congédier. Philippe ne trouvait aucune épouse ! Celles, de ses rares prétendantes qu’on avait pu lui envoyer, et qui s’étaient aventurées jusqu’à son hôtel particulier, avaient dû subir de longues et d’interminables logorrhées qui tournaient, en général, autour de l’Empire, ce qu’il pouvait faire pour en extraire tout le substrat économique, et tout ce qu’il pouvait lui asséner sur le plan politique. Il suffisait de ce genre de discours, pour faire fuir les prétendantes, envoyées par les discours, et généralement par les promesses d’une rente ou d’une dot dorée de Violaine Marcigny. Chaque fois, et le plus naturellement du monde, comme on quitterait son métier pour retourner à la table des jeux, Philippe ne cachait plus sa jubilation, ni sa réjouissance, à retourner à ses amours et à ses penchants ancillaires, qu’il allait trousser chez Madame la Comtesse, sa mère ! Blanchette de la Bergerie était de ceux-ci !... . Pour parvenir à ses fins, il avait usé de tous les stratagèmes de fils de famille, qui devait agir dans la complète réprobation de sa hiératique parenté. Violaine Marcigny veillait sur le domaine, après plusieurs échecs, et un certain nombre de déboires, et ouvrait l’œil à chaque fois qu’une gouvernante, ou qu’une jeune fille au pair y mettait les pieds. Il y avait, à ses yeux, deux sortes de personnels, celles qui vouaient à ces lieux, à ces frondaisons, et à ces hectares, et à ses occupants une véritable aversion, et qui ne restaient pas au-delà de quelques jours, et celles qui semblaient vouloir rester et s’imprégner de ces lieux. De celles-là, Violaine se méfiait le plus. Les candidates à l’embauche ne tarissaient pas d’émerveillement, ni d’éloges, leurs regards, leurs sens, s’imprégnaient de ces murs, de ces décors, de ces lieux, elles n’avaient jamais assez de propositions à faire, de travaux et de compliments sur la maisonnée à y rajouter. Pendant ces entretiens d’embauche, elle était en conversation avec Violaine, et allait jusqu’à ignorer la présence de Philippe.

     C’était là que la Comtesse attendait chacune de ces jeunes filles qui entendaient se mettre à demeure. Tout ce qui la rendait absente, et distante, semblait la mettre dans l’ombre de Philippe, qui se montrait distant, à son tour. Il fallait alors une parole, un geste, pour que Philippe se proposât de la raccompagner à la gare. Voilà, ce qui rongeait Violaine, voilà ce qui minait Emile, à la fin de sa vie. Chaque fois que le Comte se rendait à la gare, il fallait chaque fois s’exposer à la rumeur publique, lui emboîter le pas, et aller sur ses traces, et ses parents eux-mêmes devaient déroger à toutes les règles de bonne conduite, et de savoir vivre, et la plupart du temps, toute cette débandade tait inutile. La future gouvernante était bien rentrée chez elle. A partir de toutes ces péripéties, les vieilles gens avaient décidé de ne plus quitter le domaine, à chaque fois qu’on leur annonçait à tort ou à raison, une nouvelle incartade de leur imprévisible fils. Ils en étaient réduits, par l’âge et la résignation, à une vie de salon, d’où ils ne se levaient et ne se dérangeaient même plus, quand on leur annonçait de nouveaux écarts, suivis de nouveaux drames, qu’ils étaient trop âgés et trop éloignés pour s’interposer entre leur inavouable fils, et eux ! Les adieux de Philippe à la gare se terminaient parfois de façon houleuse, à la suite d’une agression, qui se poursuivait dans les bois, aux alentours de la gare, et quelquefois la malheureuse, venue se mettre au pair chez Madame la Comtesse, se voyait dans un compartiment de troisième classe, qui se voyait pleine de propositions de reconversion, avant de se voir très tôt franchir le pas. On lui trouvait alors une mission urgente à l’étranger...

Le régisseur de Montorgueil et sa valeureuse épouse se présentèrent un jour, à la porte du domaine, au lieu de se présenter par l’office. Emile, ce jour-là, était on ne peut plus souffrant, mais Violaine était bien là, et elle fit mine d’achever sa toilette pour les faire patienter, avant de finalement consentir à les recevoir dans le salon ! Ce jour-là, ils n’avaient pas pris leur service. Elle avait cru qu’ils venaient prendre congé, comme ils en avaient émis le voeux à plusieurs reprises, ou qu’ils allaient lui demander une substantielle augmentation, et elle avait prévu une cassette, non loin d’elle, avec une certaine somme en liquide, et avec l’accord d’Emile, il faudrait l’ouvrir comme une boîte de Pandore, et contenter à l’instant ce que ces gens pouvaient demander, mais leurs prétentions ne se passèrent pas du tout comme les deux vieillards s’y étaient attendus, quand il s’agit, dès le début de la conversation, de réparer ! Quand elle se demanda ce qu’elle allait bien pouvoir, et devoir réparer, elle qui avait tout fait pour eux, elle allait déjà du jaunâtre au verdâtre, car elle était déjà envahie du pressentiment de ce qui l’attendait !

- Mais vous savez très bien que vos filles et votre fils n’ont jamais mis les pieds ici !

- Il l’a entraînée à la Grange Batelière, Madame !...

- Mais que s’est-il donc passé à la grange batelière, s’efforça d’insister la Comtesse. (A ce moment, Emile se leva, d’un bond, du fauteuil où il se tenait depuis trois jours, et où sa somnolence le trahissait et il vint à elle, et, de son bras malingre, il lui enserra le poignet. Sur ce geste, en même temps que celui de sa résurrection elle se tut, comme acceptant, résignée, le sort et les accusations qui s’abattaient sur elle.

- Vous savez, par conséquent, ce qui vous reste à faire : il vous faut réparer !

- Mais je mettrai toute ma cassette à votre disposition, je vais vous donner mes terres, mes biens, mon argent ! Tout ce que vous voudrez, pour peu que vous n’ébruitiez pas cette situation bien trop éprouvante, pour moi !

- Mais, Madame Marcigny, nous n’avons jamais demandé de l’argent à qui que ce soit, et ce n’est pas maintenant que nous allons commencer<

- Qu’exigez-vous, de moi, alors, gémit la malheureuse, qui semblait déjà étranglée de la vérité même de la réponse.

- Mais la mésalliance, s’enhardit la pauvre mère Vineuil, qui faisait des bonds et des sauts, d’un fauteuil aux ressorts trop grands, et trop hauts pour elle.

- Cette mésalliance est impossible, maugréa Emile soudainement.

- Mon cher Ami, je vous conseille de continuer, comme vous le faites si bien, de somnoler, et de me laisser régler cette affaire avec nos amis, n’est-ce pas ? Fulmina Violaine Marcigny, d’un regard appuyé comme elle savait le faire. Toutes ces mimiques suffisaient à faire taire, en général, le malheureux vieillard, qui s’était rencogné dans son fauteuil. L’ambiance était lourde, et l’enjeu semblait capital, et il semblait que la réputation de la Comtesse était en jeu, ainsi que celle de toute sa maisonnée.

- Je vous donnerai mes terres en Aquitaine, et les biens que je possède, non loin de Carcassonne.

- Mais nous ne voulons rien, de tout cela, reprit enfin Monsieur Vineuil, qui sortait enfin de sa réserve. Nous exigeons réparation, sinon nous serions contraints de vous répondre autrement.

- Et comment cela, dit la Comtesse, qui commençait à se convulser et à montrer des signes évidents de panique.

- Il y aura un hymen dans la plus stricte intimité. Il n’y aura pas de mariage religieux, nous ne sommes guère croyants, mais il n’y aura pas de séparation avec l’enfant. Et il y aura un banquet, à vos frais.

- Ah ! Le banquet est à nos frais, s’effondra la Comtesse. Chacune des parties en présence finit par trouver un terme à ces âpres discussions. On avait annoncé un mariage civil, qui devait se dérouler le plus rapidement possible. Le contretemps venait seulement du fait, et du seul fait, que pour Violaine, la cérémonie religieuse était incontournable, et il fallut l’en dissuader, lui faire savoir aussi qu’une union civile éviterait bien des drames, des scandales et des procès. Il lui fallut se ranger à ces avis. Il fallait se remémorer aussi dans quelles conditions ce scandale était survenu, en la personne de Blanche, qui avait, comme elle le faisait le plus souvent, échappé à la vigilance de ses parents, les époux Vineuil, occupés à faire prospérer leur usine de textile. Philippe, qui savait tirer profit de chacune de ses escapades, et de chacun de ses retours aux armées pour commettre ses coups durs dans les divers endroits de la région et de la contrée, avait réussi par finir de convaincre Blanche de le suivre à la grange batelière, qui était une ancienne métairie, partagée entre un moulin, et un corps de ferme, également et durablement désaffectés. « - Est-ce que tu sais pourquoi, je suis venue en ces lieux aussi peu sûrs, que déserts, lui dit- elle d’emblée, avec un aplomb, et un entrain qu’il ne lui connaissait pas, jusqu’alors.

- Tu m’as dit tant de fois et plusieurs fois, que tu allais finir par succomber, que je suis venu voir si j’allais enfin pouvoir te croire sur parole. (Et Blanche lui montra des arguments naissants et déjà déroutants). N’entrons pas, ici, dans les détails sordides des transports de Philippe, et des faveurs que lui conféra Blanche de Vineuil. Si l’irréparable venait d’être commis, il attirait plus d’âpres commentaires, et de conséquences que les deux ou trois écarts de faiblesse, qu’on avait surpris dans sa conduite. Dans tout ce qui avait précédé, il n’avait rencontré que silence, résignation, et attente désespérée de quelques familles qui attendaient des excuses, et des réparations qui ne vinrent pas, tant Philippe se dissimulait derrière une forme de déni, et de cynisme, le tout enveloppé et protégé par une haie impressionnante, et inexpugnable, de mauvaise foi. On savait que la non repentance et que l’outrage fait aux autres et aux femmes, était sa grande affaire, et que c’était au mieux le favoriser que de vouloir le forcer à réparer, et le renforcer, quand on voulait pénétrer la forteresse, savamment entretenue, de tous ses défauts.

- Il va de soi, maugréa le Comtesse, après ce scandale, et cette union civile, qui la mettait, vis- à-vis de Philippe, en position de force, que plus du tout, je ne t’entendrai refuser les missions qui pourraient t’être proposées par ton père, comme de tenir sa succursale en Afrique équatoriale.

- Je partirai donc au Soudan, pour vous être agréable, ma mère, en attendant que Monsieur Emile veuille bien passer ad patres !

- Quel blasphème viens-tu de proférer, en mon nom ! Quel blasphème, qui ne lui avait même pas effleuré l’esprit, venait-il de proférer, en effet ! Comme les entreprises d’Emile périclitaient les unes après les autres, il ne fallait en aucun cas compter sur Philippe pour les renflouer. Il avait très certainement d’autres choses à faire !

     Dans l’hexagone, mais enfin, il fallait qu’il quittât ces lieux familiers où il avait accompli tant ses forfaits que ses exploits, et sauver des affaires déjà au bord de l’abîme, ne pouvaient pas être de son ressort ! Il fut donc, à vingt-trois ans, intégré dans une unité de spahis soudanaise. Par la porte de sortie qu’on lui avait trouvée, il semblait enfin avoir trouvé pleinement sa voie, discipliné dans le cours de sa formation, et de sa conscription, mais ne sachant que se dissiper une fois qu’il eût regagné l’âpreté, et l’épreuve du terrain. En arrivant au Soudan, et dans ses contrées avoisinantes, il se trouva pris au dépourvu, ne sachant pas quelle mission bien définie son père, bien que retiré d’à peu près toutes ses activités, aurait pu lui assigner !

- Nous ne savons pas véritablement, ce que vous êtes venu faire en ces contrées perdues, lui suggérait, à chaque fois, son guide et accompagnateur, mais vous avez tout à perdre dans des opérations, des spéculations qui vont toutes au gré de divers changements politiques ou coups d’Etat.

- Et bien, dit Philippe qui ne manquait pas déjà, de répartie, nous verrons bien si nous y avons notre part, ou si nous serons le jouet des événements. A ce moment, ses interlocuteurs ne lui répondaient plus, et chacun reparlait commerce et tourisme, minéraux, canalisations hydrauliques et étoffes. Philippe et ses administrés qui avaient accepté de le suivre, n’avaient pas, de toute façon, la moindre intention de demeurer ici, pour toutes ces raisons suscitées. Et puis, on avait imposé à Philippe deux proches de Lesseps, qui étaient là au départ, pour le seconder, mais qui peu à peu lui faisaient de l’ombre, il s’agissait de Gérard Touati, et de Joachim de Cunha. Tous les deux étaient également redoutables. Le premier lui avait été imposé par les futurs repreneurs de son illustre père, les aciéries, les menuiseries ! Il savait que la sortie lui serait immédiatement indiquée s’il trouvait, comme c’était sa mission et son intention, quelques gouttes de pétrole ou quelques échantillons d’orpaillage dans ces interminables parages, et pendant qu’il était en Afrique, il savait que Touati et Da Cunha étendaient leurs tentacules en Amérique du Nord et en Amérique Centrale et latine, enfin là où il y avait tous les marchés à obtenir, et il savait que par leur faute il se morfondait ici, et il en tenait rancune à son père. Il assista à quelques embuscades tribales, et il essuya, à cette occasion, quelques coups de feu, dont il ne réchappa que de très peu, il rentra à Beaumanoir, le front bas ; le cœur défait, et l’âme résignée. Bien que de constitution de plus en plus fragile, Emile savourait secrètement, la victoire remportée, et organisée, sur son fils. Cela ne se traduisait que par des méandres incompréhensibles, des questions précises, des remarques acerbes, entrecoupées de longues phases de silences et de somnolence.

     Bien sûr, il en allait tout autrement pour la Comtesse du Fayel. Celle-ci, tout en vaquant aux travaux journaliers, dont nul n’avait pu lui faire perdre les traditions et les habitudes, lui assénait des flots de questions, de désapprobations, et de recommandations. « - Pourquoi diable vous êtes-vous rendu là-bas, vous savez bien que vous n’aviez rien à y faire, et que jamais, vous n’y auriez dû partir, ou du moins rentrer au plus tôt, au lieu de demeurer dans ces contrés plus d’un an. Vous savez que malgré le fait que vous donniez de vos nouvelles tous les jours, chaque fois, vous manquiez de me faire mourir d’incertitude, et d’inquiétude, et de chagrin<

- Il fallait bien qu’il aille s’occuper de nos affaires, murmura Emile, qui sortait de sa somnolence.

- Vous n’en rajoutez pas, lança violemment Violaine, car c’est à cause de ce genre d’initiatives que notre fils a bien failli n’en pas revenir ! Il y avait tellement de sincère émotion dans sa voix, que ses deux interlocuteurs firent immédiatement silence, devant elle.

- Que vas-tu faire, maintenant ? Dit-elle dans un accent, soudain, de familiarité, comme si elle s’adressait soudain au fils qui venait de lui être rendu dans les pas, et dans les oripeaux du diplomate.

- Mais je vais rester ici, jusqu’à temps que vous me trouviez une bourgeoise ou une aristocrate bien dotée !

- Cela, vous saurez le faire par vous-même, mon cher fils, et ne comptez pas sur moi ! En attendant, que comptez-vous faire de votre avenir, et de vos journées ? Je ne vais tout de même pas vous employer comme domestique, ou comme palefrenier ! Dit la Comtesse du Fayel sur un ton si martial, qu’on y sentait bien qu’elle pouvait mettre ses menaces à exécution.

- Je me partagerai entre vos aciéries du Nord, et le reste du temps, je le passerai à Enghien.

- Combien vous y faut-il, lança Violaine Marcigny, qui voyait Philippe y préférer le tapis vert aux infinis pâturages<

- Deux cent cinquante mille francs, ma chère mère !... . Il y avait un silence de marbre, et de plomb, à chaque fois que malgré son jeune âge, Philippe avait assez de répartie pour que Victoire reparte dans ses retranchements, et qu’elle s’y tienne tout en ruminant une revanche future. Et, tout d’un coup, elle eut comme un de ces éclairs d’illumination, dont elle ne dit rien, à Emile qui somnolait, non loin d’elle, et Philippe, qui tournait et virait sur son siège ; prêt à bondir à Paris ou en Province, s’il avait eu le don d’ubiquité ! Ce qui faisait que : les trois protagonistes restaient sur place, résignés, rivés à leurs destinées respectives, jusqu’à ce que chacun s’en allât à sa destinée ! Philippe partait à ses voyages, Emile chez ses connaissances de proximité, et Violaine continuait à fomenter quelque vengeance, sans quitter son fauteuil, d’où elle se faisait commander une infusion, rituel domestique, qui lui avait donné une idée radicale.

- Ma chère blanche, vous n’avez jamais eu à vous plaindre de moi, ni moi de vos services, mais aujourd’hui, l’occasion se présente de vous parler !

- Madame veut-elle que je serve le service à thé ?

- N’avez-vous rien d’autre, à me dire ? N’est-il pas temps, pour moi, de vous accorder un congé ?

- Je n’en éprouve aucunement la nécessité, Madame<

- Vous voyez, sans vouloir vous blesser, où je veux en venir, ma chère Blanche. S’est-on comporté, avec vous, de façon convenable ! Dans cette maison ?

- Hélas, non ? Est-ce que je dois quitter le service de Madame, ou puis-je servir le thé ?

- Servez le thé, ma chère Blanche. Je crois avoir la réponse ! Vous me ferez venir Monsieur Bécu et son épouse ?...

- Cela, Madame, je ne sais pas si j’en aurai vraiment le temps ! (En fait, cela voulait dire que Blanche avait assez à faire avec sa propre infortune, pour se consacrer, et aller au-devant de celle des autres). Cette fois, donc, Violaine était seule, et livrée à elle-même, sachant que toute sa fortune personnelle ne suffirait pas, à réparer, ce qui allait d’ailleurs, se produire par la suite. Avec le régisseur et son épouse, elle possédait son unique planche de salut. Comme elle les avait vus, du premier jour, avec leurs airs accablés, et contristés, livrant le matin, les victuailles, assurant les travaux d’intendance, et la livraison du bois, se retirant un peu plus tôt qu’il n’aurait fallu en début d’après-midi, pour se consacrer à un lourd secret : celui de l’aliénation de leur fils, dont on ne voulait plus, qu’on leur rendait après une scène de crise de démence et une tentative de fugue, et qui devait s’ébruiter chez la Comtesse le moins possible !...

- Mon cher fils, il vous faut renoncer, désormais, à tous vos rêves d’Amérique.

- Et, en quel honneur ? S’insurgea Philippe. Mais sur quel feu nourri vous employez-vous à souffler derrière moi ?

- Mais, celui que vous avez allumé vous-même ! En la personne de Blanche de Vineuil, dont vous vous souciez si peu, qu’il me faut, chaque fois, vous rafraîchir la mémoire, et vous mettre devant les yeux, cette image que normalement, vous ne devriez cesser d’invoquer, par vous-même.

- Mais, chère mère, je ne cesse de me tenir devant vos recommandations, au-delà desquelles, voyez-vous, je ne sais toujours pas où vous voulez en venir !

- J’en veux venir au fait, et vous savez toujours deviner mes pensées, quand vous le voulez, comme mes intentions, que je me suis efforcée de réparer, auprès de Monsieur et Madame Vineuil, ce que vous n’aviez pas songé à réparer par vous-même !...

- C'est-à-dire, je ne vois pas quel but vous voulez viser, et atteindre en mon nom !

- Ce que je veux viser et atteindre en votre nom, c’est que nous avons obtenu de Blanche qu’il soit fait le nécessaire, vous entendez ? Et cela nous coûte, à votre père et à moi, quatre cent mille francs, sur lesquels sera versé une rente de mille deux cent francs, à vie ! Vous m’entendez mieux, à présent ?... . Vous ne répondez pas ? Il y avait, parfois, de ces silences, entre Violaine de Marcigny, et Philippe de Beaumanoir, qui semblaient aussi fracassants que leur réparties et leur oppositions toujours vives. Ainsi, en ce moment, elle se rengorgeait, elle savourait la déconvenue, et le piège qu’elle venait de refermer sur Philippe, dont elle vit le teint blêmir, le visage marquer les signes du désespoir et de la solitude infinie. Une fois remis de toutes ces marques de détresse, lui prit congé comme si de rien n’était, heureux de ne pas repartir dans les colonies, d’où il revenait d’une si cuisante expérience, ou de ne pas devoir recevoir les témoins du Marquis de Vineuil, comme cela aurait dû se faire s’il n’y avait pas eu une rétribution, qui évitait à tous, ces désagréments prévisibles. A ce moment-là, elle faisait venir à elle, avec une autorité irrévocable, Emile, qui revenait de ses villégiatures coutumières, et elle lui faisait injonction, de trouver des fonctions, ou un poste qui tiendrait leur fils unique éloigné avant d’engager des discussions qui permettraient de lui porter, finalement, le coup de grâce : se soumettre au métayer, et lui présenter une demande qui n’aurait plus rien de domestique, et tout d’une demande officielle et ancillaire.

- Vous n’y songez pas, ma chère, s’insurgea Emile ! Vous allez trop loin !

- Ecoutez, dans la position et la situation où nous a placé notre cher fils, je pense que vous n’avez pas à faire la fine bouche, et que vous feriez mieux de vous taire !

- Et bien, taisons-nous, puisque vous le voulez ! Mais je n’ai pas dit mon dernier mot !

- Que voulez-vous, dire ?

- Mais, rien ! Ou plutôt, si ! Si vous recourez à cette ignominie, qui est, pour moi, le mariage avec Nane Bécu, et bien vous n’aurez en aucun cas, mon assentiment.

- Et bien, rassurez-vous, je n’en avais pas du tout, besoin ! Je me passerai de vous ! Et vous ?

     Qu’entendez-vous faire, de l’infortune, et de l’avenir de votre fils ?

- Qu’il fasse comme bon, lui semble ? Ce n’est pas à vous, ni à moi, de vous le dire !

- Je n’en attendais pas moins, de vous ? Maintenant, je vous prierai de bien vouloir rentrer dans vos appartements, pour y faire votre sieste réparatrice, et moi, pendant ce temps, je recevrai ces gens, et je leur livrerai mes conditions, et ma réponse<

- Je crois, ma chère, qu’ils vous auront déjà donné la leur< Et si Philippe prend la clef des champs ? Y avez-vous songé, et que ferez-vous, alors ?

- S’il prend la clef des champs, je lui en confisquerai le double. Et il me mangera dans la main, lui aussi !... Je vous le dis, moi ! Les principaux protagonistes s’étaient retrouvés au pied du mur< Violaine, d’habitude si envahissante, avait proposé, d’emblée :

- Souhaitez-vous que je me retire, pour favoriser les débats ?

- Non, nous préférerions que vous restiez parmi nous, protesta Fernand Bécu, qui savait à quoi s’en tenir, et à quel client il allait avoir affaire : simplement votre fils peut-il me dire, et me confirmer, ici, pourquoi il entend épouser notre fille Nane ?

- Ah ! ça, Monsieur, dit le jeune Comte, qui sortit de sa réserve et de son mutisme. Vous savez que je suis là pour joindre l’utile à l‘agréable.

- Dans ce cas, votre fils voudra-t-il bien nous dire, ce qu’il entend par cette parole qui prête à double sens ?

- Je crois que l’affaire qui nous réunit aujourd’hui est tout de même assez claire ! Une première union que devait contracter mon fils, ne s’est pas faite ! Bien sûr, nous tenons cette affaire sous le sceau du secret<

- Mais nous savons tout ! Repartit Fernand Bécu, avec un certain aplomb<

- Il faut donc que notre fils répare sa faute, et nous nous proposions de la réparer auprès de vous !

- Et qu’est-ce qui nous vaut cet honneur ? Répliqua le majordome de Violaine, et comment dois –je l’entendre !

- Que je vous demande pour mon fils la main de votre fille ! Un silence abominable, et interminable, s’était abattu sur Montorgueil.

     On ne savait pas, laquelle des deux parties allait le rompre. Encore une fois, le salut devait venir du couple Bécu, dont les réparties s’entrechoquaient presque, tant ils voulaient se débarrasser de la promise, en même temps que du soupirant. « - Tu as entendu, ma fille la proposition qui t’est faite ! Et elle ne se représentera pas de sitôt ! Vous êtes bien d’accord avec moi, Fernand ?

- Absolument, répliqua Fernand Bécu, qui ne perdait rien des enjeux, ni du fil de la conversation, mais qui suivait surtout le fil de ses idées.

- Vous savez que nous n’avons pas de fortune, Madame !

- Ne craignez rien, vous savez que nous avons pris toutes les initiatives nécessaires, en ce sens ! N’ayez aucune inquiétude !

- Si ce n’est sur le montant ! Nous nous étions mis d’accord, sur la somme, qui est de< ?

- Mais dix mille francs or ! C’est ce que nous coûte la récente mésalliance de notre fils, et je peux promettre et affirmer devant vous, que cela ne se reproduira pas ! N’est-ce pas, Comte Philippe ?

- Tout ce que je peux vous dire, c’est que je tiendrai mes engagements.

- Comme vous avez su tenir les précédents ! Emile, tenez-vous encore à ce que votre fils se rende en Amérique ! Vous dormez encore ? C’est ainsi, que commençaient et que s’achevaient, chacune des conversations, qu’Emile et Violaine avaient, en présence, ou en absence de Philippe, qui prenait tout avec réserve, ou avec détachement, bien qu’il fût l’enjeu de ces âpres débats, et qu’il fût l’objet principal de ces transactions. Emile faisait, avec un art consommé, et une science digne de la dissimulation, une sieste dissimulée pour se soustraire à tous ces échanges, après avoir dormi du sommeil du juste. Il y avait parfois un silence, mêlé de scepticisme et d’incertitude, quand elle se retrouvait seule face à ses contradicteurs.

- Mon fils, vient de réaffirmer, devant vous, qu’il tiendra tous ses engagements. Tiendrez- vous les vôtres ?

- Nane, peux-tu nous confirmer ici, devant Madame la Comtesse, que tu sais exactement ce que tu veux, et que tu ne reviendras pas sur ta décision ? Est-ce vraiment, tout ce que tu as à nous dire ? Mais Nane ne répondait pas tout de suite. Elle jetait une moue dubitative, et finissait par soulever son œil glauque, au hasard de ses interlocuteurs, mais la sentence de sa réponse ne tombait toujours pas. Pour ses infortunés parents, cela équivalait à une molle réponse, qui se solda et se traduisit par un : « - Oui », saumâtre et guttural.

« - Croyez-vous que lancer les invitations soit bien nécessaire ? ». Là encore, chaque partie sembla répartir, à l’autre, par un silence résigné, et d’outre-tombe.

     Le père et la mère Bécu avaient soulevé leurs regards accablés, réprobateurs et quelque peu revanchards, vers la maîtresse de maison, qui, pour la première fois de sa vie, et après bien des adversités et des épreuves successives, s’était sentie en infériorité, devant eux. Un mot, un regard, une réflexion, ou la simple décision, de ses gens de maison, de revenir sur leur parole, et de ne pas marier leur fille, et c’était le retour aux parents de Blanche Vineuil, à laquelle il faudrait acheter un titre très, très cher, et si ses parents faisaient le choix de la faire entrer dans un orphelinat, ou au couvent, et bien alors, il lui faudrait se tourner vers le pauvre Emile, pour réparer par le feu et par le fer, et il lui suffisait de se tourner vers sa silhouette chancelante ou recroquevillée pour mesurer tout le désarroi qu’il y aurait à demander à ce malheureux vieillard, de réparer !...

     Il ne lui appartenait pas de savoir du reste, pour l’heure, si Blanche Vineuil, avait trouvé un parti qui pût convenir à sa réputation, et à son rang. Elle jetait tour à tour des regards désemparés sur Emile, puis sur Nane, dont les lèvres coulaient dans le corsage, dont la bave se mêlait aux larmes, et dont les grognements rythmaient et rivalisaient avec ceux de son futur beau père : « - Vous dormez quand on parle de la dot de votre fils. » Cela formait un climat, une assemblée délétère, entre toutes ces parties tantôt muettes, ou volubiles.

- Monsieur Vineuil, savez-vous que toute cérémonie serait inutile, et même, déplacée ! Un registre civil suffira !...

- Mais je l’entendais bien ainsi, moi-même ! Vous venez, ma chère Reine, nous partons ! La réaction, et le réflexe de Reine, avaient été tout à fait contraires ; au lieu de s’éclipser, elle s’était retournée, elle avait fait volte face devant celle qu’elle redoutait le plus ! Elle l’avait toisée et abordée en ces termes : « - Je vous suis reconnaissante pour tout ce que vous avez fait pour elle, savez-vous ? Mais avec un tel air, un tel accent d’abandon, de résignation plus inférieure encore, qu’intérieure, que le Marquis de Vineuil l’avait attirée avec brutalité jusqu’à lui, en serrant son visage et la pointe de son regard contre elle : « - Vous savez, Reine, qu’il n’est pas nécessaire, d’en faire davantage ! Votre fille est sauve !

     Ne la rendez pas plus déshonorée qu’elle n’est, ou qu’elle ne devrait être. Les deux parties se quittèrent sur ces deux paroles glaçantes, et Violaine ne cessa plus de la soirée d’imprimer sur son fils, un regard plus encore cruel que moqueur. De l’autre côté du décor, que devaient ruminer Eugène et Jeanne Vineuil ? Il y avait eu de longues discussions avec Blanche, qui avait refusé catégoriquement de se séparer de l’enfant, qui portait en lui toutes les promesses d’une vie meilleure, faite d’étreintes régulières. A ce moment précis, Eugène et Jeanne Vineuil, se désaccordèrent sur le sort et la destinée de Jeanne. Eugène voulait la mettre au couvent dès qu’elle aurait consenti à se séparer du poids de la servitude et de l’opprobre. Aussitôt, Jeanne lui faisait remarquer que si on parvenait à la convaincre, de se séparer de la vie facile qu’ils lui avaient faite jusque-là, elle n’irait pas au couvent sans passer par l’orphelinat. Vis-à-vis de la mère supérieure, l’un ne pouvait pas aller sans l’autre. Dès lors, comment trancher, comment couper la poire en deux ? Devant les objurgations de Jeanne, Eugène avait été contraint de céder aussi, le futur Comte Jean avait été placé à l’orphelinat de Prémontré, et la prometteuse Blanche avait été placée dans un pays étranger pour contracter un mariage de raison, et, surtout, pour se faire oublier. « - Il faut que tu partes saluer une dernière fois ton enfant sans abuser de la patience et de la compréhension de cette femme de la congrégation. Eugène, vous partez quand vous vous séparez de votre fille ! Je crois, acheva-t-elle, que cet homme eût voulu tout perdre. Tout était bien, dans le meilleur des mondes, désormais. Violaine était la seule à savourer son bonheur, son succès, son triomphe. Cela allait au rythme de son mutisme, ou de son alacrité. Cela se voyait avec ostentation devant le premier magistrat de la ville, quand elle jetait son regard condescendant et cruel, dont elle avait, seule, l’attitude et le secret. Nane Bécu avait ouvert l’œil, et avait entrouvert un rictus béat, d’où dégoulinaient quelques gouttes de bave, prometteuses pour la nuit conjugale et pour la vie en commun qui allait s’en suivre. Il n’y eut ni cérémonie religieuse, ni banquet de quelque confession que ce fût ! Plus de couronnes que de fleurs, en somme, autour desquelles on se réunit directement dans le grand salon. Il y eut des amabilités d’usage, en présence de Fernand Bécu, auquel il ne répondait pas. Il avait l’air embarrassé, distant, nerveux, à telle enseigne qu’il finit par se lever d’un bond, et prier Henriette de le suivre, ce qu’elle fit sans broncher. Quand elle se retrouva seule, face à Nane et à Philippe, le teint de Violaine, qui était toujours coloré, devint blême, et elle fut remplie d’une impression de malaise. Elle se leva, et les convia tous deux au jardin, pour les laisser aux premiers échanges, et aux premiers déduits. Mais rien ne se passa comme elle l’eût envisagé, chacun voulut rentrer à l’intérieur avec des mines boudeuses qui fleuraient déjà l’enterrement.

     Ce n’était pas les mêmes climats, ni la même atmosphère, du côté des Vineuil. Une fois que l’enfant eût été placé dans un orphelinat, il était plus difficile, de choisir pour Blanche, un couvent qui fût à son rang et à sa condition, le plus discret possible. Ils n’étaient pas plus de trois, car à ses titres et à son rang, s’ajoutait le fait qu’elle risquait de se faire enlever. Comme son nouveau-né, dont elle n’avait pas le droit de s’approcher, était non loin d’elle, on pouvait atteindre l’un pour contourner l’autre, et cette captivité forcée devait donc être tenue secrète.

     Ces modalités, et ces précautions étaient donc respectées à la lettre, et les époux Vineuil en étaient le premier modèle, et le premier exemple. « - Nous avons eu la bonne réaction, soufflait Jeanne, de la retirer à ce personnage, aux intentions obscures, vous ne me répondez donc pas ? Mais je crois que nous aurions dû nous séparer de l’enfant, ne croyez-vous pas ?

- Ne vous engagez pas sur cette pente, dont le passé vous semblera facilement aussi glissant que le devenir. (Eugène était sorti de son mutisme, pour prononcer cette phrase sentencieuse).

- Vous êtes tellement drôle, vous, s’insurgea la marquise, qui sortait de ses gonds. Elle traînera ce boulet toute sa vie, et qu’adviendra-t-il, d’elle, mon Dieu ? Ce qui était advenu d’elle, c’est qu’elle était restée plusieurs années au couvent de Prémontré. Blanche de Vineuil s’était faite sœur, puis religieuse pendant sept ans, période à l’issue de laquelle elle avait émis le plus pressant désir de revoir son fils, qu’on lui avait refusé d’apercevoir, et d’entrevoir jusque-là ! Quand elle sortit au terme de ses sept années de repli et de méditation, les époux Vineuil, étaient à l’attendre, et selon un même décorum et un même protocole, auquel elle avait assisté quelques temps plus tôt, ils lui demandèrent ce qu’elle comptait faire, de son jeune avenir, et ils n’eurent d’elle, en retour, qu’une réponse évasive, qui ne satisfit pas les ambitions qu’ils projetaient et caressaient pour elle.

- Ton enfant est aux mains des sœurs de Jonquières, et il serait inconvenant, je crois, de s’y précipiter. Il faut que nous donnions des gages ! (En disant ces mots, Blanche soulevait, vers la marquise, des yeux accusateurs, comme si elle voulait dire : n’en avez-vous pas reçu assez comme cela ?). Vous voyez ce que je veux dire ?

     Vous avez commis une faute qu’il vous a fallu sept ans pour réparer, ma chère fille, il vous faudra sept ans pour accomplir votre devoir. Hélas, pour l’heure, celui-ci n’a pas de nom, ni de visage.

- Nous allons t’accueillir à nouveau, à moins que tu n’aspires à prolonger ton séjour chez les sœurs de la congrégation, qu’en dis-tu ? (Blanche leva vers eux le même regard, lourd, accusateur).

- Et que comptez-vous faire de l’enfant ? Il a droit à son billet de retour, aussi, s’insurgea le Marquis de Vineuil.

- Vous ne sortez de vos retranchements, où l’on ne peut jamais ordinairement, vous extraire, que pour vous révolter ! Vous voulez le recevoir chez vous ?

- Je veux le recevoir, figurez-vous, parce qu’il est le sien, parce qu’il est un peu le nôtre !

- Comme vous y allez ! S’enhardit Madame de Vineuil, qui avait quelquefois de ces attitudes figées, sombres et ténébreuses, d’où elle ruminait sa riposte, et sa vengeance.

- Vous savez bien qu’il n’en est aucunement question, et ceci, pour les bonnes raisons que vous savez !

- Qu’allez-vous donc, faire d’eux, après une si longue absence ? On ne peut pas compter sur le père, qui a épousé une roturière, mais ne pouvez-vous pas ouvrir votre cœur au regard du passé, et de la conduite de la mère, et, surtout, au regard de l’avenir et de la réputation de l’enfant ?

- Elle est déjà faite !

- Alors, je ne peux que me retirer, à mon tour. Le Marquis de Vineuil, comme tous les hommes liés à leur branche et à leur destinée, ne s’enfuyait pas longtemps, et revenait devant la figure hiératique et hautaine de la Marquise. « - Vous avez raison, après tout, ma chère ! Nous n’allons pas nous mettre dans la situation où elle a su se mettre, seule !

- Vous y venez vous-même ! Et je n’ai pas eu la nécessité de vous le faire dire !

- Croyez-vous que Beaumanoir va finir par renoncer aux partis qui se sont amoncelés autour de lui !

- Vous rêvez, et vous vaticinez dans le vide !

- Pas aussi démesurément que cela ! Je ne crois pas qu’il reviendra vers Blanche !

- Et les choses sont aussi bien, ainsi ! S’il avait le malheur, et l’outrecuidance de revenir vers Blanche, vous sauriez le recevoir selon les termes et la fermeté qu’il mérite, et, en même temps, je serais la première désarmée, en recevant ses dérélictions tardives.

- Ma chère, j’allais pourtant vous suggérer d’inverser les rôles dans ce genre de protocole ! Je vous laisse donc la fermeté, rôle où vous savez exceller, et moi je propose, je suggère d’élargir le rôle de la diplomatie !

- Vis à vis de qui ? Des parents ! De Philippe ? Mais leur sort est scellé auprès de leurs majordomes ? Vous ne le saviez pas, mon cher ?

-Honnêtement, non !

- Quelle joie, quelle jubilation, quelle satisfaction, pour moi, de savoir, et de connaître que celui qui voulait le déshonneur de ma fille, et bien l’aura dépassée dans l’accomplissement de ses forfaitures !

- Vous dépassez, en cruauté, tout ce que nous avons pu imaginer !

- En eussiez-vous douté ? Epouser, par un mariage que l’on dit et qui se veut encore, de raison, la fille, contrefaite, de ses majordomes, quelle satisfaction cela revêt pour des gens comme nous ? Pouvez-vous, me le dire ? Je ressens un grand triomphe, mêlé dune part de jubilation, vous savez ?

- Je n’en doute pas, mais permettez-moi de ne pas m’y associer !

- Et pourquoi, cela ? S’insurgea, et protesta Madame de Vineuil, qui savait projeter son époux dans des retranchements savants, sans pouvoir, toutefois, le faire sortir de ses gonds.

- Le mieux, serait que nous gardions Blanche, ici, mais que l’enfant soit retenu chez notre gouvernante, Madame Hurieux ? La voici seule dans une grande maisonnée qui est le fruit d’un héritage trop lourd, pour elle.

- Et quelles en doivent être, pour vous comme pour moi, ma très chère, les lourdes conséquences ?

- Un seul, peut accueillir Blanche, et je pense à votre associé !

- Vous pensez à mon associé, et auquel en particulier, ma chère Jeanne ?

- A vos deux banquiers de Londres !

- A mes deux banquiers de Londres ! Si je possédais deux banquiers à Londres, vous songez bien que je vous en aurais parlé le premier !

- Ne faites pas l’enfant à votre tour, voulez-vous ? Il y a celui qui est en affaires avec vous lorsque vous montez vos comptoirs commerciaux en Afrique ; et son nom m’échappe !

- Vous faites sans doute allusion à Monsieur Edwards, comme je le crains ! Dans ce cas, vous déraillez, ma chère !

- Rien ne vous empêche de mesurer vos égards et vos propos.

- Si je dépasse la mesure, c’est que Monsieur Edwards a depuis fort longtemps, une femme et trois enfants ! Et je m’étonne même, voyez-vous, que vous ayez songé ne serait-ce que l’éclair d’un instant, à unir la destinée de notre pauvre Blanche, déjà très éprouvée, à celle de ce vieil homme ! Si je dis cela, c’est que j’ai souvent affaire à lui ! Et que, voyez-vous, tout est difficile avec lui, il faut tout lui disputer centime après centime, note après note, commande après commande.

- Dans ce cas, si Monsieur Edwards ne peut pas cumuler les fonctions de beau-père et de gendre, offrez-lui Lord Russel ! Vous ne dites rien ? Qui ne dit mot, consent ! Au moins, du côté de chez Violaine, les choses allaient civilement encore mieux qu’on n’eût pu l’espérer, et penser. Ce couple, si mal assorti, s’entendait très bien, le premier dans ses meubles, le second avec la dotation de son trousseau. Dans un premier temps, Philippe était devenu, tout naturellement, l’associé du Comte Emile ; il attendait ses directives, qui ne venaient pas, il devançait alors ses désirs ou ses ordres, en se rendant dans ses comptoirs d’Argentine, ou de province. Il faisait marcher l’acier, le tungstène et les boiseries à plein régime, et, à son retour, il savait qu’il serait si peu, et si mal reçu par le Comte et la Comtesse, ses parents, qu’il était attendu dans une sorte de tribunal improvisé, dans lequel et au cours duquel ils n’avaient de cesse de lui reprocher ses initiatives intempestives et personnelles, prises sans son consentement. « - Quand tu seras ton propre patron, je te donnerai, moi seul, le signal, mon cher Philippe, et personne d’autre ! En dehors de Violaine, bien sûr, qui conserve un droit de regard sur tout !

     En attendant, je ne veux plus vous donner de mandats, ni de missions qui me retirent à la fois ma réputation, et ma clientèle !

- Avez-vous retenu, ce que vient de vous dire votre père, dit Violaine, qui gardait l’habitude de vouvoyer, en son fils, le seul administrateur.

- Vous ne vous occuperez, désormais, que de nos usines locales.

- Et bien c’est entendu, mon père, si vous l’entendez ainsi ! Monsieur et Madame la Comtesse observaient, approuvaient l’apparente et visible docilité de leur fils, qui était, à ce moment, bien réelle. « - Avez-vous bien saisi la mission que vient de vous assigner votre père ?

- On ne peut mieux, ma mère. Que vous dire d’autre ?

- Et vous, Emile, à quoi allez-vous désormais, employer votre temps ? Allez-vous m’asséner tous vos reproches, tous vos griefs, comme vous en aviez l’habitude lorsque vous étiez, déjà, à la tête de quatre entreprises ? Que va-t-il donc, en advenir de nous, à présent que vous voici dans l’oisiveté, pour laisser la place à votre fils ?

- Mais je prendrai une retraite bien méritée, comme vous vous en doutez ! Et, pour le reste, vous saurez aisément me supporter pour les trois ou quatre saisons qui me restent à vivre, en votre compagnie !

- Vous êtes charmant ! Et, quant à vous, vous partez déjà, mon fils ? Vous ne semblez pas vous soucier davantage, de tout l’intérêt que nous portons à votre avenir, et dont nous venons de vous livrer les gages et les grands principes ?

     Philippe partit en répondant de façon très laconique, et avec sa menuiserie et son aciérie pour bruyant, mais mortel horizon. Ainsi, se déroula la vie de Philippe, avec ou sans l’hégémonie de ses parents, qui se faisait de plus en plus légère. Durant les dix premières années, il s’occupa, et se consacra, il faut le dire, corps et âme, aux trois usines principales d’Emile Gillet Sénancourt, qui aurait voulu superviser, par exemple, la façon et les nouvelles méthodes de son imprévisible descendant, comme celles de changer de fournisseur, de clientèle, et, surtout, ses attitudes implacables envers ses subalternes, ses employés. On rapportait que Philippe, qui avait à subir ces subalternes que ses parents lui imposaient jusqu’à ce que la maladie ou la mort les eussent complètement retirés des affaires, n’avait de cesse de les éviter, ou de les brimer, au contraire, dès qu’il les avait devant lui, ou qu’il ne pouvait pas agir dans l’imprévisible emploi du temps de la journée, autrement. Il avait ainsi pris l’habitude, évitant même les affaires de la plus pressante importance, de se rendre dans la seconde usine quand on le pressait de recommandations et de questions au seuil même de la première, ou, de même, et selon un schéma bien rodé, de se réfugier dans la troisième, quand on tentait de la rattraper dans la seconde usine. « - Nous ne te voyons plus souper, risquèrent alors les deux vieillards.

- J’ai assez à faire avec l’insoutenable fardeau dont vous m’avez fait hériter », répondait-il pour couper court à ces agapes. Au cours de l’un de ces déjeuners, la conversation d’Emile, de nouveau, avait porté sur les attributions de Philippe, sur les trois usines de proximité, dont il gardait la main, tandis qu’Emile, qui atteignait cinquante quatre à cinquante sept ans, n’entendait pas lui céder ses comptoirs d’Argentine, ni d’Afrique, ni d’Orient. C’était là, justement, que le bât blessait, et que Philippe entendait inverser les rôles. Il trouvait tout naturellement, que l’âge venant, Emile devait ménager ses efforts, ses voyages et ses déplacements, et que c’était lui, dans la vigueur de ses trente deux ans, qui devait s’y porter à sa place. Le farniente, la vie facile, le climat, les nourritures terrestres, et les aventures faciles étaient, dans un mélange, savant, le cocktail qui ne pouvait que l’inciter, et l’inviter à regagner les Amériques. Emile, qui, malgré son légendaire et imperceptible nonchaloir, avait flairé et redouté d’emblée dans quelle retraite, et dans quels accablements de cette retraite et de solitude son unique rejeton voulait le faire contenir, avait opposé de suite, sa réticence et son veto. « - Tu ne pourras pas t’opposer longtemps aux ambitions qui sont les miennes ! Je veux me séparer des usines qui tournent à perte, ou, du moins, sans avantage, pour nous, en ouvrir de nouvelles, sur le tungstène, le caoutchouc, et des matières premières dont tu ignorais le nom jusque-là. « - C’est que, mon cher Philippe, je ne connais le tien que fort bien ! ».

- Si nous coupions court à la conversation, s’insurgea Violaine ; et si nous nous répartitions plus équitablement la tâche ?

- Je crois qu’il vaut mieux que nous restions sur nos positions ! Je pense que vous m’avez entendue, tous les deux ?

- Ma chère, dès lundi, je repars par l’Amérique du Sud, où je vous assure que je ne serai pas le plus à plaindre !

- Et je suis la première à n’en pas douter le moins du monde !

- Que voulez-vous dire ?

- Mes chers tous deux ! Je préfère m’en retourner dans mes appartements, tant que je peux y entrevoir et y posséder la plus parfaite indépendance de corps, et d’esprit !

- Et bien, que veux-tu de plus ?

- Mais, ma chère mère, je viens, à l’instant, de vous le dire ! Je ne veux pas trois usines, j’en veux six, j’en veux neuf, j’en veux douze !

- Tu es resté comme un enfant qui n’a jamais assez de tous les hochets que des mains bienveillantes n’ont de cesse de lui tendre !

- Toutes ces sentences, tous ces anathèmes sont bien trop hauts pour moi.

- Et bien rentre dans tes appartements, et tu pourras y rêver, entre quatre murs, tes désirs de conquête que tu as projeté entre quatre continents !

- Un seul me suffira !... Philippe était parti dans ses appartements privés comme il en avait toujours eu l’habitude, c'est-à-dire en coup de vent ! Il laissait toujours, derrière lui, cette réputation, cette traînée de poudre à la fois légère, et bruyante. Dans son désappointement, la Comtesse se tournait chaque fois, systématiquement, vers Emile, qui quittait alors ses oripeaux de souffre-douleur, pour ceux de sage et de conscience éclairée. Toutefois, c’était une conscience encore éteinte, que Vilaine eut en face d’elle quand elle tenta de l’éveiller de sa torpeur, en ces termes : « - Alors ! Comptez-vous vraiment vous entêter, et que comptez-vous en faire ?

- Mais, la même chose que vous, ma chère !

- Mais, pouvez-vous, quelquefois, montrer quelques éclaircissements dans l’indigestion de ce que vous tentez de développer. Exprimez-vous, clairement !

- Et bien, pour m’expliquer clairement, j’ai l’intention de lui céder ce qu’il veut, et de le mettre à la tête de mes succursales !

- Mais vous n’y songez pas, voyons ! Vous êtes donc aussi gâteux que ce que je m’étais imaginé, et même plus, encore !

- Et je pourrai goûter un repos bien mérité ! Je ne veux pas me mêler de guerres, et de scandales ! Je mourrai avant cela !

- Si Dieu pouvait vous exaucer, après qu’il vous aura entendu !

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