Chapitre
Montorgueil.
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Chapitre 1 bis

- La vie de Charles est encore plus morne, que ce qu’il voulait nous annoncer !

- Et cependant, Messieurs, vous verrez, que si j’ai peu voyagé, j’aurai su faire le voyage à l’intérieur de moi-même, en compagnie de celle qui était la personne la plus effacée, de mon existence et de mon entourage, et qui allait finalement en devenir la plus importante !

- Comme vous savez entrer en matière, continuaient à persifler ses interlocuteurs !

- Je connus, ainsi, divers établissements religieux ! Vous serait-il aise, vraiment, que je vous les décrive par le plus menu détail, un à un ?

- Faites, mon vieil ami, faites !

- Dans le premier d’entre eux, je connus un début de carrière assez austère, avec un directeur et des collègues tous plus charmants les uns que les autres. Mais je m’aperçus, assez vite, qu’il y avait des jalousies et des mesquineries internes.

- Par exemple ? Pouvez-vous nous dire des détails, et nous décrire par le menu, cet établissement dans lequel vous avez fait vos premières armes, et où vous nous dites que ce ne fut pas un vain mot, ni une vaine image, quand vous avez dû les fourbir face à vos contradicteurs ?

- J’avais voulu monter une bibliothèque, mais une sorte de virago m’en avait empêché ! Tout ce que j’avais voulu faire par la suite, en lecture, en chant et en latin, avait soulevé les hourvaris de mes élèves et de mes collègues ! Voilà le décor où vous me trouvez, Messieurs, et où vous pouvez m’envier !

- Nous vous arrachons, d’emblée, Monsieur, et cher ami, à ce premier séjour, et nous acceptons donc, tous, à l’unanimité, et presque avec volupté, que vous nous racontiez la suite de votre récit.

- Mais< Il me semble que je viens de vous la dire, et que je viens de tout vous raconter !

- Mais, nous attendons la suite, de tous ces événements, mon cher ! Vous ne nous avez pas dit, que vous aviez pu quitter cette triste, et première expérience, pour une seconde, qui avait pu vous amener à y mieux trouver vos aises !

- Je pense que vous faites allusion au Monastère de Bien Val, où vous avez devancé ma pensée ! J’eus, là-bas, une existence, après une mutation assez morne, sans surprise ! C’est là, que je connus les plus doux, et les plus sereins moments, de mon existence, même s’ils furent, hélas, éphémères !

- Que voulez-vous dire par là, mon cher, insista, et le tarauda Fernand de Morcourt, et pouvez-vous mieux entrer dans les détails ?

- Mes élèves m’écoutaient avec la plus grande, et la plus respectueuse, attention ! Mais il y avait des tiraillements, des mesquineries, avec la mère supérieure, à laquelle j’étais très dévouée, mais qui m’accusait de tous les maux, ainsi que le vieil intendant, le veilleur de nuit, qui disait que je détruisais tout ce qu’ils avaient réparé sur leur passage. Bref, au bout de quelques mois, je partis !

- Je vous sens bien amer, monsieur de Bonnement ! Vous ne répondez pas ?... .

- Et que voudriez-vous, mon cher ? Que voudriez-vous ?

- Mais ne fut-ce point là, la plus grande expérience, de votre vie ? Insistèrent chacun de ses trois interlocuteurs.

- Je suis arrivé là avec toute ma science, toute ma volonté et tout mon savoir. Je n’y connus, et n’y croisai, qu’indifférence, et que quolibets et qu’hilarité, des accusations diverses. Au bout d’un certain lot, et d’une accumulation, de tous ces méfaits, de tous ces déboires, je dus finalement, partir<

- Et, donc, à partir de cet instant, vous vous êtes complètement retiré du monde ? Ne vous êtes-vous pas prêté à une ultime expérience ? Et n’est-ce pas dans cette ultime circonstance, et au cours de cette occasion, que vous avez croisé la route de Julienne, si l’on entend que les plus belles occasions sont toujours celles qui arrivent trop tard ?

- Vous savez conclure mieux que moi, et vous ne pouvez pas savoir à quel point toutes ces qualités premières, qui sont en vous, m’avantagent.

- Dites-nous donc, cher ami, quelle fut votre dernière expérience, je crois, au domaine, et au château de Grand Lieu ?

- Ce fut la répétition des expériences précédentes, si ce n’est que je revins, cette fois, les mains vides, sans prétention, aucune, ouvrant et formant une sorte de bureau des pleurs, recueillant les griefs et les doléances de chacun. Et c’est là, au fond de l’obscurité, que je rencontrai Julienne qui faisait son marché.

- Alors, tout de même, mon cher Edmond ! Nous vous écoutons !

- Je crains, je redoute, que vous n’entendiez des choses, que vous n’ayez entendues, déjà !

- Dites, toujours, Edmond, dites toujours ! Et nous saurons rectifier de nous-mêmes !

- Voilà une histoire, voilà un titre, qui commence non pas à ma seule naissance, mais à celle de mon père !

- C’est bien la première fois, que vous vous risquez à nous parler de lui, osèrent, et se risquèrent à interrompre Charles, et Richard. Cette sorte de profanation provoqua un blanc, un silence, un froid, et Fernand de Mortcourt eut alors toutes les peines du monde, à remette la confidence sur de bons rails.

- Je ne sais pas comment mon père est parvenu à s’extirper de toutes les guerres napoléoniennes, mais il se destinait à l’armée, bien que toutefois ses connaissances lui eussent permis de se reconvertir dans l’armement, et dans l’industrie. Il travailla donc dans les arsenaux. Là, des accidents divers, des revers et des infortunes, et, surtout, la mort de sa première épouse, firent qu’il se remaria avant de se faire armurier, puis d’avoir une retraite bien méritée. Impliqué dans la Révolution de 1848, c’est presque une biographie, et une nécrologie, que je vous dresse de lui ! Il fut malmené, incarcéré, libéré sous caution. Et je me demande par quel miracle je l’ai encore, à soixante et onze ans.

- Parce que vous savez en faire, mon Ami !

- Mais, toute digression mise à part, que voulez-vous dire ?

- Que votre père fut, pour vous, encore plus précieux que votre chère Julienne ! Se permit d’insister Fernand de Mortcourt.

- Après tout, vous avez peut-être raison ! Pourtant, vous ne pouvez pas savoir combien Julienne compte, pour moi, et ceci plus encore !

- Et, pourtant, vous ne pouvez pas savoir, combien son ombre, et sa présence ont pu compter, mais aussi planer, sur vous ! Quand un débiteur, ou un créancier, se sont opposés à vous, ou vous ont opposé leur mauvaise foi, combien de fois est-il intervenu, en silence sans faire de bruit, et sur la pointe des pieds, pour obtenir, de chacun d’eux, un arrangement à l’amiable ou par les armes !

- Il est vrai, que certaines choses se sont arrangées, de façon aussi simple, qu’inexplicable ! Et par la suite ?

- Par la suite, cet homme-là est toujours resté attaché à votre ombre, pour vous aider et vous soutenir, chaque fois que les choses tournaient mal, pour vous ! Vous savez, et quelles multiples et inextricables circonstances ? Il ne m’appartient pas de vous les remémorer !

     Quand vous fûtes quitté par la splendide Marion, il était toujours là, pour renflouer votre situation financière ! Et quand vous résolûtes de monter cette galerie de peintures qui constitua un gouffre financier, il fut là pour esquisser un geste, sans parole !

- Vous êtes bien habile, de savoir tout cela ! Protesta, à demi mots, Jean Edmond.

- Mais, croyez-vous, se risqua alors à protester le baron de Montorgueil, que cette dame dont j’ai oublié le nom : Francine, oui, voilà, c’était exactement son nom, soit venue directement sur un plateau, ou grâce à un don du ciel ? Cela dépend, du reste, sous quel angle on se place.

- Vous allez sans doute dire, que mon père, vicomte de la Bergerie, a choisi pour moi, l’hymen avec Francine comme il l’aura fait avec Marion ?

- Nous n’irons plus jusque-là, n’est-ce pas, Messieurs ? Nous ne savons rien, à l’heure où nous vous parlons, et nous nous confions à nous, des intentions, premières de l’imprévisible, et de l’insaisissable Marion. Le peu d’éléments qui a filtré d’elle nous dit que cette femme-là vous aura été envoyée par la baronnie locale<

- Mais qu’est-ce qui vous permet d’arriver a cela, Monsieur ?

- Cette baronnie a longtemps hésité entre vous, et le Comte Jean de Morcourt, pour vous faire épouser Marion Des ormeaux, mon cher Jean Edmond, et pour vous ruiner ! Et pour brader vos terres ! Elle aura été la maîtresse des deux, sans en épouser un seul, elle vous a hypothéqués pour moitié, et est retournée, sur la terre de ses pères, ayant accompli sa mission et son forfait.

- Messieurs, si vous n’étiez pas vous-mêmes, je vous demanderais des réparations.

- Messieurs, nous n’allons pas nous invectiver, en ces lieux, et en cette heure. Mettons un terme, à ces supputations incessantes, entre Marion, et Francine.

- J’ai, personnellement, connu l’une, et l’autre, s’avança le baron de Montorgueil. Je n’ai que des éloges à faire, de l’une et de l’autre, et je n’ai pas de reproches à leur faire.

- Et vous, mon cher Charles, ne dites-vous rien ? S’enquirent les deux autres. Charles restait, quant à lui, sur la petite épreuve qu’il venait de subir, et qu’il avait passée avec légèreté et avec succès ! Il ne voulait pas, qu’en revenant ainsi, sur l’une, ou l’autre, des deux femmes, assez contradictoires, entre elles, qui avaient pu traverser la vie de Jean Edmond, qu’on remette en cause sa relation et sa rencontre très particulières, avec Juliette.

     Un homme comme lui, qui avait renoncé à l’amour, et qui l’avait vu revenir à lui, de la façon la plus inattendue, et définitive, ne pouvait que redouter la comparaison avec un homme qui lui tenait tête, et qui avait échappé par deux fois, à l’amour, au motif qu’elles paraissaient intéressées !

- Votre père s’est arrangé pour faire venir Francine, au même motif qu’il a répudié Marion, et ce fut le même arrangement avec le sentiment, comme avec le protocole, sans vouloir vous contrarier !

- Cela est fait; puis-je prendre congé ?

- Mais nous allons tous prendre congé, et j’eusse préféré que nous ayons mis fin à cette réunion, et à ce plantureux dîner, tous en même temps. En effet, chacun avait choisi son propre dessert. Claude avait jeté son dévolu sur l’île flottante, qui était la grande fierté, et la spécialité de la gouvernante, Madame Le Royer, tandis que les deux autres convives s’étaient rangés prudemment derrière la tarte meringuée, et que Fernand était resté fidèle envers et conte tous, à l’incontournable sorbet. Simplement, même au plus fort de la conversation, chacun était resté fidèle aux liqueurs, et au café, mais tout le protocole, et tout cet échange de bons procédés, n’empêchait ni n’interdisait pas les premières failles, ni les premières brèches, de cette solennelle journée. Ainsi, on vit se lever le Comte de la Bergerie, sous les yeux interdits en même temps que médusés, de ses trois interlocuteurs.

- Mais, vous n’allez pas nous quitter, voyons si votre père a éloigné de vous Marion, votre première femme, c’était pour éloigner de vous l’intérêt sans l’amour. Et, s’il vous a rapproché de Francine, ce fut, justement, pour conjuguer l’intérêt à l’amour sincère qu’elle vous portait.

     De quoi vous plaignez-vous ?

- Mais de vous, Monsieur de Morcourt, et de vous seul.

- Décidément, je ne comprendrai jamais cet homme. (Et il le regardait s’éloigner, à grandes enjambées, dans le parc).

- Mon cher Fernand, il ne nous reste plus qu’à prendre congé à notre tour ! Vous nous en tracez la voie, en même temps que vous nous en ouvrez grandement la porte !

- Mais qu’aviez-vous voulu dire, au sujet de Marion, et de Francine ?

- Mais, la stricte vérité, mes chers Amis, rien que la plus pure, la plus stricte, et la plus exacte vérité ! Il a répudié sa première épouse, après qu’on eût mis à jour ses nombreuses et incompréhensibles intrigues, et dont il restait le seul à ne pas avoir eu connaissance, et le même processus était en train de se reproduire avec Fabienne<

- Il fallait le laisser se dérouler jusqu’à son terme, et ne pas vous en mêler, mon cher Fernand, nous ne voulions pas le souligner, ni le préciser devant vous, au vu de votre solide et légendaire réputation !

- Nous pouvons abréger, ici, ces commentaires, et toutes ces spéculations, tantôt sur l’une, et l’autre<

- Je crois qu’elles se rejoignent et qu’elles ont, derrière elles, la même traînée de poudre !

     Mais je crois que Fabienne a su mêler, habilement et utilement, l’intérêt, et l’amour !... Et que chacun y aura trouvé son terme, son équilibre, et son compte.

- Si nous nous rendions chez le principal intéressé, risqua Richard.

- Vous voulez dire : chez Jean ? Protestèrent les deux autres.

- Et pourquoi pas ? Nous pourrions, pour cette fois, déroger à la règle, et entraver le protocole ?

-Encore faudrait-il que le Comte Jean de Beaumont fût encore chez lui, et qu’il acceptât d’être dérangé, à une heure pareille.

- Mais, quelle heure est-il, grommela Charles, qui s’inquiétait, déjà, des langueurs et des migraines de Juliette.

- Il est vingt et une heure, Messieurs, et il faudrait que je demande à Madame Hortense, de nous préparer les reliefs de ce qui a fait, tout à l’heure, notre déjeuner.

- Il faut donc, que je prenne congé de vous, à mon grand désarroi, et à mon grand regret, insista Charles, qui se levait pesamment, comme pour sortir de scène.

- Ecoutez, mon ami, vous partez, pour le motif même qui devait nous amener et nous réunir ici ! Admettez, tout de même, que vous calculez votre jeu, au millimètre près !

-Il n’y a pas de calcul, quand je sais que ma femme a préparé tout un certain nombre de mixtures, toutes plus affriolantes les unes que les autres, pour moi, et tout cela, pour rien, et qu’elle doit être atteinte d’un certain nombre de langueurs et de migraines, qui sont l’état où je la retrouve, à chaque fois que je prolonge déraisonnablement mon absence.

- Allez-vous, mon vieil ami, laisser ce pauvre Jean où il se trouve ? Charles avait poussé l’un de ces soupirs inextinguibles, par lesquels il faisait passer toute sa répulsion, et toute son impuissance, devant la poursuite de ces débats. Comme cela eût voulu exprimer, en même temps, toute la complexité de tout ce qu’il savait déjà de la vie passée, et promise, de Jean de Beaumont. Restaient, seuls, devant leur marc à café, et leur minuscule verre de liqueur de poire, Richard de Montorgueil, et le Maître de céans qui se toisèrent, et s’évitèrent, du plus près, et du plus lointain de leurs regards, à cause des absences, et des interdits qu’ils pouvaient lire tout à loisir, en ces heures vespérales, l’un de l’autre.

« - Vous remarquerez que vous êtes celui, dont j’aurai dit finalement le moins de mal, mon cher baron !

- J’ai remarqué ! Emit, alors, Richard, en lequel on pouvait, à force de le pratiquer, discerner deux courants contradictoires, dans lesquels on pouvait aisément lire le mutisme, le secret, la défiance, la réflexion sur soi, et que Fernand de Morcourt ne savait lire ni interpréter de quelque manière que ce fût. Et qu’est-ce qui m’a valu, tout au long de cet incommensurable dîner, et de ces débats, et chez vous, particulièrement, ce régime de faveur ?

- Je crois que vous, mon cher Richard, êtes tout le contraire, de ceux qui vous ont précédé, et quitté, à l’instant ! Ils ont rempli le vide de leur esprit, par le songe creux d’une présence.

- Vous n’êtes pas tendre, avec eux !...

- C’est pourquoi je préfère, voyez-vous, l’être un peu plus, avec vous-même !

- Et je ne sais pas, d’où me vient ce traitement de faveur ?

- Il vient de très loin, de bien plus loin, que vous ne pourriez l’imaginer ; je ne veux pas, chaque fois, ramener la comparaison avec nos deux compères, qui auront pris à l’instant, congé de nous. Je ne veux pas toujours, tout ramener à eux, d’autant qu’ils auront pris une part relative et limitée, à ces débats.

- Mais, la faute nous en revient, fatalement. Voyez-vous, seulement, comment vous vous en êtes pris à leurs épouses et à leurs situations respectives ?

- Je voulais qu’ils prennent part à notre réunion ! Aux beaux projets que je continuais de caresser pour Jean, qui a bien plus fait, pour eux, qu’ils n’auront jamais fait pour lui.

- Par exemple ?!...

- Par exemple, si vous prenez Jean Edmond, qui s’échauffe très vite, à tout propos, et à tout sujet, et bien il lui a trouvé les appuis, et les soutiens financiers qui lui étaient nécessaires à l’exposition de ses toiles. Et quant à Charles, il aura mis le tact, et le sentimentalisme nécessaires, à l’approche de sa femme, qu’il n’aura jamais su approcher par lui-même.

- Vous croyez, vraiment, que Jean, est l’amant de Julienne ?

- Sans aller jusque-là, il en a les méthodes, et les moyens.

- Le mieux serait de nous en assurer, et de finir par lui poser la question par nous-même, s’enhardit le baron Richard.

- C’est, savez-vous, le but que nous nous étions assigné ! Mais, à la fin, voudra-t-il de nous ?

- Vous savez, mon cher, que j’accomplirai, sans doute, les tâches et les missions que vous me dites ! Mais je devrai les poser en quels termes ?

- Mais, en les termes suivants, insista le Comte de Morcourt, toujours de sa voix chevrotante, et assurée ! Que les temps, et les régimes ont changé, si les mœurs, elles, sont toujours restées les mêmes !

- Vous croyez ? Vous y songez sincèrement, et réellement ?

- Les années tumultueuses, sont derrière nous, et nous avons pu reconstituer un gouvernement, une constitution, et des chambres. Allons-nous laisser Philippe, qui s’est jeté aux pieds, de Louis-Philippe, qui a trahi ses bienfaiteurs, en offrant ses services à deux républiques successives, mais qui s’est vautré dans cet infâme régime de péripétie, et de transaction, dont la dureté impitoyable ne conserve d’égale que la brièveté éphémère, et voilà l’homme que nous devrions reconduire en priorité, dans le prochain, et le plus proche remaniement ministériel ? Et bien, je ne le souhaite pas.

- Et c’est tous ces griefs que nous devons opposer au Comte Jean ?

- Sans que ses pieds et mains n’en soient liées, et encore moins dans les nôtres.

- Quelquefois, il m’arrive d’éprouver des difficultés à vous suivre, dans tout ce que vous essayez de me dire.

- Mais c’est que vous me comprenez parfaitement, mon cher. Il faut que nous nous mêlions, une par une, des affaires de notre ami. Beaumanoir, il me semble, a déjà pris contact avec le Ministre de l’Industrie, afin d’exporter ses minerais et ses aciéries du Nord. Nous pourrions ainsi facilement renflouer, en lui cédant, quelques parts précieuses pour obtenir la majorité pour lui, et d’autant plus futiles, pour nous, et dont vous pouvez plus qu’aisément, assurer la transaction.

- Et, comment voudriez-vous ? Rétorqua et protesta Richard.

- Mais, en faisant jouter les relations, multiples, savantes, nombreuses, qui sont les vôtres. Je pense à votre épouse, Eve.

- Mais je pense, que tout cela est dit sur le ton de la plus entière légèreté.

- Je parle de la baronne Eve, bien sûr, mais je parle aussi de la duchesse d’Armancourt. Et vous savez parfaitement que ces deux titres ne font qu’un, et qu’ils se valent l’un l’autre.

- Ces titres d’Armancourt dont on m’a si longtemps fait grief, et que l’on me reproche régulièrement, d’une saison sur l’autre, m’auront certainement plus coûté qu’elles ne m’auront rapporté de distinctions, que l’on qualifie aisément et facilement, d’honorifiques.

- Ce titre vous a rapporté trois hectares, du sol même où nous parlons.

- Et m’en auront fait perdre vingt autres, protesta Montorgueil.

- Ces terres dont vous me rappelez, tout le prix, tout le poids et la provenance, m’ont valu toutes sortes de péripéties et de griefs, au point où j’ai songé très souvent à vous les rendre.

- Et, cependant, vous ne l’avez pas fait, et songez à quel point je vous approuve.

- Vous m’approuveriez sans doute moins si vous saviez que les vingt acquéreurs, qui devaient m’en donner vingt fois le prix, sont tous partis dans la nature, et que je me retrouve au milieu de celle-ci, avec pour m’en séparer, la même peine par laquelle je l’ai acquise au premier jour.

- Et savez-vous donc pourquoi nul ne veut de ces trois hectares qui devaient faire la somme de trente ? C’est parce que, en vendant ses propres terres, fictives, ou qui n’avaient pas de prix, à ses yeux, Beaumanoir a exercé une telle surenchère sur le marché que ces trois hectares que je croyais vous avoir offerts, sont devenus, brutalement, inaccessibles ! A toutes les mains, et à toutes les bourses. Et à quoi est dû ce beau mécanisme, et ces non moins belles intentions qui ont su le déclencher, et l’inspirer ?

- Mais parce qu’il pensait que la vente profiterait à Jean, et que cette vente pouvait représenter, pour les acquéreurs, une affaire et pour le moins, une opération stratégique.

- On ne peut donc que lui donner raison de cette stratégie ?

- Il faut hélas, donner à cette créature toutes les raisons du monde.

- Hélas, voyez-vous, je les lui donne. Puis-je, prendre congé de vous ? Et ne préférez-vous pas, que nous reprenions cette conversation, demain matin ?

- Je crois qu’il vaut mieux remettre cette conversation à plus tard, en effet ! Nous aurons, alors, les idées plus larges, et plus claires, pour préparer une action, qui seule, pourra rétablir le Comte Jean, dans tous ses titres, dans toute sa dignité, et dans ses droits.

- De toute façon, je crois que Philippe n’a pas assuré sa fortune en s’accaparant de ces seuls, malheureux témoins ?

- Mais le Comte s’est occupé, s’est préoccupé, s’est accaparé, de tout !

- Mais pourquoi Beaumanoir veut-il absolument ruiner l’autre Comte ? Même si j’ai compris que ce qui l’offusquait et l’ulcérait avant tout, c’était que sa fortune fût égale à la sienne, et qu’il n’eût pas réagi le moins du monde, si cette même fortune eût été inférieure, ou exactement supérieure à la sienne, n’est-ce pas exact ?

- Vous vous trompez très exactement sur le dernier point, mon cher baron ; vous ne pouvez pas savoir à quel point, ni à quel degré ! Car si la fortune de Jean eût été supérieure à celle de Philippe de Beaumanoir, et bien je crois que son aigreur, que son ressentiment se fussent trouvés au comble de l’exaspération, et vous en auriez vous-même, ressenti le vent du boulet et les fourches caudines ?

- Qui est Jean de Beaumont, pour lui ? Vous ne voulez pas répondre ? Le Comte de Mortcourt, jusque-là si disert, n’avait pas daigné lui répondre. Le baron Richard avait fini par s’en retourner, seul, préoccupé dans la froidure de la nuit déserte. Tout ce que lui avait narré le Maître de céans, tout ce qu’il avait pris soin de résumer de cette épineuse situation pour lui, des états et des biens de Jean de Rucourt, tout cela semblait se volatiliser, pour ne songer qu’à Eve, qui l’attendait dans leur devenu trop vaste manoir d’Armancourt, depuis que l’un de leurs enfants était mort, et que l’autre était parti à l’aventure aux quatre coins du globe. Quand il rentrait au manoir d’Armancourt, au moins avait-il la certitude d’y retrouver tout le réconfort de ses habitudes, savamment entretenues et préservée, par la maîtresse de maison, qui était d’un naturel taiseux. Du reste, quand il rentra d’une journée, à la fois riche et sombre, pleine de péripéties, de conjonctures en tous genres, elle ne dit pas un mort, ne dévoilant rien, de ce qui avait pu occuper et remplir sa journée, en dehors de ses bonnes œuvres dans les patronages de la région, et du canton.

- Vous ne me demandez donc pas, ma chère, tout ce que j’ai pu faire, dire et argumenter auprès de toute la baronnie de la région.

- Demandez-vous, d’abord, ce que peut bien vous demander le Comte de Mortcourt, avant de vous inquiéter de moi.

- Voilà une réponse bien sibylline, et qui ne vous appartient pas, ma chère ! Elle ne s’inscrit pas dans vos habitudes !

- Allez-vous répondre, à la fin ? Au lieu de détourner votre regard, comme vous le faites, si souvent à rechercher je ne sais quoi ?

- Je recherche, en vérité, bien plus de choses que vous ne sauriez vous imaginer ?

- Lesquelles, par exemple ?

- Comment sortir Jean de Rucourt de la situation peu enviable, où il s’est mis ?

- Laissez-le donc, seulement, où il se trouve !

- Je reconnais là votre cœur très enviable, et très charitable ! Mais, il faut bien que vous vous mettiez dans l’idée, que si nous n’envisageons pas une situation meilleure au Comte Jean, c’est une situation moins florissante, qui s’offre tout naturellement à nous.

- Mais vous vaticinez, mon cher, vous vaticinez !

- Seulement lorsque vous aurez su, comme je le sais moi-même, que, plus le premier sera dans une situation délicate, inconfortable, et peu enviable, et plus la situation du second se trouvant dans une situation florissante, et bien nous serons les derniers à nous recommander de l’un, et de l’autre.

- Cher Ami, je ne comprends vraiment pas, où vous voulez en venir.

- Et moi, je le comprends trop bien ! Cédez-lui vos parts !

- Mais vous n’y songez pas ! Cette compagnie vous aura ôté toute raison !

- Je parlais des deux parts que vos parents possédaient dans le minerai, auxquelles j’ajouterai volontiers celles que vous possédez vous-même dans votre menuiserie.

- Je ne savais pas, vraiment, que vous possédiez des éléments aussi probatoires, et d’une telle précision, sur mon compte.

- Ecoutez, vous pourrez vous plaindre, et gémir, et protester de toutes les larmes de votre corps, je vous demanderai de sortir de votre réserve, et de mettre, une fois dans votre vie, la main à la poche, et à votre cœur.

- Comme ! Ces belles paroles vous ressemblent ! Avez-vous encore quelque chose d’autre à me réclamer ?

- Rien, sinon toute l’attention, et la considération qui m’aurait été bien utile, et que je demande de reconduire à l’encontre du Comte Jean.

- Je ne saisis presque rien, voire rien du tout, de ce que vous tentez de me dire, et de la cabale dans laquelle vous tentez de me faire entrer !

- Il n’y a rien de tout cela, vous vous compliquez la vie, et vous vous faites des imaginations, ma chère ?

- Croyez-vous ? Ne vous en fîtes-vous guère de bien plus insondables, et plus extravagantes, encore ?

- Si nous achevions, ici, ce débat, commencé il y a tellement longtemps, depuis il y a de cela vingt-sept ans ?

- J’allais justement vous le proposer, voyez-vous !?... En général, le baron désertait, abandonnait le rez-de-chaussée, à Eve d’Armancourt, à qui on avait conféré le titre de baronnie sans qu’on lui eût jamais rien demandé, et qui semblait traîner, comme un lourd handicap, le fait que la baronne fût la sœur de lait de la roturière Bécu, épouse Beaumanoir. Elle le portait en elle, elle le portait sur elle, chaque fois que le baron lui demandait une aide, et chaque fois qu’elle lui opposait un silence, ou un mystère, exactement résignés. Donc, il regagnait ses pénates, et s’en remettait à lui-même, se demandant s’il avait été bien inspiré, de l’épouser ! Elle qui ne formait qu’une seule voix, une seule conviction avec Ni collette Bécu, que ne pensait-elle, aujourd’hui, de toute l’adversité, et de toute la hargne vengeresse qu’elles se vouaient, et s’opposaient, désormais, viscéralement, irrémédiablement, l’une à l’autre ? Plongé dans les lectures de la bourse, il se disait que si Eve cédait ses trois parts, sur un coup de tête, ou un coup de vengeance, peut-être et certainement, eût-il mis en minorité le Comte Philippe sur ce sésame qui ne s’ouvrit pas : « - Puis-je seulement vous consulter ?

- Vous voulez les aciéries de mon père, ainsi que mes parts, et bien, vous les aurez ! Vous pouvez d’ores et déjà, considérer qu’elles vous sont acquises ! Mais, après, Monsieur le baron, après tous les sacrifices que je vous aurai consentis, et toutes les concessions que je vous aurai faites, et bien acquiescerez-vous, à cet exil auquel j’aspire tant ?

- Et de quel exil, rêvez-vous, enfin ?

- Mais d’un exil qui nous garantisse les bienfaits du soleil, ou de la possibilité d’oublier tout ce que nous avons subi, et ce à quoi nous nous sommes exposés<

- Je ne parviens pas toujours à vous suivre dans tous ces méandres. Moi, je me trouve toujours aussi bien sur mes terres d’Armancourt, où nous nous exposons au seul jugement dernier, loin du jugement de tous les autres<

- Si vous le dites ! Si vous le ressentez ainsi ! Qui oserait, vous contredire ?

- Un seul homme, peut me vaincre, et me nuire ! Et cet homme, vous le connaissez ! Nul ne peut ni le contrecarrer, ni le contredire ! A son tour ! Sauf si on arrive à lui reprendre, peu à peu, mètre après mètre tout le bien qu’il a réussi à dérober à autrui ! Puis-je d’ores et déjà prendre rendez-vous avec votre avoué ?

- Vous n’y songez pas, mon cher !

- Mais si, j’y songe, au contraire !

- Et bien, dans ce cas, notre entretien est définitivement clos !

- Je le crains, ma chère, je le crains ! Ce n’était pas le but que j’escomptais, et vous le savez ?

- Je présume, vraiment, que vous vouliez aller au bout de vos intentions, et que vous vouliez aller au bout de vos intentions, et que vous vouliez, vraiment, me dépouiller, afin de renforcer cet homme<

- Vous dépouiller, vous ? Mais, vous a-t-on seulement dépouillée, une seule fois, dans votre vie ? Vous employez de ces mots, et vous extrapolez tellement, que l’on a toutes les peines du monde, à vous comprendre et à vous suivre !

- Et bien, je vous ai connu plus expert, et plus habile, en des temps désormais révolus !

- Ma chère Eve, vous m’attaquez, vous m’offensez, dès que vous le pouvez ! Dès que je vous tends la perche, dès que vous m’en donnez l’occasion !

- C’est parce qu’elles viennent, chez vous, à tout propos ! C’est qu’elles fusent de partout ! Et qu’il n’est même pas besoin de se pencher pour les débusquer chez vous, et vous le savez très bien !

- Si je n’avais pas votre dot, dont je ne peux même pas jouir, et vous, tout mon patrimoine, dont vous pouvez user à votre convenance, j’aurais disposé de ces entretiens que nous avons eus, autrement ?!... Qui, aurait pu rentrer dans les habitudes, et dans les petits papiers, du baron, et de Madame, aurait pu les deviner, et les suivre, dans leurs étages respectifs.

     Ce repli ne correspondait pas à une capitulation qui aurait pu leur venir, et les assaillir de part et d’autre. C’était une remise en cause, chez le baron, de l’aide inconditionnelle, mais pas tout à fait aveugle, qu’il apportait au Comte Jean. Pourquoi, chacun se désolidarisait-il à ce point de la foi, de l’énergie, qu’on lui voyait, à vouloir le défendre, à lui rendre toute sa fortune, et son honneur ? Voilà toutes les questions qu’il eût voulu poser à celle qu’il n’osait plus, et qu’il ne songeait même plus, à nommer Eve Bécu, et encore moins par tous les titres qu’il lui avait fait obtenir, c'est-à-dire cette baronnie d’Armancourt, qu’Eve et ses aïeux n’avaient jamais réussi à retrouver, depuis les heures sombres de la Révolution. Et puis, à travers les étages, ils s’échangeaient ces griefs et ces coups de sabre, qui semblaient sans conséquence pour aucun des deux ! Car avec tout ce qu’il lui avait rendu en dignités, et en titres, c’est un peu de lui-même, qu’il s’était rendu, et, au fil du temps, et de l’habitude, ils s’étaient rendu considérablement l’un à l’autre. Car, en recouvrant ses titres, elle avait recouvré ses parents et sa dot et Richard voyait plus d’avantages éclairés que d’ombrages. Et l’approche du dîner, surtout, le tiraillait. Qu’en était-il, des autres foyers ? Ceux dans lesquels se répandaient, à présent, Charles, et Jean Edmond ? Dans la mesure où ils étaient partis précipitamment, après la poire et le fromage, mais avant les liqueurs, sans vouloir défendre Jean, mais tout en gardant leur amitié la plus indéfectible pour Fernand, et dans la seule mesure, aussi, où seul Richard avait le temps pour lui d’interroger ses derniers doutes, tenu tête à Fernand de Morcourt, on pouvait penser que pour eux, cette affaire et cette énigme, qu’on leur imposait et qu’on leur soumettait, était close, et qu’ils allaient s’en restaurer dans leurs foyers respectifs, avec autant de soucis, et de polémiques en moins ! Il fallait en juger sur pièce, à commencer par Charles de Bonne mains, qui s’installait, ordinairement, et à des heures lugubres et régulières, à la table de Julienne. Ils s’étaient habitués, comme un accord tacite, et commun, à ne pas se dire un mot, et à se défier, à se toiser du regard. Ce vieil échange protocolaire était toujours lourd de sens, entre eux, et destiné à mieux se connaître, à mieux repérer ce qu’ils avaient pu faire, de leurs saintes et respectives journées. Et, cette fois, il y eut comme une entorse au protocole.

- Nos amis veulent que j’interfère entre Jean et Philippe, figurez-vous.

- Les insensés ! Leur avez-vous seulement dit, que vous auriez tout à y perdre, à commencer par la vie ?

- Disons mon honneur et ma réputation, et cela me suffit !... .

- Croyez-vous, mon bon ami, croyez-vous ? Comme vous êtes naïf avec l’âge ! Vous ne vous rattrapez donc, jamais !

- Mais, je le fais pour vous, ma chère, soyez tranquille ! A propos, toutes ces relectures que vous vous acharnez à mélanger pour moi sont innommables !

- Si vous ne me faisiez pas, à force de tous vos griefs répétés, et à chaque fois, que vous rentrez et que nous nous apprêtons à passer à table, changer de cuisinière comme je vous fais changer de chambre je n’en serais pas, par votre faute, à accomplir toutes ces taches domestiques et dégradantes, pour moi, et dont vous ne semblez guère vous soucier.

- Si je ne m’en soucie guère, ma chère Julienne, c’est que pour la première fois, j’ai le sentiment que l’élève a dépassé la maîtresse de maison !

- Qu’est-ce que cela veut dire ? A ce moment, une chape de plomb tombait à nouveau sur eux qui avaient, pour rituel, de se regarder en chien de faïence, au début et à la fin du repas. Ce mélange de feuilles et de fruits exotiques pesait mal dans les méandres de son vieil estomac, contrarié et rouillé, et les viandes qui tentaient de se présenter tout autour étaient dures comme du bois. Le fromage, livré du matin même ou de la veille, avait confiné dans on ne sait quels méandres, avant d’échouer au milieu des poires et des pommes blettes. C’est dire si le repos tournait court, ou s’il était interminablement long. Julienne retournait alors silencieusement, à ses batteries de cuisine, tandis que Charles, bien qu’il ne se sentît pas du tout artiste, s’adonnait tout de même, à quelques notes de piano avant de se consacrer à son journal, qui l’attendait depuis l’aube. Il ne pouvait y avoir qu’une seule faille, dans ce couple, dans ce moulin à vent aux habitudes, et à la parole bien huilée ! Leur unique fils, leur précieuse progéniture, s’était retiré, et exilé tout au bout de la France, et l’on n’avait jamais su si cet exil était volontaire, ou s‘il était motivé par les nécessités de l’éloignement. Il y avait un peu de tout cela à la fois, qui mettait le couple à mal. Pourquoi le fils et la bru Bonne mains, se tenaient-ils si à distance de Charles et de Julienne, était-ce à cause de l’un et de l’autre, qui ne venaient vers leur fils, que pour lui marquer à leur tour leur désapprobation sur toutes choses, ou pour lui exposer la singularité de leurs personnalités taciturnes, sombres, taiseuses, et entretenues dans un échange de bons procédés et dans la même réciprocité. C’est dans cette unique perspective, que Charles songeait à un second fils, en la personne de Jean de Rucourt, dont l’aura et la réputation l’intriguaient de plus en plus. Ne trouverait-il pas, en lui, une revanche sur la vie et sur Julienne. Il décida d’aller le voir. Comme il avait été préalablement décrit, le château de Rucourt, sis sur la commune de Bienval, en contrebas du domaine des beaux monts, ce château, qui était toujours là, assis sur ses fondements, semblait attendre la visite même de celui auquel il eût fallu le moins songer, à cause de sa prévention, et de sa réserve contre toute chose : Charles de Bonne mains. Il était clair et établi, dans son esprit, et dans celui de Fernand, que les deux plus en vue, de leurs amis les plus proches, ne seraient pas les plus prompts, à se rendre au secours et au service, du Comte Jean. Chez Richard, l’affaire était très simple ; il eût été le premier, à se rendre chez lui, dans un geste des plus salutaire, en lui offrant, sans même rechercher un quelconque dividende ou intérêt, les parts et les actions d’Eve, qui lui eussent permis de prendre l’avantage dans les menuiseries et dans les aciéries du Nord. Seulement, Richard n’avait pris aucune initiative de la sorte, et pour une bonne et simple raison, qui était qu’il savait intérieurement, qu’il prenait tous les risques, quand il prenait toute la mesure, en même temps, de toute la distance, entre les vapeurs neurasthéniques, d’Eve, qui se serait jetée dans les bras d’un Comte encore dans la force, et dans la jeunesse de ses quarante ans, et qui n’avait jusque-là quitté le flot, incessant de ses courtisans, que pour se jeter dans le plus profond désarroi. Fallait-il l’y éveiller et l’en extraire ? Lors de la plupart de ses infructueuses tentatives, Charles avait trouvé portail clos au domaine de Rucourt. Il y avait, chaque fois, des autochtones pour intervenir dans sa contemplation des lieux, et pour le prévenir que Monsieur le Comte était en déplacement.

     Cela ne pouvait qu’être vrai ! Si l’on prenait le temps de contempler, et de juger, ces murailles vermoulues qui semblaient s’imbriquer avec elles-mêmes depuis des siècles, et qui étaient couronnées de liseron, de lierre et de solitude. Quand il venait pour trouver portail clos, il voyait la façade de l’imposant et impérieux manoir, qui, alors que le domaine de Philippe était à perte de vue, n’était séparé que d’une quinzaine de mètres de la façade, avec ce seuil imposant et vermoulu, qu’on lui avait déjà connu, mais que nul n’avait pu franchir. On ne pouvait distinguer que les étages, tous plus mystérieux les uns que les autres, jusqu’aux combles, qui se situaient au troisième. On savait que le Comte louait deux vastes métairies, à gauche et à droite, dont on voyait se prolonger les deux bâtiments, et quand il ne s’y employait pas lui-même, et où étaient entreposés le matériel et les récoltes de plusieurs saisons, passées, présentes, et à venir. Les premières fois, Charles ne s’était déplacé que par formalité à accomplir pour ses amis qui n’avaient pas eu la volonté de s’y rendre eux-mêmes. A présent, il ressentait un mélange d’excitation, et d’intrigue, qui lui disait qu’il entrouvrait là le seuil de la mort et de la vie. Il s’en retourna donc chez Mortcourt, pour lui exposer ses déconvenues. Il voulait s’y rendre à l’improviste, mais c’était sans compter sur le protocole, et les grands principes de celui qui ne s’appelait pas de Mortcourt pour rien, et qui ne recevait que sur rendez-vous, des amis vieux parfois, et même souvent, de plus de vingt-cinq ans ! Quand il parvint, enfin, à obtenir cette entrevue, en temps, en heure et en règle, il demanda à Fernand, s’il avait un motif, réel et valable, qui pouvait expliquer et éclaircir l’absence de Jean de Rucourt, et s’il était en voyage, ou s’il avait commis l’irréparable.

- Vous pouvez écarter tout de suite la seconde hypothèse, mon cher Charles ; je crois, par quelques sources hélas non autorisées, que notre ami voyage dans les îles ! Mais, pas seulement ! Aussi, dans la Prusse Orientale, et certainement à Genève. Cet homme, malgré toutes les spéculations et toutes les rumeurs dont il a fait l’objet, continue de défendre ses intérêts et ses trusts auprès des banquiers allemands, et helvétiques !...

- Qui l’en blâmerait, émit et risqua Charles, dépassé, et surpris par tant d’initiatives.

- Un seul, l’en blâmerait : Philippe de Beaumanoir, et moi aussi, par la même occasion. S’il avait vent de toutes ses initiatives, il serait capable de s’en prendre au domaine !

- Bien, laissez-moi donc, sur ces paroles apaisantes, prendre congé de vous ?

- Non pas, mon bon Charles, avant que vous ne m’ayez donné d’autres nouvelles, ô !

     Combien ! Plus importantes ! Je veux parler de votre chère Julienne !

- Croyez-vous vraiment, que je sois venu pour évoquer, avec vous pareil sujet ?

- D’autant plus que nous aurions dû commencer par là, et ensuite seulement, évoquer des sujets plus virils, ne pensez-vous pas ?

- Justement, je crois que vous avez mis le doigt dessus !

- Ah ! Vous voyez ?

- Si nos amis ont, pour eux, toujours le réconfort d’un foyer volubile, quand j’entre chez moi, après des journées, voire des semaines contrariantes, je ne soulève qu’une lourde trappe, laquelle me descend, inexorablement, vers la pâle et froide obscurité d’un tombeau.

- J’allais vous le demander, en toute discrétion ! Et ne craignez-vous pas que Madame ne se languisse de l’absence de Monsieur le Comte, comme autrefois, elle pouvait s’effrayer de sa présence ?

- Que voulez-vous dire, mon cher Morcourt ?

- Ce qui s’inscrit plus dans la légende que dans la rumeur publique.

- Je suis heureux de vous l’entendre dire, ou contredire ! Car vous le savez, Julienne a ses secrets, plus que je n’ai les miens ! Et, parmi eux, je sais très bien qu’elle n’a eu aucun égard pour le Comte Jean, même s’il y a eu, de sa part, quelques velléités assez explicites.

- Ah ! Vous voyez ! Vous commencez à admettre, et à entrouvrir certaines choses !

- Je n’ai pas dit que Julienne se soit jetée dans ses bras, je vous dis qu’il les a suffisamment ouverts, pour lui demander de s’attarder des heures, voire des journées entières, dans son vaste domaine, et je m’y suis opposé chaque fois à temps !

- Avez-vous seulement mesuré, ou prémédité, chacune de vos attentions ? Je veux dire très précisément ceci : n’êtes-vous pas sûr, qu’elle aurait eu vocation, à sortir de la porte pour entrer au domaine, par les nombreuses fenêtres qui s’y trouvent, à moins qu’elle n’eût pris l’itinéraire exactement contraire ? A ce moment-là, il vit Charles se rhabiller avec flegme, et avec méthode, exactement comme s’il eût été chez lui, et comme s’il eût été de sortie, et prendre congé sur ces seuls mots :

- Je ne laisserai pas enfreindre l’honneur, et la réputation de Julienne de Bonne mains, plus longtemps !

- C’était pour amener la conversation sur votre fils, qui est moins à plaindre que le Comte de Rucourt, mon cher ami !?....

- Vous voyez, mon cher Fernand, vous vous demandez toujours la raison pour laquelle j’en viens à espacer mes visites malgré toute l’estime, et toute la vénération que je vous porte !

     C’est parce que j’ai le sentiment, que les coups de dague que vous portez, vous seront rendus en leur totalité un jour.

- Vous voyez, à votre tour, mon cher Ami, que les règles de la réciprocité, et de la plus stricte courtoisie, et de la plus parfaite réciprocité, et de la plus stricte courtoisie, et de la plus parfaite complémentarité, subsistent, entre nous ! De sa fenêtre, il voyait, alors, s’éloigner Charles avec le grand sentiment qu’il avait encore immensément de choses à lui dire. Il ne laissait, derrière son sillage et son ombre, que cette âme, aussi insatisfaite que meurtrie, qui endossait son feutre et son parapluie, été, automne, hiver, pour interroger en silence, une âme qui avait eu, certainement, tant de choses à lui dire !... Il ne lui restait plus, pour seule ressource, et pour sauver à la fois la fortune et la réputation du Comte, en même temps que la sienne, que Jean Edmond, le premier parti, avant le sorbet, et le plateau de liqueurs ! Cependant, il n’avait aucun intérêt ni aucun empressement à cette ultime confrontation, vu qu’il pressentait, par avance, quelles seraient ses réactions ! Il oserait demander des dividendes sur les actions de Jean, et ceci dans tous les domaines et tous les secteurs, plus propres à le ruiner qu’à le sauver !.... Fernand de Morcourt, qui s’apprêtait à partir en voyage, en dépit de son âge avancé, voulait savoir véritablement s’il pouvait avoir une ultime confrontation avec le baron Jean Edmond, qui était celui de ses convives, qui l’inquiétait le plus, par ses sortes d’empressement qu’il avait, sous des motifs futiles, à se soustraire à la discussion. S’il voulait faire du zèle devant les autres convives, alors il fallait le saisir et le prendre en particulier, et lui demander de tenir ses engagements jusqu’au bout. Quels étaient-ils donc ?

- Edmond avait suffisamment de fortune, et de famille, pour faire des échanges entre les parts du Comte, lesquelles seraient, grâce au nouvel administrateur ainsi, soustraites aux vues et aux appétits de Monsieur de Beaumanoir, et celles qu’il possédait, par son beau-père dans les vignobles, de par la fortune de son épouse : Francienne. La transaction semblait possible, et salutaire pour tous. Mais Fernand savait d’ores et déjà que les 20% de marge, que le baron exigerait, rendaient toute discussion pénible, voire inutile.

- Ensuite, la seconde partie du même problème qu’il avait avec lui n’était pas la moins ardue : Edmond, possédait de son même beau père, deux tableaux de Maître de Vlaminick d’une valeur inestimable. Jean Edmond ne lui en avait même pas cédé la copie, qui lui eût permis de masquer son défaut de fortune. Il avait tout d’abord refusé toute idée de se concilier les faveurs de Jean Edouard de la Bergerie, vieillard alerte qui avait pour lui toute sa lucidité, toute son initiative et sa faconde, qu’il employait toujours à bon escient ! Mais s’assurer de son appui, c’était aussi se retirer définitivement celui de Jean Edmond. Aussi, il fallait tenter le tout pour le tout, auprès de lui, et convaincre le père pour qu’il persuadât à son tour le fils, de renoncer à ses avantages, sans l’appui desquels le comte allait devoir renoncer à toute sa fortune, et il savait que c’était sa réputation, déjà fortement remise en cause, qui tomberait après la sienne. Pourtant, inconsciemment, il savait que cette ultime démarche était perdue. Il voyait arriver à lui, dans les allées du domaine, ce vieillard sans âge, mais qui semblait avoir éprouvé sur lui tous les siècles ! Et, quand il fut introduit dans le vestibule puis dans le petit, puis dans le grand salon, il semblait porter, par lui, le masque de la renonciation et de la défaite. « - Je peux convaincre mon fils de tout, lui dit-il en tournant chaque fois la tête, sauf de renoncer à ses avantages. » Et comme après une rapide libation, il se tournait vers son hôte qui rejoignait déjà l’obscurité des âmes et de la pénombre, il lui parla d’un ton soudain suppliant, des tableaux de Maître. « - Cela n’est pas une difficulté du tout, lui dit-il d’un air entendu. » A cette seconde, et sur cette promesse solennelle, Fernand vit son hôte repartir d’un pas encore plus rapide que tous ceux qui l’avaient précédé quelques jours plus tôt ; il voyait le père s’éloigner avec beaucoup plus d’empressement que le fils, et ne pas avoir aucune circonstance, ni aucun moyen de revenir sur sa décision. Cependant, il était d’une coutume volontaire ou involontaire qu’on attendît que le comte partît en déplacement sur ses terres, qu’il continuait à administrer, quand ce n’était pas celles des autres, pour se présenter à la porte de son domaine. Là, on présentait à son épouse, à ses gens, ou encore à son régisseur, quand il se trouvait là des créances, des plans, des projets ou des échéances qu’on n’aurait certes en aucun cas osé lui présenter d’ordinaire, en sa présence, de peur d’un refus formel, ou dilatoire. C’est ainsi, c’est dans de telles circonstances, qu’il se présenta au milieu de l’après-midi au domaine, et qu’on le vit avec ses trois reproductions une grande, une petite et une moyenne, toutes les trois enveloppées, et ficelées, avec soin, et déplorant que le maître de céans ne fût pas sur place pour réceptionner lui-même ces œuvres tant convoitées.

- Monsieur le Comte rentre demain. De la part de qui ?

- Inutile, il saura< Conclut l’ombre chétive, et distante. A son retour, Monsieur de Mortcourt fut flatté, de trouver ces deux reproductions à sa disposition et en sa possession. Il attendait que chacun dans son rôle et dans ses fonctions bien définies, prît quelque initiative, en faveur de Jean de Rucourt. Hélas, pour Fernand, l’attente allait être longue, inutile, indéfinissable ! La première déception allait lui venir de Charles, qui n’avait d’autre empressement que de se retirer sur les vignobles de son fils ; l’heureux événement qui, par deux fois, l’avait fait grand père, était le prétexte à toutes ces villégiatures et à ces bons arrangements. Il savait dès cet instant, qu’il ne faudrait pas compter sur lui ! Charles ne rachèterait pas les parts de Jean, il ne chercherait pas à mettre Philippe en minorité, tout simplement parce qu’il ne voulait pas, que pour prix de ses sacrifices et de ses efforts, il dût le voir tomber dans les bras de Julienne. Charles entourait et adorait cette femme jeune et svelte, quadragénaire, qui attirait tous les regards et toutes les convoitises sur elle, et l’embonpoint, la corpulence, la blancheur et la lourdeur du mari n’était aucunement un frein à leur passion dévorante, même si elle semblait venir, unilatéralement, de lui. Pourquoi, par conséquent, Richard et Jean Edmond n’agiraient pas davantage pour le Comte ? Ce mystère restait à résoudre. On parlait beaucoup de Philippe de Beaumanoir, mais nul ne l’avait vu, ni même entraperçu, depuis longtemps, et pour une seule et même et unique cause : il était, le plus souvent, terré chez lui, car il n’y avait pas d’autre mot, un peu et même réellement fidèle à sa sombre réputation. Son chauffeur venait le chercher assez tôt le matin, après qu’il eût reçu et feuilleté le journal, et pour le conduire généralement à la Bourse, ou aller faire quelques observations sur quelques chevaux dont il avait fait l’acquisition à Maisons Laffitte, et qui n’étaient pas toujours un placement heureux, de même que quelques terres de province mal situées, mais qu’il avait toujours su revendre à des spéculateurs, qui souhaitaient y faire du commerce ou de l’industrie. Ce qui faisait qu’il rentrait toujours vers midi, ayant remporté et amassé plus d’argent, qu’il n’en avait perdu. Jusqu’à un âge vénérable, il se rendait chez une tenancière, qui lui réservait ce qu’elle avait de mieux à sa disposition, et comme il était arrivé que la tenancière, ou que sa protégée se plaignaient chacune, de leurs conditions, il faisait mine de les écouter, et se rendait avec la même assiduité que pour la première, dans la maison rivale qui se trouvait à quelques pas, et où il reprenait ses mêmes habitudes priapiques comme s’il n’en eût pas bougé depuis trente ans. Quand il rentrait il souhaitait que Nane Bécu ne fût point là, et elle cousait généralement chez ses ascendants, ou chez sa sœur !... . Mais elle finissait par revenir, à pas décidés, et menus, vers cinq heures de l’après-midi. La plupart du temps, elle se taisait devant sa stature immobile, filandreuse et imposante, qui dès son premier aspect coupait court à toute discussion. Mais il arrivait, aussi, que les choses ne se déroulassent pas aussi facilement que le suggérait le bon déroulement de la journée. Cela commençait, généralement, quand Nane Bécu délaissait, ou jetait ses ouvrages de couture avant même de les reprendre, là où elle les avait délaissés. Et puis là, en adoptant une méthode qui consistait à grommeler, à maugréer, avant de se lancer dans une sorte de conversation soutenue, qui pouvait aller jusqu’à vociférer, elle alignait les noirs reproches, les uns après les autres, sur l’inactivité et les moeurs volages et absolues de Philippe, qui venaient jusqu’à assombrir et ternir sa réputation jusque dans les milieux d’affaires. A partir de cet instant, Philippe savait que c’était une litanie, à laquelle il fallait couper court, en se levant de son fauteuil Louis Philippe où il était en train de se prélasser, et en rétorquant que, par exemple, s’il ajournait ses rendez-vous à Paris, c’était parce qu’il lui fallait, ici même, à Beaumanoir, gérer et supporter son oisiveté.

- Toutes les tâches ménagères que vous m’imposez de faire ne sont pas de mon rang, protestait-elle !

- Mais alors, quel est-il ? J’aurais dû épouser votre sœur, Eve ! A ce moment, elle croit élever vers lui un regard de reproche, mais qui retombait toujours avec résignation. Car qui pouvait lutter contre Philippe de Beaumanoir ? Surtout pas elle, qui comprenait tout le sens et les significations de ses paroles. Cela lui rappelait ses conditions de manufacturière, puis de bonne à tout faire, occupations qui l’avaient si bien prise, que contre toute attente Philippe avait fini par se rapprocher d’elle. Suite à une séparation difficile avec la marquise de Moreuil, il avait tout naturellement jeté son dévolu sur Eve, et, vingt-cinq ans après, il la convoitait encore, mais le baron, qui avait tenu à conserver des parts entre lui et le puissant et redoutable Beaumanoir, avait conservé le bon œil et le plus vigilant sous ses airs débonnaires, et indulgents. Beaumanoir se retrouvait donc définitivement avec Nane, et ce résultat et ce concours de circonstances était un peu le fruit, et le résultat de sa vengeance, et de sa rancune à l’endroit des deux premières. La première eût doublé sa fortune, et sa réputation, en même temps qu’elle l’eût ruinée, et la seconde par sa docilité et toutes les attentions qu’elle offrait à Richard, lui donnait une large idée de ce qu’elle lui eût offert, et de ce dont elle le privait, avec elle.

- A quoi songes-tu, dit Nane, qui sortait de son accablement.

- A toutes les richesses inutiles, et à toutes les largesses dérisoires que j’étale devant vous, ma chère !

- Ne te plains pas, elles m’ont permis de commander chez le traiteur ! Telle était la vie quotidienne de Beaumanoir, la vie de tous les jours, tout au moins ! Car il y avait la vie cachée de Philippe, qui était si souvent en déplacement à la Bourse, ou en province, pour soigner et étoffer son portefeuille d’action. A chaque fois, il avait la satisfaction de retrouver la fille, la nièce et parfois, l’épouse de ses principaux administrateurs, ou collaborateurs. Selon le protocole et le contexte, il commençait par aligner des promenades avec le Maître de céans, faisant avec lui le long, le patient inventaire de tout ce qu’il y avait à lui racheter, pour le revendre, ensuite, à des baronnies ou à des féodalités plus fortes, plus ambitieuses ou plus puissantes. Puis on passait à table, où Philippe de Beaumanoir, en dépit de son âge avancé, était passé expert, et tellement habile, en l’art et la manière de faire du pied à la Maîtresse de maison. A plus de cinquante ans, il exigeait, au dessert et au su de tous, de passer à d’autres coursives et à d’autres dépendances et officines. Aujourd’hui, et à présent, à près de soixante dix ans, il se contenait d’épier, avec jubilation, les réactions tacites, de celle dont il venait d’entreprendre l’époux de façon plus mercantile, et volubile. Elle avait des façons de rester muette, impassible ou alors de jeter des regards amusés ou éplorés, à son aristocrate d’époux, qui semblait se cabrer et rétorquer : « - Avec ce type d’individu, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » Et, somme toute, il avait raison, puisque ses ardeurs finissaient par s’atténuer, au moment où l’on parlait affaires, au cours de la ballade digestive. Au début, elle commençait mollement, on y parlait botanique, et l’on faisait le tour du jardin, et de la politique nationale, et internationale. Et puis, la conversation s’engageait sur les points précis de rachat ou d’acquisition des trois hectares en jachère, ou sur les actions à introduire en bourse ; sur un domaine ou deux, dont le prix ne cessait de monter, et que seule, la main assez longue de Philippe de Beaumanoir pouvait acquérir. En général, la gente féminine en profitait pour s’éclipser, mais il arrivait que la maîtresse de maison demeurait dans le grand salon en tenue de soirée, pour y attendre le prestigieux invité, et pour lui faire des œillades, ou des regards appuyés et pour que les transactions arrivent, dans chacun de ces trois registres ou de ces trois domaines, à leur terme. L’œil de Philippe de Beaumanoir se plissait alors d’un air gourmand, et malicieux, mais, à ce moment-là, le cognac et les liqueurs rentraient en jeu, et, la soirée aidant, chacun tenait son rôle de sommelier ou de camérier, Philippe marmottait et inclinait du menton, et se laissait conduire à la voiture déjà attelée pour lui, sans aucune difficulté. Ce n’était plus que soupirs, et soulagement. Quelquefois aussi, assez rarement, il voyageait aux Amériques et en Russie, où lui, qui d’ordinaire était un homme de peu de mots, se faisait soudain plus volubile, pour rentrer dans des diatribes folles et profondément, fanatiquement révolutionnaires. Pourquoi se lançait-il dans de telles imprécations ? Cela restait un mystère pour tous, sauf pour lui- même. Il avait toujours à se venger d’un détail précis qui remontait généralement à Nane Bécu. Un regard, une réflexion, une attaque imprévue, que tout en bredouillant, elle lui avait adressée. Il ne lui répondait jamais directement, ni effrontément, car il savait que comme elle lui servait de potiche encombrante, elle se trouvait, de par ses fonctions, et son statut, incontournable, qu’elle ne représentait rien, pour lui, et qu’en même temps, elle incarnait tout. Des infortunes, des revers, un refus, que ce fût au fond d’un lupanar ou au fond d’un Ministère, le moindre affront s’enfouissait alors au plus profond de lui, et s’extériorisait une fois rendu à l’étranger. Là, il demandait aux Américains, du fin fond d’une misérable salle, de rentrer en guerre contre l’Occident et les Balkans, et d’abord contre eux-mêmes, et de mettre et de verser la moitié de la civilisation, dans ce qui s’apparentait à un bain de sang.

     Une fois qu’il avait voyagé d’Ouest en Est, il tenait le discours exactement contraire, ce qui le faisait et le rendait indésirable sur tous les continents. De retour à Paris, ses affaires avaient chuté affreusement. Cela ne le désarmait pas pour autant. On eût dit que les revers, de toute sorte, les catastrophes, lui permettaient de se redresser, de camper sur lui-même, de croire, dans le rebondissement de ses positions. Le plus grand, et le plus inexplicable phénomène, était que cela ne pouvait que fonctionner ! Au plus profond de la ruine, et de la détresse, on voyait alors arriver, et parfois affluer, jusqu’à lui, des fondés de pouvoir, des intermédiaires, qui se proposaient de le renflouer d’une manière ou d’une autre, en entrant dans le capital d’action. Il y avait peu de témoins, de ces scènes imprévues, et surréalistes, sinon Nane Bécu qui ne s’en amusait même plus ! Tout ce qu’on pouvait en dire et en conclure est qu’elles étaient suivies d’effet, puisque le lundi suivant, en scrutant et en repliant son journal, sans avoir d’autre, et nul effort à faire que de se plonger dans ses méditations amères et vengeresses, il pouvait, à cet instant précis, afficher un sourire vainqueur. « - J’avais vingt-trois parts il y avait seulement huit jours, j’en ai aujourd’hui cinquante six pour le même prix, ma chère ! Et vous ne dites rien ? ». Nane Bécu ne disait rien, parce qu’elle était comme lui, tiraillée entre le passé, et l’avenir.

     Quel était celui, que lui réservait Monsieur le Comte, en dehors de ses éternelles suffisances, et fluctuations ? L’opprobre, la désillusion, la mort, la fin de tout ? Seulement, la malheureuse ne pouvait pas pousser ses réflexions plus loin, alors que le Comte avait déjà projeté ses pensées sur ce que ses soutiens venaient de lui rapporter partout en Europe et dans le monde.

     Nane et Eve Bécu avaient toutes les deux été petites mains dans l’industrie du textile, et destinées à disparaître à l’âge de quarante ans. Seulement, toutes ces dames de la haute baronnie, dans leurs œuvres charitables et sociales, s’étaient émues de la situation d’Emile et Emilienne Bécu. Lui, était un ancien métayer, abîmé par toutes les révolutions, et son teint, sa dentition, ses fluxions de poitrine s’en ressentaient, et en attestaient. Emilienne était une ancienne ouvrière, qui avait su se hisser au rang de la petite bourgeoisie, grâce à son savoir faire. Toutes ces sollicitudes avaient attiré l’attention de Montorgueil, elles avaient fini à la mort du père, puis la mère et la fille sous leur aile et leur protection. Il avait fallu réserver un sort honorable, et, surtout, trouver un avenir à la malheureuse, une fois devenue orpheline ! Ils avaient cherché en vain, toutes les hypothèses, ainsi que toutes les issues honorables, et la solution s’était présentée d’elle-même, lorsque Richard sortait d’une union houleuse et chaotique avec les Moreuil. Ce mariage boiteux, et innommable, pouvait se faire désormais tout d’une traite, bien qu’irréalisable ! Nane était décidée à descendre la spirale sans fin, de sa condition humaine, tandis que Richard, le fils tant adulé dans son rang et dans son titre, devait éviter des procès qui devaient se solder, à l’invitation des témoins, par une issue dont il n’était pas sûr de se relever. Epouser Nane Bécu était la sûreté garantie. Voici donc, qu’un mariage extrêmement boiteux, et périlleux, se préparait par la voie civile, entre Richard et Nane, à l’ombre de laquelle Eve se faisait à la fois entière, et effacée, pleine de présence, muette avec beaucoup d’attente et d’espérance, dans le regard. C’est d’un commun accord, qu’ils avaient choisi d’enterrer leur jeunesse commune. Il se marierait avec Nane, et elle demeurerait : vieille fille. Seulement, ils eurent le temps de se concerter, et, contre l’avis formel, d’Eve, il dénonça en des termes peu choisis les fiançailles, et annonça à son plus proche entourage, que ce serait Eve, ou rien !

     Ceci mit le feu aux poudres dans les tentures du milieu mondain ! Et ce trop boiteux hymen fut ajournée, à peine avait-il été publié, déjà en proie aux rumeurs et aux chuchotements, sur les bancs où se faisait et où se défaisait le monde. Alors, ce furent des comportements, des transports comme l‘un et l’autre, n’en avaient jamais connu, et au point que les derniers survivants de la branche Montorgueil et ceux, bien vigilants et bien en place, de la famille Bécu, étaient tous sur une solution très rapide. Elle fut donc trouvée, tant on redoutait leurs foudres, et leurs représailles. Nane fut envoyée chez Philippe, dont le célibat se prolongeait, et devenait préjudiciable à ses humeurs, près deux unions douairières qui lui aient été tout autant préjudiciables, elles aussi, et elle subit alors un redoutable interrogatoire. A l’issue de ce questionnement, Nane subit le plus éprouvant, le plus pénible, et, sans doute, la malheureuse, le seul et unique interrogatoire de sa vie ! Tout y passait, à tel point, que sans posséder trop de jugement, Nane se demandait où ce monstre, qui entendait l’entourer de tous les bienfaits de la terre, mais qui allait peut-être devenir son bourreau, avait-il pu collecter, en si peu de temps, mais aussi vite, toutes les informations qu’il était en train de lui asséner, et de lui débiter, que ses parents, tout d’abord, étaient d’une extraction qui ne lui plaisait, et qui ne le convainquait guère, mais qu’il accomplissait un effort surhumain et suprême en matière de recherche morale, et matrimoniale. Qu’il ne cherchait pas d’autre vertu, chez une femme, que domestique et morale, et que tous les autres vertus ou aspects moraux étaient, chez elle, autant de « visas pour l’Enfer ». Enfin, il avait conclu son anathème, qui n’était ni trop court, ni trop long, en disant à la malheureuse qui sortait si peu de chez elle, et encore moins dans le monde, sinon pour les travaux de blanchisserie ou d’intendance, ou les basses besognes que si elle dérogeait une fois à ces points ou à ces règles, il la renverrait dans ses pénates, c'est-à-dire dans ce ruisseau où il avait eu la bonté de lui tendre et une main, et une rame, pour la sauver du naufrage. Nane n’eut d’autre choix ni de réflexe que de signer et contracter un pacte civil. Faut-il, à ce stade, entrer dans les petits papiers et dans les baux draps, de Nane Bécu, à présent que Philippe lui avait obtenu le titre de baronne du Fayel ? Le fait est que Nane se faisait douloureusement, et péniblement, à son titre de baronne, et elle ne pouvait guère l’exprimer, que par une espèce de prostration qui se voulait taciturne. Philippe de Beaumanoir achetait tout, et revendait tout. Devant toutes ces transactions, qui s’avéraient parfois âpres, longues, et difficiles, il perdait tous ses moyens de concentration, de pouvoir et d’attention devant cette silhouette inamovible et massive, qui était incapable de toute réaction, ou de toute sensation. C’était la raison pour laquelle il s’enfuyait facilement en Province, et à l’étranger. Il ne rentrait dans ses domaines, que pour se voir, et s’entendre dire, toutes ses incartades, et toutes ses infidélités, qu’elles fussent infondées, ou avérées. (Mais Philippe était alors suffisamment faible, et absurde, pour ne pas lui opposer tout ce qu’il y avait entre eux, comme silence et comme mépris). Il lui répondait par des saillies bruyantes, qu’elle anticipait, ou qu’elle esquivait par des sons gutturaux, et inaudibles, et dès que la conversation s’envenimait, ou s’éternisait, ce qui ne tardait généralement jamais, il partait dans des accès de coups et de violence inouïs, mais Nane, robuste, et massive, restait devant lui de marbre, et il partait. Il y avait, dans ce couple extraordinaire comme dans d’autres, le même miracle de l’habitude, qui faisait qu’ils s’accordaient, et se désaccordaient, avec la même déconcertante facilité. Rouée de coups, Nane se taisait, se reconstituait, se redressait presque, sur ses coudes meurtris, d’abord, sans quitter son fauteuil afin de ne pas éprouver ses ergots, et comme un vieux coq qui aurait été éprouvé par un difficile combat. « - Vous ferez bien attention à ne pas oublier nos papiers comme c’est arrivé la dernière fois, que j’ai obligé votre administrateur à venir ici ; et vous en profiterez, aussi, pour pas oublier le châle de laine que je vous ai confectionné moi-même. Et si vous avez un attelage de trop, et bien vous pouvez toujours me l’envoyer, et, ainsi, penser à moi, ce ne sera pas, de refus ! ». Ainsi, parlait la moitié du Comte de Beaumanoir, de façon toujours désordonnée et décousue, et qu’il fallait s’efforcer de recoudre soi-même. Ainsi, lui répondait-il en s’exécutant par deux fois en silence, mais sans le remercier, ni sans lui jeter les phrases assassines dont il avait si souvent l’habitude, parce qu’il savait qu’il s’arracherait une nouvelle fois à son emprise et qu’il triompherait d’elle, par des élans de réjouissance imprévus, et de bonnes fortunes planifiées ; elle le laissait partir sans un au revoir, avec un mélange de satisfaction et de rancœur contenue. Sur les quatre principaux interlocuteurs de Philippe, qui tous avaient croisé sa destinée ou sa route d’une façon ou d’aune autre, au cercle, en son manoir, dans divers conseils d’administration ou à la bourse, et bien ils avaient trouvé porte close à la haute grille, et à la lourde poterie de son domaine. Ils ne s’étaient même pas demandés si Beaumanoir avait des motivations puissantes ou des griefs anciens, pour ne plus leur accorder le moindre droit de visite. Ils avaient eu pour seul réflexe de se concentrer sur le baron Richard ; qui avait, seul l’oreille de Philippe mais l’on en savait la seule et unique raison, et, malgré une tentative de rapprochement toute récente, au cours et à l’occasion d’une partie de chasse, il fit savoir qu’il n’avait pas du tout l’intention de renouveler l’expérience, et l’infortunée Eve le lui avait fait comprendre, à son tour. Tantôt absent de toute conversation, à ressasser et à énumérer, toutes les rancoeurs et les infamies, qu’il avait égrenées derrière lui, tantôt fixant Eve, de bas en haut, comme s’il retroussait ses vêtements en imagination, et sans rien pouvoir capter de ce que Montorgueil lui narrait, toutes ces mises en garde inutiles n’intéressaient pas Beaumanoir, qui, de toute façon, les balayait d’un revers de main. Eve, et le baron, ne voulaient plus lui apporter, ni écoute, ni crédit, dont il n’éprouvait pas la moindre nécessité, pouvant écraser amis et ennemis d’une simple rumeur, ou d’un revers de bourse, qui se lisaient à son regard cruel, ou tantôt fuyant. Les relations, jadis si prospères et puissantes, entre Beaumanoir et Montorgueil, s’étaient donc arrêtées là, malgré les pressions de Mortcourt. Les deux préoccupations du Comte de Montorgueil allaient, désormais, vers sa sœur qui était à peu près de son âge, et qui ne pouvait vraiment, absolument rien faire de sa vie, bien qu’elle fît partir celle-ci dans toutes les directions possibles. Elle avait voulu embrasser tous les métiers, y compris les plus ingrats, sans pouvoir exercer aucun d’entre eux, et une certaine naïveté, une certaine application docile, et un excès d’habitude, avaient fait qu’elle se prédestinait au métier sans grand relief, de maîtresse des écoles, mais Eve ne voulait pas qu’elle exerçât à proximité du domaine ! Et ce refus était totalement incompréhensible, et cependant, en grattant un peu dans l’inconscient des uns, et des autres, le baron, n’avait eu aucun mal à reconnaître que sa sœur entendait, au-delà de cette tâche ingrate, mais plaisante, d’institutrice, se tenir au plus près du domaine, dont elle entendait bien occuper l’un des étages, ce qui contribuait à mettre Eve Bécu hors d’elle, qui, au fond, était tout l’opposé de Gontrande, elle avait une existence, qui poursuivait un but médiocre, mais suivi, qui était de vivre des dividendes du baron, son époux, tandis que Gontrande était un mélange de folie et d’organisation, et de dispersion fantasque, et de désordre méthodique ! On le voit donc la première de ses préoccupations était pour un être qui avait dû lui être le plus cher au monde, et qui lui était au fond la plus secondaire, et la plus indifférente. La seconde était pour Charles bien plus que pour Julienne. Julienne était une femme effacée, à peu près indifférente à tout, et pour laquelle il n’avait aucune attirance ni appétence particulière, il était d’ailleurs, par sa constitution, par ses manières, par sa vision domestique et conjugale des choses, très attaché à cette vie domestique avec Eve. Il cachait, par devers lui, des idées révolutionnaires très avancées sous des dehors bourgeois, qui l’obligeaient, au départ, à se soucier peu de l’avenir et des états d’âme de Monsieur et Madame de Bonne mains. Maintenant, celui-ci se retrouvait au cœur de ses préoccupations. Leur parcours en commun n’avait pas été le même, les Bonne mains, comme on l’avait su et vu, remontaient doucement, mais sûrement, de la petite bourgeoisie à la moyenne, et à la grande, par des voies ancillaires, qui pouvaient, quelquefois, s’avérer les plus sûres, les plus saines, et les meilleures. Avant de rejoindre son fils, qui venait de le faire monter d’une nouvelle génération, il voulait récupérer, pour en faire une dot et une succession, dignes de ce nom, quelques arpents de terre qui lui avaient été subtilisé de façon arbitraire. Il pouvait songer, en cela, à l’homme auquel il fallait compter le moins, et qui agirait le plus, et qui se souvenait de Jean de Rucourt. Il décida de faire l’effort, de venir naïvement au devant de sa grande sœur Gontrande, avant de se tourner, dans un ultime effort, vers Charles, qui faisait jouer ses relations en faveur du Comte de Morcourt, comme il en avait pris plusieurs fois l’initiative, de lui-même ou quand on l’avait pressé d’agir en ce sens. Cependant, quand il s’approcha de Gontrande, elle se montra exaspérée, et distante, car sachant ce que lui, allait exiger d’elle qu’il voyait toujours excentrique, mais seule, sans que cela fût forcément volontaire. « - Savez-vous seulement la seule chose que j’ai jamais demandée et exigée de vous, ma chère ?

- Certes, mais mes choix et mes perspectives de vie, ne vous regardent ni ne vous atteignent absolument pas, Richard.

- En êtes-vous si sûre, à la réflexion ! Vous avez su vous montrer perspicace, et lucide, le jour où je faillis épouser Diane Bécu au lieu d’épouser Eve, et, ce jour-là, vous m’avez fait faire un bien meilleur parti. Aujourd’hui, j’inverse les rôles pour vous prier de bien vouloir vous rapprocher du Comte de Morcourt.

- Je présume que vous n’y songez même pas, du fait qu’il pourrait être mon fils !

- Et bien justement, le cœur s’assouplit, et les confidences ne s’en ouvrent que mieux !

- Vous perdez la raison. Et que dois-je lui faire, ou lui dire ?

- Je pensais sincèrement que vous vous rapprocheriez du Comte, avec toutes les précautions, et toutes les inclinations que vous avez eues pour lui ?

- Mais qu’est-ce qui a pu vous amener à de si hâtives conclusions, je ne vous reconnais pas, en ce sens que vous perdez complètement la tête !

- Et vous, en partie ! Et c’est cette partie-là, qui fit tout ce qui fit votre lucidité, que je voudrais retrouver, en vous !

- Je voudrais que vous vous mettiez bien en tête, que je ne pourrais m’ approcher de Monsieur le Comte, ni de près, ni de loin. Il m’effraie, il m’horripile, il me dégoûte !

- Vos convictions, et vos appréhensions sont bien marquées ! Je vous demande de le renflouer, par votre père, d’abord, je crois qu’il s’agit de Monsieur de Saint-Acheul.

- Ne mêlez pas mon pauvre père, qui est aussi le vôtre, à toutes ces affaires, voulez-vous ?

     D’ailleurs, vous allez le voir, quelquefois, en son domaine ? J’en doute fort !

- Ma chère Gontrande, je vous ai déjà dit tant de fois, que je joue, chaque fois, chez lui, le transfuge transparent.

- Je ne sais pas ce que recouvrent ces termes, mêlés l’un à l’autre, et ce que je dois entendre par chacun d’eux.

- Il donnera tout pour vous, croyant faire votre seul, et exclusif bonheur, au prix et au détriment du mien !

- Si vous pensez vraiment cela, de lui, je crois que notre entretien est déjà clos !

- Je ne crois pas tout à fait ! Vous m’avez demandé une place dans l’Administration, ma chère Gontrande ! Y tenez-vous toujours !

- N’y songez plus, de même que je n’y songe plus moi-même !

- Vous m’avez demandé, également, une place de professeur des Ecoles !

- N’y songes pas davantage !

- Vous renonceriez à tout, alors !

- Et vous feriez pas mal, d’en faire autant, et sur chacun des sujets sur lesquels vous essayez de me faire venir !

- Et monsieur le baron de la Gorce, qu’en faites-vous ?

- Je vous prie de ne pas le mêler à toutes ces affaires !

- Le baron de la Gorce aurait-il autant de valeur, pour vous, qu’il aurait si peu d’égards, et de valeur, pour nous ?

- Je ne comprends pas, ce que vous voulez dire, ni où, vous voulez en venir ?

- Il pourrait voir Monsieur le Comte, pour lui vendre ces deux ou trois Sculptures ou tableaux de Maître, que Monsieur le Comte attend impatiemment de lui acheter d’un bon prix ! Et, en contrepartie, il pourrait convaincre notre père de lui céder ces quelques arpents de terre qui manquent tant à son domaine.

- Je ne vous savais pas de si vils et de si bas, calculs !

- Ecoutez, ma chère Gontrande, résumons la situation !

- Résumez-la une dernière fois, je vous prie, car je pars, je prends congé de vous !

- Vous ne voulez pas intercéder auprès de notre père, qui a fait si peu pour nous, et qui pourrait faire tant de choses pour notre ami.

- Il est le vôtre, et guère le mien, et vous le savez très bien !

- Sachant tout cela, et ce qu’il nous fallait en attendre, je me suis tourné alors vers le Comte de la Gorce.

- Avec et auprès de notre père, vous pourrez prendre toutes sortes d’initiatives, mais avec Monsieur le Comte, je vous prie de ne pas vous en approcher, ni même faire référence à lui.

- Et, cependant, toute sa générosité et toute sa trésorerie, à défaut de nous aider, auraient beaucoup aidé Jean de Rucourt à se renflouer, et ceci sur tous les horizons et sur tous les plans, et à faire face au terrible et redoutable Philippe de Beaumanoir.

- Vous lui attribuez bien des mérites qu’il ne possède pas !

- Vous le connaissez donc très bien, lui aussi ! Mais je vous reproche de ne pas le redouter comme il conviendrait, ce qui nous rendrait moins vulnérable à ses yeux.

- Mon cher, vous êtes bien à plaindre. Puis-je prendre congé ?

- Oui, ma chère Gontrande, mais je crains que ce soit définitif !

- Si c’est là le jugement que nous avons l’un de l’autre, il sera définitif. Adieu, mon cher Richard ! Sur ces entrefaites, c’est la mort dans l’âme que Richard, en premier lieu, suivi bientôt des autres protagonistes, allait abandonner Monsieur de Rucourt au sort, inéluctable, qui lui était réservé. Richard, le premier, qui savait tout le sentiment que Jean de Morcourt avait eu pour lui, et pour Eve, sans toutes les volontés de les rabaisser, qu’il avait dû contrecarrer et contenir, à chaque fois qu’il avait eu à faire à Philippe de Beaumanoir. Que de menus services s’étaient-ils, ainsi, rendus l’un à l’autre, avant que Fernand de Morcourt ne leur eût demandé d’effectuer la transaction de trop. D’ailleurs, le Comte Jean le voulait-il, lui-même ? Richard était là, au milieu et au cœur de ses réflexions, quand il parvint à Trieste, puis à Venise en compagnie de sa protégée, à qui il avait promis depuis longtemps, ce périple auquel il ne tenait pas. « - Pourquoi teniez-vous à ce voyage, vous qui avez si souvent les pires difficultés à faire le tour de votre propre domaine ?

- Je ne sais pas où vous voulez en venir, sinon à gâter sous n’importe quel prétexte notre anniversaire de mariage ?

- Croyez-vous, seulement, que j’aurais pu l’oublier ? C’est sur ce mot de la fin que le baron, et que la baronne de Montorgueil, s’étaient peut-être séparés dans l’âme, mais qu’ils avaient scellé leur destin, de corps, et d’esprit. D’autant plus qu’en ces deux matières ils savaient se répartir savamment les tâches. Des deux protagonistes, qui continuaient à se faire face pour un duel ou un affrontement final, on voyait tout de suite, on pressentait celui qui allait fléchir et périr. Et il n’y avait plus que deux ou trois arguments, trois atouts, qui pouvaient encore leur être opposés, et si, dans un premier temps, tous les espoirs reposaient sur Monsieur de Bonnemains, qui contrairement à sa femme était capable de tous les sursauts, toutes les initiatives, et bien ces espoirs, et tous les leurres et tous les mirages qui les accompagnaient lui avaient semblé, à lui Richard, se dégonfler comme une baudruche. En effet, Julienne avait semblé, pour une fois, prendre les devants pour l’obliger à quitter la gentilhommière, pour aller se fixer dans le Doubs ou dans la Drôme, près de leur unique fils, et de leur belle-fille. Par deux fois, on avait vu comment Charles s’était désisté avec le plus de discrétion et d’humilité possible, des missions qu’on avait prétendu faire reposer sur lui. Il s’était réfugié dans ce silence résigné mais chargé de désapprobation, de Julienne, qui entendait, soudain ressuscités, exercer une tutelle sur la bru et sur le nouveau-né, héritier d’une conspiration silencieuse. Alors, il ne restait plus que Jean-Edmond, toujours pressé par son entourage, d’intercéder auprès de son père qui possédait des biens incalculables, et qui pouvaient emporter tous les marchés et non pas, sans doute, ruiner Philippe, mais, au moins, le mettre à mal, et le déstabiliser. Jean-Edmond avait trois atouts Maîtres dans son jeu, mais il ne s’en servait jamais.

- Fabienne, tout d’abord, roturière, qui avait gravi tous les échelons et tous les rangs, grâce à la fortune du baron Jean-Edmond, à la réputation toujours aussi sûre, et toujours assurée que son esprit se faisait chancelant, au pas et au rythme d’une démarche hésitante. On ne lui connaissait aucun amant ni dans les mondains de Paris, ni dans les bookmakers de province, et Jean-Edmond cherchait partout ce qui lui valait cette fidélité à toute épreuve.

- Son père, ensuite, dont la fortune et la destinée semblaient liées, désormais, à son fils et à sa bru. Et, comme une illustration inéluctable et inhérente à tout ce décorum, ces deux Vlaminick, expertisés, et contre expertisés, sans cesse soustraits à l’administration, comme si Jean-Edmond voulait en hériter pour lui-même. « - Je vous ai dit d’ouvrir votre main et votre cœur au Comte Jean, si vous voulez seulement accéder aux nôtres. »

     Mais les lamentations de Morcourt restaient sans appel, et sans écho. Morcourt était sans conteste, celui qui s’était dépensé le plus afin que Monsieur le Comte puisse retrouver sa dignité et sa fortune. Fernand de Morcourt était aussi celui qui se retrouvait le plus mal payé dans cette affaire, il avait connu, seul, Monsieur le Comte, trente- cinq à quarante ans plus tôt, quand, pour éviter un scandale à la fois parlementaire, politique ou sous quelque aspect et sous quel contexte, que l’on se plaçât, maçonnique, journalistique ou mondain, il avait dû rapatrier dans ses domaines l’enfant qu’il avait eu d’une de ses bonnes parisiennes, c’est dire de la façon la plus ancillaire qui fût ! Avec la Comtesse, tant qu’elle était vivante, puis seul, avec son entourage de plus en plus restreint, mais qui était au moins fidèle à sa personne et à ses côtés, il avait assisté, impuissant, à toute la scène de cet enfant qui se retrouva comme enfermé, et comme enterré vivant au milieu de ce vaste domaine de Beaumanoir, trop vaste, pour lui, et il eût fallu dire :

emmuré vivant, qui était le terme le plus approchant, puisqu’à peine arrivé dans les lieux, Philippe s’était isolé de lui, occupant tout l’espace du rez-de-chaussée et du premier étage, sans même l’avoir salué, lorsque l’enfant de dix ans avait tenté une approche, il était tombé, médusé, sur un tombereau de reproches de n’avoir pas su remplacer le travail des domestiques qui s’étaient mis en congé. Jean s’était enfermé au second étage, n’osant plus en sortir. Cette situation peu enviable avait duré plusieurs années, avant que Jean ne regagnât l’orphelinat, et le pensionnat. Et ceci pour trois nouvelles années. Il n’avait dû son salut qu’à la disparition presque simultanée de sa mère et de sa grand’mère, qui lui laissaient toutes deux une gentilhommière, et la moitié de leurs biens. Philippe qui ne voulait pas céder un franc, et emporter tout ce capital, sur une fortune déjà imposante, avait répandu des calomnies de vols et dégradations, et d’atteintes aux bonnes mœurs, et s’était fait tout bonnement exclure de l’étude. Il en avait trouvé une seconde, où, résigné, il avait dû rétrocéder la moitié de sa fortune. Avec des trésors d’expropriation, et d’ingéniosité, il en avait repris les trois quarts, et chacun en était là de ses opinions et de ses positions quand Fernand s’assoupit dans son fauteuil Louis Philippe, harassé par ces journées trop longues pour lui et définitivement assommé et dégoûté par les assauts de tout ce « cloaque humain ».

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