Chapitre
Montorgueil.
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Chapitre 1

« 

- MONTORGUEIL ».

« - Va, cous à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle.

- Adieu, adieu, père barbare et dénaturé.

- O Ciel ! Serez-vous aussi impitoyable que les hommes ? Je n’ai plus de secours à attendre que de vous !Abbé Prévost. « - Il est triste de fouiller dans les racines des choses, tant elles sont mêlées à la Terre. »Byron. « - Oui, c’est dans le passé que je poursuis le fantôme de ce qui naguère était en moi. »Byron.

« - C’est dans le passé que je poursuis le fantôme de ce qui naguère était en moi. »

     Byron. « - Il existe des êtres pour qui la tyrannie est le premier besoin. »

« - Qu’est-ce que les romans nous apprennent de l’amour ? Rien que des mensonges qui aident à abréger la tâche. »

     Kierkegaard.

Charles Pigault-Lebrun.

« - La rancune, puis la haine, n’est, comme l’amour, que la conjonction d’une foule de petites impressions, commandées par un choc initial. Si ce choc est voluptueux, ce sera l’amour. S’il est douloureux, ce sera la haine, et tout ce qui suivra viendra s’inscrire sous l’une ou l’autre colonne, ou rubrique. » « - La science du roman n’est pas de tout écrire, mais de tout choisir ».

Jules de Goncourt.

     Léon Daudet.

« - Là-bas, à la façade du château, une fenêtre, brusquement, s’est ouverte ». « - Dans l’ambiance bleue, sous la lune blanche, un palais de songe se dévoile. Des colonnettes en supportent la gracile et fière architecture, les balconnets en corbeille espèrent leur capricieuse héroïne, une loggia au-dessous de ceux-ci, sollicite l’amoureux de sa pénombre romantique ».

Raymonde Machard.

« - Il y a un point d’où l’on a des vues sur le plus beau malheur. On s’extasie alors sur le passé. On reste perdu avec des mots grands qui vous empêchent de remonter, tant ils sont lourds. »

     Roger Nimier.

« - Je n’ai jamais cru en la nature humaine. »

     François Mauriac.

« - Le poids de l’histoire écrase les hommes, et les hommes veulent continuer à vivre. »

« - Les gens sont toujours au courant du malheur, ce n’est donc pas la peine de vouloir le leur cacher ».

« - L’amour n’est-il pas un prétexte au désespoir ? »

Hervé Guibert.

      Florence Delay.

« - Caractère inutile du roman. Il n’y a plus de morts édifiantes ; le soleil fait défaut. »

Michel Houellebecq.

     Prélude.

     Il faut d’abord décrire, ce que fut, ce que reste, ce que demeure encore et ce que restera toujours, Montorgueil.

     Le Comte de Beaumanoir avait été Magistrat, avocat, et était fils de magistrat, lui-même, par son père, et propriétaire terrien, par tout ce qu’il avait pu hériter par sa mère. Il était né à la fin de l’année 1800.A la date où l’on s’était réuni pour parler de lui, il était flanqué de son majordome, de son régisseur et de son âme damnée, d’un jugement et d’une motivation générale, et qui se prénommait Antoine Loisel. On prêtait à cet Antoine Loisel toutes les activités réelles ou supposées, des plus lucides aux moins avouables, querelleur, bretteur, chercheur d’or, aventurier, et financier, tenancier, agent de change, Maître d’armes, le tout se résumant au seul mot de : souteneur. Chacun, ne savait pas vraiment dans quelle catégorie, ni dans quelle époque ou dans quelle période le Comte avait pu chercher celui qui ne le quittait pas d’une semelle, et qui suivait et qui exécutait ainsi à la lettre tous ses ordres. On s’accordait seulement à dire qu’ils formaient à eux deux un duo redoutable. Philippe, Comte de Montorgueil, usait lui-même de plusieurs prénoms, Donatien, Jean, Jérôme, et de noms moins usités qui jouaient sur la première consonne. Il pouvait voyager en Amérique ou dans les contrées de l’Asie ou les déserts berbères, quand il ne se retranchait pas des mois durant à Beaumanoir. Ce qui peut attester du point narcissique extrême où se situait Philippe de Beaumanoir, c’était les lieux de naissance les plus variés qu’ils se donnait pour lui-même ; il aimait bien, quand on le ramenait au passé, se cambrer et se courber immédiatement sur ses positions, et s’inventer immédiatement une naissance de prédilection, qui remontait toujours à Montevideo, ou à Buenos-Aires. En fait, il était né quelques villages, ou quelques bourgades plus loin. Mais c’était là un secret de polichinelle, qui était appris de tous ses interlocuteurs, et qu’ils le connussent de réputation, ou qu’ils se fussent risqués jusqu’à lui. Face au domaine de Beaumanoir, se tenait, non moins imposant, celui de Bellancourt. Ils n’avaient pas du tout de semblables mérites, ni la même histoire, même si l’on pouvait dire que les deux, sans participer directement aux croisades, avaient participé à l’administration de la Monarchie ; les deux domaines avaient été rattachés au même territoire, à la fin sanglante des Terres Saintes. Le père de Philippe de Beaumanoir avait été, à la faveur de ce contexte infini, bailli, et sénéchal. A l’heure où nous reprenons ce récit, et où le fils était déjà dans un âge fort avancé, le père, Eleuthère de Beaumanoir, venait seulement de disparaître, ce qui augurait une belle longévité pour le second. Eleuthère faisait preuve d’un bel humanisme, et on l’avait à ce titre privé du titre de Comte que son fils avait obtenu à trente ans. Il était très vite rentré en conflit avec les autres Comtés, réglés et arbitrés par le chapitre de Beauvais, qui lui attribua d’office, par le biais des relations de son père, des terres auxquelles il n’eût pas forcément droit. Il contrôla bientôt toutes les terres du comté, qu’il revendit, ou qu’il alloua et construisit au prix fort. Le retour du Comte à la Couronne, nous décrit-on, et nous explique-t-on, dans les livres d’alors, se réalisa par « rachat et héritage. »

     A quelques lieues de là, se tenait, non moins infini, l’imposant château de Bell encourt.

     Aujourd’hui, comme hier, la rivalité écrasante des deux édifices, éclatait à vue d’œil, pour qui s’aventurait jusqu’à son seuil. Des jours entiers ne suffiraient pas, à décrire tout l’indomptable, l’infranchissable contraste qu’il y avait entre ces deux arborescentes légendes. Beaumanoir semblait le plus écrasant, parce qu’il se situait à la croisée de toutes ces contrées, lesquelles semblaient dépendre de lui. Le portail, et l’intendance, qui le bordaient, étaient si imposants, et si étalés, qu’ils semblaient un monument, à eux seuls, et à eux deux. Nul point d’eau, ni aucune fantaisie, n’émaillaient le périmètre, du domaine, qui eût été assez vaste, pour les compter, et les démarcher toutes. Simplement, tout était parcouru, et parsemé, d’allées arborées, qu’une main savante, et méticuleuse entretenait, pour la découvrir au silence, et à l’inconnu. Chaque pétale était face à une terrasse et ses trois étages. Ce château, une fois que de rares ombres pouvaient s’en rapprocher, avait l’air d’un immense vaisseau fantôme. On aurait pu, du premier abord, et du premier coup d’œil, situer le personnel de cet immense vaisseau au rez-de-chaussée. On ne savait pas, à quel usage étaient dévolues toutes ces fenêtres, et toutes ces terrasses, qui bordaient, souvent entourées, et tressées de chèvrefeuille, l’ensemble de toutes ces baies vitrées. Il devait y avoir, à ce niveau, six ou huit grandes pièces, qui se dénombraient et se découpaient par un grand salon, à droite, et par l’office, à gauche. Ensuite, il fallait deviner, et suggérer la buanderie, la bibliothèque, le remise. La cuisine, à gauche, et le salon, à droite, devaient fermer ce haut lieu de l’aristocratie qui résistait encore aux assauts de la révolution, et qui se cramponnait encore au conservatisme, et aux valeurs, et aux références bourgeoises. Il y avait, sans doute, l’escalier qui descendait à la cave, et celui qui montait vers le premier étage, qui, comme dans toutes les bonnes maisons, devait monter au premier étage, cela devait servir à Monsieur de Beaumanoir Pour recevoir les rares privilèges, ou les membres de sa famille, qui devaient s’aventurer jusqu’à lui, et où il devait mûrir ses projets les plus sombres, et les plus amers. Le dernier étage, avant les combles, était celui où il aurait dû dormir, mais le comte ne dormait jamais, se tenait dans le fauteuil, et il mûrissait ses plans et projets de revanche. Voilà, quel était le décor où se trouvait Philippe de Beaumanoir, qui se disait grand voyageur, et qui vivait reclus dans ce lourd et inamovible vaisseau, comme un capitaine au long cours, qui dirigerait comme une main de fer, son propre équipage, sans bien discerner tous les corsaires en train de défrayer le sillage des océans, et des mers. Enfin, il y avait cette étendue, à perte de vue infinie, de ce magnifique parc arboré, qui donnait sur une ancienne écurie à droite, et sur une serre, discrète, retirée et magnifique, à gauche. Personne n’y allait jamais, sauf l’intendant de temps en temps. Et, au fond de ce sous-bois, végétatif et indistinct, une muraille, épaisse, infranchissable, que nul intrus, au fil des siècles, n’avait jamais pu entailler, ni franchir. A quelques lieues de là, le château de Bellencourt avait un tout autre aspect, que le précédent. Il avait même l’air de s’étirer tout en largeur. Il n’y avait pas de maison de gardien, très peu de dépendance qui donnaient à même la rue, trépidante, du passage des chevaux. Les bâtiments étaient d’anciennes remises à foin, qui avaient dû servir à des relais de poste, puis on y avait entassé le matériel, et l’outillage, de divers métayers successifs, et puis tout cela avait été laissé à l’abandon, et dans une négligence telle, qu’il invitait à fuir, à retrouver presque Beaumanoir, avec ses rangées peaufinées et millimétrées. Celui-ci ne faisait que deux étages, mais surprenait par son mystère et sa profondeur.

     A quarante et un ans, le chevalier Jean de Beaucourt était devenu le propriétaire de ce château de Bellancourt, mais depuis qu’il était installé dans ces lieux, on ne le laissait pas travailler, il y avait toujours l’administrateur et le bailli, lesquels le harcelaient pour tel ou tel problème administratif. Il y avait, pour le confirmer dans ses appréhensions, des allées et venues indiscrètes, et répétitives, quelques dégradations dans la grille, et des départs de feu.

     Est-ce qu’il fallait vraiment mettre tous ces désagréments, sur le compte de ce bailli, et de cet administrateur ? Quelle était la main, et quelle était l’ombre, qui se dessinait derrière eux ? Il était tout à fait sûr, en tous cas, que tout cela provenait du fait que le château de Bellancourt avait été acquis, sous l’Empire, des seules affaires que le chevalier de Beaucourt avait acquises dans ses voyages et ses transactions avec l’Allemagne, cet autre Empire contre lequel toute l’Europe semblait liguée en ce moment. Il y avait cela, il y avait tout cela, qui recouvrait des démarches financières et diplomatiques, et il y avait eu la ré industrialisation de la France, sous l’essor, et sous l’élan de l’Allemagne, et cette expansion industrielle de la région n’avait pas pu se faire sans éveiller les jalousies des baronnies ruinées, à commencer par Philippe de Beaumanoir, qui voyait ses hectares fondre les uns après les autres ; ses mines, qui fermaient à cause de la houille, mais aussi, à cause de cet ennemi implacable et insurmontable, et qui était l’acier. Sans la guerre, le chevalier se serait lancé dans l’aéronautique et la navigation. Mais, ici comme ailleurs, le destin en avait décidé autrement, comme lors des événements décisifs, de la guerre et de la commune. Une fois, qu’on avait fait le tour de Bellencourt, qui allait tout en longueur, et qui finissait au creux des vallons, et au cœur de la végétation, il fallait être de ceux qui, fort rares, eussent la possibilité de s’introduire chez le Maître de céans, qui symbolisait pour lui-même, sinon pour les autres, la puissance, de la réussite et de l’argent. Du reste, ce n’était pas un hasard, si le chevalier Jean de Beaucourt avait laissé ces quelques hectares en friche, lui qui aurait pu en racheter beaucoup d’autres. Il voulait certainement opposer tout le contraste qu’il y avait entre le domaine de Beaumanoir, où chaque caillou était rectiligne, dans l’allée et dont aucun ne débordait dans les massifs alentours. Chaque arbre était émondé, chaque vitre brillait, chaque objet était immuable, à sa place, et la balustrade repeinte tous les ans. Et tout cela pour une seule âme, qui ne daignait jamais jeter un regard, sur toutes ces étendues aménagées pour elle, et qui recevait un parterre très restreint de visiteurs, et de courtisans. Des deux antagonistes, c’était Jean de Beaumont, qui était le plus éclairé, le plus cultivé et le plus fin, sous des dehors rustiques ! Il avait, comme son rival, des notions juridiques, qui lui permettaient de faire valoir et de gérer son patrimoine au mieux ! L’apprentissage des langues lui avait été d’un grand secours en Angleterre, en Allemagne et en Hollande. On sortait de la féodalité pour la centralisation, et c’est là que les antagonismes se faisaient sentir. L’un tenait son pouvoir du Roi, et son rival de tous les Maîtres qu’il pouvait se trouver dans les allées et les méandres du pouvoir. Le premier représentait encore la noblesse et le clergé, le troisième était déjà dans le tiers Etat. Philippe avait, pour lui, les tribunaux, qui lui obéissaient au doigt et à l’œil, et Jean avait les militaires, qui résistaient, ici comme ailleurs, aux assauts de la révolution. L’un aimait à répéter que le droit commun est pour tous, et l’autre, qu’il n’y avait pas de « droit commun à tous. » Philippe avait établi depuis longtemps, des juridictions et des tribunaux qui lui étaient propres, qui étaient là pour établir ses prérogatives, et pour devancer ses désirs, Jean croyait encore que toutes ces institutions avaient un rôle social, dévolu à chacun. C’était Jean, qui avait le plus tort, et qui allait s’en rendre compte par la suite ; mais les deux antagonistes s’affrontaient, impitoyablement et inexorablement, sur la même erre ; celle qu’ils allouaient aux baronnies locales, ou celles qui les amenaient à construire des usines un peu partout dans le département, ou dans la région, car, quelle qu’en fut la forme, la production ou la teneur, chaque usine qui s’implantait sous l’impulsion de Bellencourt, avait pour rivale, et rentrait dans le sillage de Beaumanoir. Sans sortir de ce balcon, ni de ces alcôves, les transactions avec les bourses ou avec les ambassades, ou les Ministères allaient bon train ; qui l’emporterait sur le tungstène ou sur le bois, qui l’emporterait, de la houille, ou du tungstène et de l’acier ? En avions-nous fini de ces considérations et de ces échanges économiques ? On pouvait les résumer, e disant d’eux que l’un était le chevalier poète, et que l’autre avait toutes ses attributions de juriste et de bailli, fils, et petit fils de Saint-Louis, attachés finalement au Comté du Beauvaisis et à leurs domaines respectifs. Jean se sentait gentilhomme avant tout, et il redoutait Philippe comme ancien fondateur et directeur de l’Ecole des Annales, il semblait que tous les deux, sans que leur degré de parenté n’eût aucun rôle à jouer, se fussent rangés sous le même adage qu’ : « - Autant l’homme doit à son Seigneur de foi et de loyauté à raison de son hommage, autant le seigneur en doit à son homme. » Mais le Seigneur en avait deux, et le fait qu’on pouvait d’ores et déjà établir, et qui ressortait de tout cela, c’était que le premier observait ces préceptes auprès de qui de droit, et que l’accent, et l’effet ne lui en étaient pas toujours rendus, et que Philippe de Beaumanoir, quant à lui, n’observait rien, de tout cela, et que le Seigneur tout puissant en question, semblait lui accorder tous ses bienfaits à mesure de tous ses gestes et manifestations de parjure, et d’impiété. En retournant de Jean de Bellencourt à Philippe de Beaumanoir, on ne savait pas lequel, des deux, était le véritable technicien du pouvoir royal ! Jean de Bellencourt, bien sûr et tout d’abord, par essence, et par nature ! Mais Philippe de Beaumanoir exerçait, sur tout cela, et sur les uns, et les autres, une sorte de droit naturel, de pérennité ou de mort. Il était, malgré tous les aspects et les caractères de sa réclusion, porteur des conceptions nouvelles qui accompagnaient la naissance de l’Etat. Il avait une conception toute nouvelle, de la nature et de la théorie du nouveau pouvoir royal, et des soulèvements et des soubresauts de l’histoire.

     Il s’était lancé, bien avant son rival, dans la production normative. Il pouvait faire tous les établissements qu’il voulait, à son seul, et unique profit. Pour lui, tout ce qu’il établissait devait être tenu, et les autres en supporteraient les lourdes conséquences. Il était « le grand suzerain » « fielleux du royaume ».On s’interrogeait encore sur cette suprématie écrasante des lieux subsistant entre les féodaux et les vassaux. C’est sans doute qu’il se plaçait lui-même dans la droite lignée, et dans la conception romaine de l’Etat. Philippe de Beaumanoir avait pour lui la puissance législative, et souveraine. Mais on pouvait dire, de lui, qu’il avait des idées assez avancées pour ce qu’il savait, et ce qu’il voyait, de la société qui était en train d’avancer sur son temps. Il ne fallait donc rien restreindre, de l’action et la portée de Philippe de Beaumanoir, en particulier, mais au contraire la façon très réaliste qu’il en avait. De toute façon, les deux protagonistes sortaient tous deux sur le même pied d’égalité, du même cadre féodal, pour entrer tous deux dans la modernité, même si les autorités législatives et militaires tenaient tout le monde sur le pied de guerre. Le pouvoir législatif dont usait et savait user Philippe de Beaumanoir et dont Jean de Bellencourt se montrait particulièrement dépourvu et maladroit, ce pouvoir était lui-même tributaire de principes féodaux qui étendaient, ou qui restreignaient la haute justice sur le territoire du royaume qui tremblait tout entier de sa haute justice. Philippe de Beaumanoir était le seigneur des lieux ; Jean, n’en était que le vassal. Philippe de Beaumanoir avait beaucoup de règles de conduite à appliquer aux autres, mais il en avait fort peu pour lui-même. Il y en avait peut-être trois, en tout et pour tout. Il dirigeait, d’une main de fer, ses établissements, et à chaque fois, qu’il y avait un conflit dans l’un d’entre eux, ou qu’il était lésé, dans le rapport et dans les bénéfices des es affaires, il disait toujours que chacune de ses parties devait avoir et s’en sortir par une « raisonnable cause ».

     C’est par ce seul leitmotiv qu’il désamorçait les conflits, et qu’il les ramenait toujours à son seul profit. Ensuite, il demandait à chacun de ses hôtes, ou de ses interlocuteurs, de respecter les lois divines, et les bonnes mœurs, ce qui ne laissait pas de le surprendre, et d’interloquer ses mêmes interlocuteurs, chacun savait le peu d’empressement qu’il avait pour appliquer ces deux beaux principes à lui-même, et l’allégresse qu’il avait à les transgresser l’une et l’autre, et à dénigrer et à condamner ceux qui osaient lui en faire la remarque. Fallait-il établir la liste, exhaustive, de tous les préceptes vaniteux de Philippe de Beaumanoir. Celui qui venait tout de suite, dans la hiérarchie de tous ceux qui venaient de lui, était encore que chaque administrateur devait se rendre « d’utilité générale ».Quand on lui demandait de se préciser, il disait que cela se passait de commentaire, et tombait sous le sens. Et il allait rejoindre ses barons, dont il était, parce qu’ils étaient « de grand conseil ».Ce décor dénonçait bien les rapports de force politiques entre Beaumanoir et les Bell encourt, dont les seconds représentaient seuls, la préservation de la noblesse féodale. L’un voulait donc exproprier l’autre par les pouvoirs de l’insurrection, opposés à ceux de la Monarchie. L’un voulait être sénéchal et bailli, l’autre Ministre, mais le long chemin des deux leur était d’une égale longueur, et d’une même difficulté à parcourir. Chez Philippe de Beaumanoir, chacun pouvait demander une audience, qui restait difficilement accordée. Et, dans tous les cas de figure, ils pouvaient demander un amendement de jugement. La querelle entre les deux protagonistes, et redoutables adversaires, était née de la nomination des baillis et des sénéchaux. Chacun des deux adversaires envoyait les baillis contre ses prévôts respectifs, pour se plaindre, en bonne réciprocité, de l’un ou de l’autre, pour inspecter les baillages, au nom de l’Etat, ils étaient rétribués, jadis, par le Roi, et aujourd’hui, par la Révolution. On les disait, jadis, des agents de l’administration Royale, on les disait, aujourd’hui, délégués du progrès et de la révolution en extension, et en marche. Par son action judiciaire de bailli, dont il avait lui-même l’usage et le pouvoir, on disait, de Beaumanoir, qu’il « avait contribué à la pénétration croissante de l’influence de l’Etat sur la justice féodale ».Quelques affaires, où ses administrés avaient fait bien des victimes, les faisaient encore trembler devant l’étendue de ses pouvoirs.

Chapitre 1.

Le château de Fayolle était un condensé des deux premiers. Un haut portail grillagé, avec des protections tout alentours, une pelouse qui faisait le tour du domaine, et savamment entretenue, afin que chacun puisse voir l’état naturel et général où il se trouvait. Les dépendances, à gauche et à droite, ne comportaient aucune maison de gardien. Derrière, le verger était arboré, et tout en longueur, mais il ne débordait point sur les domaines avoisinants. Au rez-de-chaussée, quatre pièces, qui étaient, avec la buanderie, et le cellier, dans les mêmes dispositions qu’à Beaumanoir, et à Bellencourt, et quatre pièces au premier étage, il n’y avait plus que les combles qui refermaient cette gentilhommière qui avait tout, en elle, de la réclusion et du repli discret, et tiède, propre et propice à la confidence, comme celle qui s’instaurait aujourd’hui, à la fin de cette année 1889. On attendait quatre protagonistes, dans le grand salon, où l’on savait qu’il manquerait, par la force des choses, le principal et le plus essentiel, des protagonistes. Richard, baron de Montorgueil, avait descendu à pas lents, le grand escalier, et il allait, dans le verger, et dans le cellier, et il finit par congédier sa domestique, en laissant s’affairer sa cuisinière pour ses hôtes. Foie gras, chèvre chaud, île flottante, tarte meringuée et sorbets, étaient au programme du menu. Richard, baron de Montorgueil, était le premier de ces quatre notables ; parce qu’il était sous doute le seul, parmi eux, à en vouloir à Philippe de Beaumanoir. C’eût été remuer le couteau dans la plaie, et en particulier la sienne que de résumer la situation, autrement que la nécessité de la relation. Toute la vie de Richard, avait dépendu de la force et des faiblesses, de Beaumanoir, et Eve de Montorgueil, qui était à la fois le bâton de Maréchal Et de soutien de Richard, ne disposait pas des qualités qui l’eussent détaché de l’Empire de Beaumanoir. Richard était venu à lui comme simple palefrenier, ou métayer ! Il avait peu à peu réussi à gagner les gages et la confiance de celui qui faisait de lui, son intendant ! A peine Richard, avait-il commencé d’effectuer, auprès de lui, les travaux les plus ingrats !

- Avant toute chose, il faut que je sache ce que vous comptez faire de tous ces hectares, et de ces terrains, Monsieur le Comte ? Les revendre, les agrandir ?

- Rien de tout ce que vous voyez là, ne subsistera, mon cher ami ! La plupart seront découpés de nos propres mains, et fournira les pays étrangers, et le stables de leurs gouvernements respectifs. Et puis, quand nous aurons enlevé tout cela, jusqu’à voir mille lieues, à l’horizon, nous le vendrons à deux grands groupes industriels<

- Qui sont, Monsieur le Comte ?

- Nous sommes en 1855, et je me donne cinq ans pour vous dévoiler leurs noms<

- Voilà l’homme que le Comte entendait congédier quinze ans après, comme un laquais, lui qui avait été fait baron par les seuls beaux-parents de sa femme, Eve. Il faut dire que, rayonnant de toutes ses qualités d’administrateur, Montorgueil avait deux défauts, qui pouvaient se résumer dans la parole, et le silence. La parole, car, du seul fait de ses fonctions, Montorgueil avait dû retrouver en lui, tous les instincts, et tous les automatismes de la discrétion et du silence. Or, le baron Richard de Montorgueil, de par son atavisme, de par ses fonctions et ses titres, son naturel et sa faconde, parlait trop, il déployait, d’abord pour Eve, seule, puis pour ses proches, tout un lot de réflexions et de reproches, toute une litanie, dans lesquels il ne cessait d’énumérer et de contester tous les griefs que son redoutable employeur n’avait eu de cesse, de lui adresser en catimini, ou en public, ou ceux qu’il lui avait adressé à son tour, en prenant soin de n’en rien dire, et de n’en rien répandre. Car il avait beau se soustraire au rang de la noblesse, il ne pouvait se risquer à perdre une place, un rang, et une prébende des plus impérieux.

     Eve, son épouse, n’était pas en reste, et au lieu d’apaiser, ou de désamorcer le conflit, l’approuvait par un regard, ou un leitmotiv succincts, qui suffisaient à amplifier la conviction ou la colère, de Richard. Elle ajoutait aux forces de son caractère l’attrait de la beauté. Que cela voulait-il dire, au juste ? Qu’Eve, au départ, était l’ombre secrète et la part d’ombre, du baron Richard. Il aurait bien voulu, au fil du temps, la mettre en avant, dans la gouvernance et l’intendance du vaste domaine de Beaumanoir, mais il avait, chaque jour, observé Eve de Montorgueil, en retrait de tout cela, comme elle participait le moins possible aux tâches journalières, leur affectant toujours une ostensible indifférence. Et puis de manière tout autant imprévisible et surprenante, elle se lançait dans des incantations pour satisfaire à son obsession d‘aller voir sa mère, qui demeurait à quelques lieues de là, dans une belle gentilhommière qui n’avait rien à envier, par son aspect extérieur, à celle de Montorgueil. C’était alors une litanie de reproches, qui étaient interrompus, ou suivis de longues plages ou de longues phases de prostrations, ou de silence. « - Vous auriez dû me laisser où vous m’avez trouvée, et où vous êtes venu me chercher de force, à Royaucourt. »

- Mais, vous n’y songez pas, voyons ! Souvenez-vous comme vos parents s’apprêtaient à hypothéquer, et comme ils étaient criblés de dettes ! Je suis venu en sauveur, pour vous, d’ailleurs, plus que pour moi, car songez-vous aux déboires et aux illusions que vous avez accumulés, en guise de dot, sur moi ?

- Pas une seconde, comparés à ce qu’ont été les miennes !....

     Que voulait-elle parfois dire ? Qu’elle eût voulu, sans doute, avoir une destinée plus conforme à celle de ses ascendants et de ses parents. En épousant Montorgueil, elle avait confié sa dot entre de bonnes mains et chacun s’était renseigné pour elle, pour son compte, et son avenir. Mais, au fil des ans, était apparu le revers de la médaille, qui était que Richard était bien un aventurier, fidèle à sa réputation, et ceci dans tous les sens du terme. Voilà un homme qui aurait voulu regagner tous les continents, et toutes les contrées, qu’on lui proposait ou qu’il se proposait à lui-même. Il serait parti seul, sur ces territoires inconnus, mais il était resté auprès d’Eve, exclusivement, et elle le savait. Certains, la plupart, limitent leurs rêves, à ceux qui en bornent et n marquent chacune des deux extrémités. Seule, Eve lui faisait marquer et remarquer cette vérité, mais il l’aimait, même si elle lui opposait, quant à elle, une sorte de détachement où l’on trouvait le vrai fondement de l’amour. Elle qui aurait voulu obtenir le prince charmant, elle était devenue, et demeurerait toujours épouse de régisseur, voilà tout. Et, chaque fois qu’il rentrait au foyer, il essayait de lire, et il vérifiait à chacun de ses regards, qu’elle se satisfaisait de son sort, et qu’il se rassurait à lire, et à vérifier chaque fois qu’il en triomphait, et qu’il la croisait. Enfin, il y avait une chose qui les séparait, et les réunissait, et qui était une suspicion qu’il s’efforçait, à présent, de lui rendre. Où cette suspicion prenait-elle sa source, et sa nature ? Et bien, dans les sentiments assidus, et appuyés que le Comte Philippe lui portait ! Au début de ses prises de fonctions, et parce qu’il les occupait par définition, et parce qu’elles étaient sa raison de vivre, il laissait les choses s’écouler au quotidien. Il voyait bien Philippe de Beaumanoir, convoquer Eve, ou s’enquérir d’elle, alors qu’il avait lui-même, malgré tout ce qu’il faisait sans compter pour le domaine, si peu les entrées et la contemplation de ses ors intérieurs. Ceci lui avait donné les premières suspicions, et il n’avait pas eu besoin de cette première approche de Philippe, pour sortir, pour pressentir, et pour savoir, combien Eve, de par son portrait, et son immobilisme mêmes, pouvait attirer les regards sur elle, du simple métayer jusqu’aux hôtes de marque, qui la prenaient pour une invitée de premier choix, et de haut rang, et souvent même pour la maîtresse de maison. Hélas, il n’en était rien, et par les soins, et la condition de ses parents, et de ses ancêtres qui avaient été souvent eux-mêmes des gens de maison Eve était restée une roturière. Richard avait pu, ainsi, la laisser s’élever dans l’échelle sociale, et dans la voie de la gouvernance. Il n’en avait rien fait, il avait mis une distance et une bannière impitoyables, entre cette haute silhouette mortifère, et lui, et il avait pris soin de placer chaque fois Eve chez les membres de sa famille quand il s’absentait, ou partait à l’étranger. Et de s’assurer d’elle quand il en revenait, bien qu’ils fussent amers de se retrouver. Les deux fois où Philippe avait tenté de pousser plus avant, ces sortes d’investigations, Eve avait si bien résisté, que dès lors, Richard n’eut de cesse de lui vouer une indicible admiration. Une fois, Philippe leur avait fait l’honneur de les convier à sa table, et la seconde fois, il leur avait fait le second honneur de venir à la leur ; sous couvert de leur livrer certaines confidences, sur la suite de ses affaires, ou de partager avec eux un humble repas, il n’avait eu de cesse de rapprocher ses genoux alertes, et ses grands compas, des jambes musclées et ondulantes, et plantureuses, de Eve, baronne de Mont Orgueil. Il lui avait fallu, à cette malheureuse, toutes les évictions, et toutes les contorsions possibles, pour éviter ce genre d’épreuves, et d’exercices dont elle se serait bien passée ! Econduit deux fois, Philippe n’avait pas congédié ses deux administrateurs et le ressentiment qu’on aurait pu attendre, et redouter, de lui, n’avait pas transpiré ni dans ses paroles, ni dans ses actes. C’est tout juste, si l’on pouvait reconnaître, brusquement, en lui, une certaine distance, très vite suivie d’oppositions fugaces et hautaines, du haut desquelles il avait recommencé à se prononcer, et à s’exprimer, avec le ton de distance, et de suffisance qui le caractérisait. Cela ne préfigurait rien de rassurant, ni de bon, mais le couple de régisseurs se trouvait rassuré par la réserve apparente de Monsieur le Comte. Seulement, celui-ci préparait la revanche, et il avait demandé à deux enquêteurs de suivre les déclarations et les indiscrétions républicaines du mari. Faut-il ouvrir une parenthèse, et faire une digression, sur le complot que, peu à peu, Beaumanoir avait commencé à ourdir contre lui ? Sous l’Empire, les ambitions et les intrigues de Richard avaient commencé à transpirer, et c’est comme si le Comte Philippe s’ingéniait à ne le compromettre que par goutte à goutte, sans chercher à le faire tomber ! Il aurait pu, du reste, d’un simple claquement de doigt, l’expédier dans les colonies, ou au-delà des mers ! Il ne faisait que faire venir, peu à peu, la suspicion, sur lui, et Madame Bécu, qui n’était autre que l’épouse du Comte de Montorgueil, et dont nous serons amenés à reparler, se doutait, de tout cela ! Mais elle s’enfermait dans son silence, ou dans ses digressions, légendaires ou taciturnes. Vers la fin de l’Empire, cependant, et comme les assiduités de Philippe à l’égard de la baronne roturière de Montorgueil ne faiblissaient pas, il s’était renseigné, et appuyé, sur les déclarations imprudentes de Richard, et il avait fini par le dénoncer, et à le faire convoquer devant le bailli. Pendant deux ans, Richard, et Eve, avaient cru pour lui, à la déportation, et à la mort, et il avait fallu les événements de Sedan, pour les soustraire à cette désespérance et à cette inquiétude. Au moment même où les principaux protagonistes de cette intrigue se réunissaient, le Comte de Beaumanoir était toujours en place, et il regardait désormais ceux qui avaient été ses plus fidèles amis comme d’irréductibles ennemis, mais, toujours, d’une hauteur superbe qui n’avait pas dit son dernier mot. Et ce dernier mot serait la République. A la fin de ce discours politique, et haletant, tous les regards se tournèrent vers le baron de Montorgueil, qui avait conservé toute sa retenue, tout son aplomb, et tout son mystère. On attendait, de lui, la chute et la conclusion à toutes ces intrigues, et après tous ces rebondissements, du fait que chacun connaissait l’épisode qui avait valu l’arrestation de Beaumanoir : à l’issue duquel il avait été libéré, et il avait réintégré ses meubles. « - Chers Amis, tous les regards convergent vers moi, mais je vous assure que je n’ai rien à voir, avec ceux qui, dès potron-minet, sont venus se saisir du Comte. Je me trouvais, alors, ce matin-là, dans mon pavillon de fonction, et je m’apprêtais, comme d’habitude, à rejoindre Monsieur le Comte pur envisager, avec lui, toutes les tâches du quotidien, extérieures ou intérieures. Mais je ne me suis pas vraiment, ni longtemps, opposé, à ce qu’on le conduisît dans les geôles de l’on ne savait plus quel régime, où il avait tant rêvé de mêler tels quels ses partenaires et ses adversaires. Je ne sais pas comment il a pu rentrer aussi facilement chez lui, alors qu’à sa place, si nous avions été dans sa situation peu enviable, nous eussions été aux fers, et nous serions probablement morts !

- Ne pensez-vous pas qu’il doit son salut à Delescluze ?

- Je n’osais prononcer son nom ! Tant mon Maître est redoutable !

- Je suis d’accord avec vous, dit Fernand de Morcourt, en se levant pesamment ! Maintenant, si nous passions à table ! On ne voyait plus, dans le grand salon, que Madame Campion, et sa fille, qui faisaient leurs allées et venues appliquées, pour servir avec la plus grande attention, les asperges et le foie gras.

- Messieurs, dit Fernand, voici un homme, qui a répudié les accents de la Révolution pour se réfugier sous les ors de l’Empire, et qui se voit offrir un pont d’or, ou tout au moins, un blanc seing, pour rentrer chez lui, le plus simplement du monde. Qui mettra un frein à toutes ses ambitions ?

- Je crois qu’il se mettra un frein lui-même, dit Charles de Bonnement, qui faisait, par ses plages de silence alternées de bruit et de gutturales sorties, office de sage en la circonstance.

     Il va se mêler des intrigues de couloirs, il va vouloir faire partie des remaniements des prochains Ministères, et réarmer contre l’Allemagne.

- Vous croyez que Monsieur le Comte a tout ceci, parmi ses urgences, et dans la priorité de ses dessins ? Je ne le crois pas une seule seconde.

- Monsieur de la Bergerie, je crois que le Comte regarde derrière lui assez souvent, car il craint la Monarchie, et devant lui, car il craint bien légitimement les intrigues, qui sont le propre des régimes républicains.

- Ne croyez-vous pas qu’il y en ait eu, sous Louvois ? Et sous d’autres figures, que nous avons si souvent évoquées à cette table, que je ne les nommerai pas<

- Emportez les asperges, et finissez le foie gras, Madame, et apportez la suite.

- Messieurs, l’un d’entre vous, a eu le courage de passer sur le gril. Qui voudra bien se désigner comme le suivant ?

- Le chemin naturel serait de désigner, et de faire passer Jean de Beaumont.

- Vous savez, dit et répliqua alors, Fernand, qu’il est préférable de garder le plus pathétique de tous ces exemples, pour la fin ?... .

- Moi, mes amis, il est inutile de se tourner vers moi ! Mugit Charles de Bonnement, qui n’avait rien mugi, jusque-là !

- Et pourquoi cela, et en quel honneur, s’insurgea Fernand, que l’on avait vu, jusque-là, plus en retrait et avec plus de réserve !

- Parce que je vous entends, depuis tout à l’heure, parler de Philippe, que je n’ai jamais vu, ni de près, ni de loin ! Tandis que Jean, lui m’a tout confié de ses déboires avec son rival, et je suis tellement son confident, depuis, que je n’en veux rien confier à cette soirée, ni à cette table.

- Mais rien, de tout cela, ne vous a été demandé ! S’insurgea, une fois de plus, Fernand de Morcourt, je me tourne donc vers vous, Monsieur de la Bergerie ! Mais le Marquis de la Bergerie secoua, en signe d‘impuissance, ses hautes et frêles épaules.

- Je n’ai connu Philippe que deux ou trois fois ; la première fois, il m’a demandé de faire des exactions contre ses opposants, et la seconde fois de leur faire rétrocéder un terrain ! C’est dire s’il est recommandable !

- Jean de Beaumont est sans doute le grand absent de ces débats, insista Fernand de Morcourt.

- Je n’osais vous le suggérer, répondit Charles de Bonnement, qui sortait enfin de sa réserve.

     Je suis allé le voir à deux reprises ! La première fois, il voulait absolument que je parvienne à l’extraire, et à le distraire de ses terres, et que je lui fasse connaître tous les aspects de la vie mondaine. Je ne pouvais lui dire, que celle-ci ne représentait que peu d’avantage, et que peu en pouvaient connaître tous les inconvénients.

- Et quels sont-ils, cher Ami, quels sont-ils ?

- Mais les intrigues, mon cher, les intrigues, et vous en connaissiez les accents bien mieux que moi !

- Bien, et la deuxième motivation de votre visite, qui vous amena jusque chez lui, insista Fernand de Morcourt, qui se délectait, par avance, de la réponse qu’il pouvait lui faire.

- La deuxième, c’était pour entrer en campagne électorale, contre Philippe.

- N’avez-vous donc pas prévenu ce malheureux, que la tâche allait être rude, et insurmontable ?

- Il ne m’a même pas été possible de le mettre en garde. Notre dégoût était à tous deux semblable, de voir cet homme, traîné dans la boue par les Communards et les bourgeois versaillais, issus de la Révolution, s’investir s’émarger et se réclamer de l’un, et de l’autre.

- Et qu’avez-vous fait, alors ? Lui demandèrent ses trois convives, tous ensemble !

- Dans un premier temps, je suis parvenu à le dissuader de contrer en quoi que ce soit, la liste révolutionnaire du Comte Philippe, qui a d’ailleurs failli l’emporter, non pas au second tour de scrutin, mais au nombre de voix.

- Oui, n’entrons pas dans tous ces critères, s’impatienta le baron Fernand de Mort court.

     Comment vont, toutes les affaires, de notre ami, pour lequel nous sommes tous réunis, depuis ?

- Mal, mon cher, mal, et guère florissantes !?

- Diable ! Mais, à la fin, que pouvons-nous faire, pour lui ?

- Lui racheter ce qu’il voudra bien nous vendre, quand le cours sera au plus haut, faisant baisser, du même coup, les actions du comte Philippe. Et, ensuite, lui procurer un emploi, et une situation décente à Paris.

- Comme vous y allez, mon cher, s’insurgea Jean-Edmond, croyez-vous qu’à l’heure actuelle, les passe-droits soient si faciles à trouver et à céder, dans les temps troublés que nous vivons, sans savoir si c’est la Monarchie ou les communards qui nous rendront le berceau et le cœur de notre Patrie, à savoir l’Alsace Lorraine.

- Sans toucher à des points aussi sensibles, reprit Charles, soutenu par le baron Richard, notre ami a rallié Robert de Beaupré sur une liste royaliste, et rien n’aurait pu alors l’en dissuader !... .

- Dans ce cas, Messieurs, comment allons-nous pouvoir sauver la réputation de notre ami Jean de Beaumont ?

- Mais, en le laissant là où il est, protesta Jean-Edmond de la Bergerie, c’est le meilleur service que nous puissions lui rendre, et le plus sûr par lequel nous puissions le maintenir en vie.

- Nous en sommes donc, là ? Se récrièrent les deux autres.

- Nous en sommes là, et nulle part ailleurs ! Il faut dire, ici, et en cette occasion, qui nous est offerte, toutes les embûches qui ont été dressées par la victime elle-même, et qui ne lui sont guère fatales, mais qui empêchent la réalisation de ses affaires.

- Venez-en au fait, mon cher Fernand, et que voulez-vous dire ? Que Philippe a su tirer toutes les épingles, et toutes les couvertures à lui, ou alors que c’est Jean, qui les a disposées lui-même, devant lui, pour se retrouver dans la situation où nous le retrouvons, aujourd’hui, c'est-à-dire : la banqueroute ?

- Il est vrai, reprit Richard, avec l’approbation de ses deux vis-à-vis, que Philippe ne lui fit pas de cadeaux, en mettant, ainsi, des intrigues, des complicités, des règlements sur sa route, déjà préalablement épineuse !

- Ce qu’il cherche à nous reprendre au prix le plus bas du marché, et bien il suffit de le mettre en relation avec les Princes, et les sultans d’Orient.

-Oui, certes, mais ils convoitent déjà les deux châteaux, et même le mien !

- Qu’ils rachètent donc Royaux Court, ils feront vis-à-vis à Beaumanoir !

- En attendant Fayolle ! Non, l’idée est mauvaise ! Offrons-lui une place aux comptoirs d’Orient !

- Vous n’y pensez pas, mon cher ! Aucun d’entre nous ne pourrait lui céder une telle place, sauf à commencer par lui-même, et ses proches ? J’ai, moi-même, deux fils, promis à la désolation, et à la mort ! Tous les regards convergeaient, de toutes les manières où pouvait tourner la conversation, vers les deux autres convives, pendant que l’on faisait repartir les assiettes vides, ou à moitié vides, du chèvre chaud, et que l’on attendait, aussi impatiemment, que désespérément, l’île flottante. Pourquoi, faisait-il autant l’unanimité ? N’incarnaient-ils pas les deux exemples d’une longue échelle, à la fois, aristocratique, sociale, et humaine, tous les deux ? Et comment, envisager et analyser tout cela, dans les moindres détails, et dans les moindres recoins de cette âme humaine ? Tout simplement parce que, malgré un visage broussailleux, rébarbatif, et bigot, Bonnement avait rencontré, pour n’avoir connu qu’un seul amour, dans sa vie, le plus dévoué, et le plus désintéressé des amours. C’était bien l’ombre au tableau qui subsistait, dans ce visage, clairsemé et majestueux, sombre et éclairé, déclamant et taciturne, érudit et insolent, il y avait Eve, bien sûr, mais on parlait d’elle, sans jamais la voir ni la connaître, tandis que Julienne de Bonnement, était de toutes les visites, et de toutes les réunions ! Elle avait su, à la demande des convives, se faire oublier, absenter et excuser, parce que prévenue que la réunion de ce jour était plus protocolaire, et d’un ton plus solennel, parce que le sort d’un homme en dépendait.

- Le fils de Charles est aux colonies, et Richard en revient lui-même, risqua Fernand ?

- Je crois que nous ne pouvons plus rien, désormais, pour notre ami, se risqua, alors, Jean- Edmond.

- Voilà, insista Charles de Bonnement, un homme à qui tout devait sourire, et réussir, de par sa condition et sa naissance, de par la force de son énergie et de sa créativité, et rien, de tout cela, n’a pu sortir de ce carcan de la contrainte, qui relativise et culpabilise tout.

- Messieurs, je propose que nous laissions là, notre infortuné Prince Jean à son avenir, qui nous paraît bien sombre, et bien étriqué, mais nous lui trouverons bien une porte de sortie.

- Nous en sommes tout aise, et c’est là tout à votre honneur, d’y songer !

- Donc, j’en reviens à ma question initiale, qui revient à vous demander si nous devons recueillir les confidences par ordre d’âge, ou d’ancienneté dans les lieux< .

- Qu’importe, mon cher Comte, qu’importe ! Puisque, de toute façon, nous y perdons dans les deux cas ! Je suis, hélas, le plus âgé, des deux !

- Et bien, dans ce cas, allez-y, mon ami, exposez-vous ! Dites-moi ce que vous avez à me dire, car je crois que votre histoire est encore plus passionnante, que celle du baron de Mont orgueil.

- C’est vous, qui le dites ! Sur quoi, reposez-vous des critères, aussi précis ? Vous entrez, douloureusement, dans les failles, et dans les anfractuosités de mon intimité.

- Vous ne voulez pas exposer, ici votre vie, pourtant nous en avons tous convenu. Si certaines phases vous gênent, nous ne les évoquerons pas.

- Non, Messieurs, mais je crains, tout au plus, de vous ennuyer !

- Racontez-nous, toujours, mon bon Charles, nous jugerons ensuite ! Il semblait, face à lui, que ses deux contradicteurs, tenaient, à cet instant, leur revanche ! On avait vu toutes les frustrations du premier, qui avait étalé, sous leurs yeux et leurs oreilles incrédules, une existence difficile ; le repos, la sagesse et la satisfaction que cette existence avait dû trouver en l’apparition et en la confirmation d’Eve, on craignait que Charles ne se mît à entreprendre le même récit. De quelles sortes de bas fonds misérables allait-il extraire le début de son récit ? Pour finalement, leur dire, qu’il avait contracté un mariage, dont on connaissait les contours et les traits rassemblés autour de la personnalité de Julienne, mais ce n’était pas du tout le récit qu’il s’apprêtait à leur faire. « - Je ne peux pas du tout vous narrer ce début d’existence difficile, que je voudrais bien analyser et dérouler pour vous, Messieurs, car j’eus la plus prévisible, et la plus confortable, des enfances, mes chers amis ! Mes doux parents étaient d’un certain âge, et je ne les connus que pendant la période la plus courte de mon enfance, et ils disparurent relativement tôt.

     Ensuite, je fus placé dans une institution religieuse où je fis les quatre cent coups, car je n’en garde pas les principaux fondements idéologiques. Je dus, à mes supérieurs, d’être placé dans des bureaux qui ne me mettaient pas à mon aise, et je me retrouvai, grâce à eux, derrière un pupitre, où je commençais à enseigner à mes plus jeunes, et à mes premiers élèves.

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