Chapitre
La Source
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Trempé !

     Chapitre 5

     Il est huit heures et Pierre se réveille seul dans son appartement, Melo a déjà quitté le domicile pour aller à son travail mais Pierre s'est accordé une grasse matinée car, la veille, la réunion de rédaction de son journal s'était terminée très tard. Du coup, Socrate se réveille aussi et visiblement il a passé toute la nuit, pattes en rond, au bout du lit. Il fait gris dehors et pleut à grosses gouttes, Socrate regarde la pluie tomber sur le Velux de la chambre, il se gratte l'oreille droite, pousse un petit miaulement comme si cette oreille lui faisait un peu mal, retourne sur le lit, tourne deux fois sur lui-même et s'écroule comme s'il allait faire une deuxième nuit. Pierre descendit dans la cuisine, poussa le bouton de la radio ainsi que celui de la cafetière sur ON, tira une chaise, regarda lui aussi par la fenêtre et soupira en voyant le déluge de pluie en train de s'abattre sur son quartier… Pierre se rend toujours au travail en vélo non pas parce qu'il est un adepte de la petite reine ni par soucis de bien être que pourrait lui procurer cet exercice physique quotidien mais plutôt par utilité publique.

     C'est sa manière à lui de manifester pour un monde plus écologique, plus respectueux de la terre, Pierre déteste les gens qui salissent notre planète et, ne cesse de leur répéter, qu'un jour on le paiera ! Sur le meuble de la cuisine, une pile de courriers apparemment non décachetés attira son attention. A priori il s'agit du courrier arrivé en leur absence et que Melo n'avait pas encore ouvert.

     Un courrier, orné d'un logo en forme de microscope, attira de suite son attention, il provient d'un laboratoire d'analyses médicales de Lyon et, est adressé à Madame Melody DELPREZ. Il observa soigneusement l'enveloppe mais, non, elle n'avait pas été encore ouverte par Melo.

     Pendant un court instant il fut tenté de l'ouvrir mais la reposa aussitôt, ce n'était pas son genre. Il but une gorgée de café, pris un BN et repris en main cette enveloppe comme s'il ne l'avait pas encore complètement examinée. En effet, à y regarder de plus près un élément lui parut troublant : la date du cachet de la poste. Cette lettre avait été postée l'avant veille de leur départ vers le Caucase russe ce qui sous-entendait que Melo avait fait des examens médicaux avant de partir en voyage…

- Salut Pierre, ben alors, t'as pris une sérieuse douche ! Tu sais que Lyon possède un bon réseau de bus pour se rendre à son travail. Lui dit Benjamin son collègue du bureau en charge des informations locales au journal.

- Salut Benji lui répondit Pierre, je devais m'aérer un petit peu et je ne pensais pas qu'il pleuvait autant sinon j'aurai pris le bus tu penses bien !

     Pierre alla aux toilettes afin d'éponger ses cheveux et s'essuyer le visage tant il était dégoulinant et revint aussitôt à son bureau.

- J'ai appris pour ton voyage dans le Caucase, mine de rien toi et Melo l'avait échappée belle non ?

- Ça, tu peux le dire !

     Comme chaque matin, Pierre se mit devant son PC et commença à éplucher les dépêches de l'Agence France Presse, agence à laquelle son journal est abonné afin de recevoir, quasiment en temps réel, les nouvelles du monde. Les dépêches étaient triées par sujet (France, Europe, Politique, Monde, Science et Technologies...etc…) et bien que Pierre était en charge de tous les sujets « technologiques » il prenait un grand soin à parcourir toutes les rubriques, à l’affût d'actualités diverses, de scandales politiques ou financiers… Il s'arrêta sur une dépêche relatant un drame terrible qui s'était déroulé la veille à l’hôpital universitaire de Bonn en Allemagne, l’hôpital avait été victime d'une violente explosion, à priori accidentelle, dans l'aile réservée à la maternité et ce sont près d'une vingtaine de nourrissons et d'une quinzaine de mamans qui avait péri dans les flammes, l’Allemagne était sous le choc.

- Eh Benji, t'as vu ça ? T'imagines un peu la détresse des pères et des familles ? Brrr... cela fait froid dans le dos non ?

- Ouais, c'est effroyable lui répondit Benji, c'est Igor qui travaille sur le sujet en ce moment, lui rétorqua Benji.

- Igor, le nouveau ?

- Oui, d'ailleurs il est très sympathique, j'ai déjeuné avec lui la semaine dernière. Si tu veux on ira déjeuner tous les trois dans les prochains jours et je te le présenterai ?

- OK, ça marche ! Rétorqua Pierre.

     Pierre replongea son nez dans les dépêches de l'AFP à l'affût d'un sujet intéressant pour ses rubriques et fit le tour des sites Internet qu'il privilégie comme source d'inspiration pour ses futures articles.

     Tout au long de la journée Pierre n'a pu s’empêcher de repenser à ce courrier du laboratoire d'analyses qui traîne dans la cuisine et il se mit à échafauder plusieurs hypothèses. Soit Melo veut absolument un enfant maintenant et il y a quelque chose qui cloche dans son métabolisme, soit Melo pensait qu'elle était vraiment enceinte et que cela la hantait au point qu'elle en était encore persuadée lors de l'accident de Terskol…

     La pluie avait cessé de tomber sur Lyon en cette fin d'après-midi d'automne et Pierre reprit son vélo pour rentrer chez lui. Mélo était déjà rentrée et, surfait sur le Web avec Socrate sur ses genoux. Toujours hantée par ce problème de vraie-fausse grossesse, Mélo scrutait des pages Web, sur des sites spécialisés, à la recherche d'une quelconque information qui aurait pu relater des faits similaires à ce qui lui était arrivé mais sans beaucoup de succès. Socrate, bien affalé sur les cuisses de Mélo, descendit d'un seul coup lorsqu'il entendit la porte d'entrée s'ouvrir, Pierre rentrait. Socrate était assez doué pour faire comprendre, à une personne qui venait d'arriver, que sa gamelle était vide et qu'il n'avait pas eu à manger de la journée alors que Mélo lui avait déjà versé une belle quantité de croquettes à son retour du travail. Socrate se jeta dans les pieds de Pierre et frotta ses moustaches sur ses mollets en émettant un ronronnement que Pierre ne pouvait ignorer.

- Mais oui mon chat, je vais te donner à manger lui dit Pierre.

- Il a déjà eu ! Lança Mélo depuis le salon.

- Salut Mélo, je m'en doute bien mais tu sais que pour Socrate, c'est désormais un rituel auquel je ne veux surtout pas me soustraire ! J'ai l'impression qu'il m'apprécie mieux comme cela et je trouve ça rigolo quand il joue l'affamé.

     Il est vrai que Socrate est le chat de Mélo dans le sens où Socrate était déjà avec Mélo lorsqu'elle a rencontré Pierre pour la première fois. Pierre avait ainsi appris à vivre avec Socrate car c'est bien de cela dont il s'agit et non l'inverse.

     Pierre posa son sac à dos dans l'entrée, alla dans la cuisine et versa une poignée de croquettes à Socrate puis changea l'eau de sa gamelle. Pierre ne put s'empêcher de jeter un œil sur le meuble de la cuisine où trônait la pile de courrier mais, visiblement le tas de courrier avait disparu.

- Mélo ? Je vais me doucher et me changer, je me sens un peu sale car j'ai visité cet après-midi une nouvelle usine de retraitement des déchets sur Lyon et j'ai l'impression qu'une odeur me suit depuis, je te raconterai juste après si tu veux. Tu prépares l'apéro ?

- OK lui répondit Mélo.

     Mélo avait préparé, sur la table du salon, un verre de vin rosé pour Pierre et un jus de tomates, saupoudré d'une pincée de sel de céleri, pour elle. Mélo ne boit que très rarement d'alcool, si ce n'est une petite coupe de champagne de temps en temps, à contrario de Pierre qui a un petit faible pour le rosé de Provence et qui s'octroie, quasiment tous les soirs, un petit verre bien frais. Mélo avait préparé, une petite tartine de Tarama pour Pierre et une autre de Tzatziki pour elle-même.

     A peine sorti de sa douche, Pierre s'installa sur le canapé du salon, juste à côté de Socrate qui ne lui laissait que peu de place. Pierre raconta à Mélo sa journée de travail ainsi que sa visite dans ce centre de retraitement de déchets.

- C'est dingue tout ce que les gens peuvent jeter en une journée mais ce qui a de pire, c'est qu'ils ne jouent pas le jeu du tri, tu verrais cela, ils mélangent tout ! Un jour, on va le payer cher ! Dit Pierre sur un ton « catastrophé ».

     D'habitude, Mélo réagit à ce genre d'envolée de Pierre car elle non plus n'est pas insensible à tous ces problèmes d'écologie, elle qui aime tant ses montagnes mais, ce soir, il n'en était rien comme si quelque chose avait changé depuis l'accident de Terskol. En l'absence de conversation de la part de Mélo, Pierre alluma la télé et zappa entre les différentes chaînes d'informations en continu. Le terrible drame de Bonn, qui fit près de quarante morts dont une quinzaine de nouveaux nés, faisait la une de toutes les chaînes. Mélo, qui n'était pas du tout une adepte de ces principes d'infos en continu, découvrait les faits à la télé et, s’installa sur le canapé, allant même jusqu'à pousser Socrate afin qu'elle puisse s'y installer plus confortablement. Pierre fut étonné de cette réaction mais apparemment le sujet captivait Mélo, elle qui avait une sainte horreur de toutes ces catastrophes retransmises quasiment en direct où l'intimité des victimes étaient souvent bafouée, elle trouvait cela malsain. Mais là, bizarrement, c'était autre chose et le sujet la captiva comme si elle entrait en communion avec toutes ces familles qui avaient perdu leurs siens.

     Pierre alla dans la cuisine et ouvrit le frigo afin de voir ce qu'il restait à manger car visiblement Mélo n'était pas prête à préparer le repas tant elle était vissée au canapé, les yeux rivées devant la télé.

- Il y a du poulet froid dans le frigo, c'est pour ce soir Mélo ?

- Oui.

     Pierre mit la table, dans la cuisine, fit une petite salade verte et une salade de tomates. Pierre aimait bien faire la cuisine même si de simples salades ne représentaient pas vraiment de la grande cuisine, il prenait un certain plaisir à ciseler de l’échalote, de la ciboulette, du persil et à concocter une petite vinaigrette allégée dont il a le secret, à base de yaourt. La table était prête mais ces appels à Mélo restaient sans réponses.

- Mélo ? C'est prêt on mange maintenant !

- Ah, oui...j'arrive. Répondit Mélo qui laissa la télé allumée comme si elle ne voulait rien rater des dernières analyses des journalistes à propos de l'explosion de Bonn.

     Mélo était visiblement affectée par cette catastrophe et quand elle prit place à table Pierre constata rapidement que les yeux de Mélo baignaient dans un flot de larmes naissantes. Mélo, cette grande brune à lunettes, risque-tout, que rien n'émeut d'habitude avait à priori était touchée par ces familles dont on avait retiré les nouveaux nés. Elle prit deux ou trois rondelles de tomates, une petite poignée de salade verte et un ridicule morceau de blanc du poulet froid et se mit à manger sans dire un mot. Le son de la télé envahissait le salon à tel point que Socrate partit dans la chambre à coucher en signe de protestation. Dans la cuisine, l'ambiance était lourde comme si l'on enterrait, ici même, la vingtaine de nourrissons qui avait péri dans la catastrophe de Bonn.

- Au fait Mélo dit Pierre. Rien de spécial dans le courrier ?

- Non, strictement rien, des factures et de la pub, comme d'habitude !

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