Chapitre
La Source
4
 
4
 

Retour à Lyon

     Chapitre 4

     Pendant le rapatriement jusqu'à Paris, Melo n'a pas dit grand-chose et allait même jusqu'à délaisser Pierre qui mit cela sur le compte de la fatigue et de l'émotion. Dans le TGV Paris-Lyon, Melo reprenait peu à peu du poil de la bête et restait persuadé qu'elle était enceinte malgré un sentiment de « vide » qui se faisait sentir au fil des heures. Elle se posa du coup tout un tas question, était-elle bien avec Pierre, l'appartement, son boulot et sa petite vie tranquille à Lyon, était-ce vraiment ce dont elle avait rêvé ? Mais le problème de cette vraie-fausse grossesse revenait sans cesse et il fallait qu'elle élucide elle-même cette énigme afin d'en avoir le cœur net.

     Pierre repris rapidement le travail, avant même la fin de ses congés, c'était sa manière à lui de se réfugier et de ne penser à rien d'autre qu'à son job, délaissant d'autant Melo qui, pour lui, avait déraillée un petit peu suite à cette intoxication, de ce fait, cette histoire de simili grossesse était déjà bien loin. Pour Melo, c'était différent et autant elle ne se savait plus enceinte à l'heure actuelle autant elle reste persuadée qu'elle l'était véritablement avant son départ pour le Caucase. C'est demain qu'elle a rendez-vous avec le Docteur Hellbrandt, son gynécologue suite à la prise de sang qu'elle a effectuée dès son retour du Caucase.

     Au 3ème étage d'un petit immeuble chic du centre de Lyon se trouve le cabinet du Docteur Hellbrandt, on entre dans une première pièce où la secrétaire accueille les patientes, puis, dans l'enfilade, se trouve un petit salon en guise de salle d'attente suivi, toujours en enfilade, du cabinet du Docteur. Melo était arrivée un peu en avance et prit place dans la salle d'attente après s'être présentée au secrétariat. La secrétaire du Docteur ressemblait à une de ces femmes froides du genre Ingrid Bergman l'actrice suédoise que l'on pouvait apercevoir dans des films des années 40, grande, blonde, jolie mais pas attirante, glaciale mais très polie, le teint très clair et la peau du visage sans aucun défaut, elle aurait été parfaite pour jouer le rôle de l'assistante du Docteur Jekyll, ce qui fit sourire Melo un court instant.

     Le Docteur raccompagnât la patiente précédente et c'était désormais au tour de Melo. Le Docteur Hellbrandt connaissait bien Anne, l'amie de Melo, pour l'avoir rencontrée plusieurs fois lors de soirées à la mairie de Lyon et dans diverses associations lyonnaises. Anne, tout comme le Docteur prenaient un peu de leur temps pour animer quelques manifestations autour de l'emploi et du bassin lyonnais en général, Anne parce qu'elle est la Directrice des Ressources Humaines d'une grande entreprise de la région et le Docteur parce qu'il est un élu de la mairie de Lyon en charge essentiellement du volet « Santé ». Pour le Docteur Hellbrandt, Melo était une patiente qu'il avait vu deux ou trois pour des examens de routine et sans plus, bref une patiente comme les autres et il avait déjà oublié que c'était Anne qui avait amené cette patiente dans son cabinet.

- Asseyez-vous Madame, lui dit le Docteur en soulevant ces lunettes de son nez et en les bloquant sur le haut de sa tête comme s'il allait examiner un document de la plus haute importance.

     Au vu des examens qui sont en ma possession, j'ai pour le moins des documents sous les yeux qui me paraissent bien contradictoires et je crains que nous soyons là, en face d'une situation très embarrassante Madame Delprez.

- Dites m'en plus Docteur s'il vous plaît, rétorqua Melo.

     Le Docteur expliqua à Melo que la première prise de sang, celle effectuée avant son voyage, était formelle et que le taux de l'hormone béta-hCG, cette hormone qui est secrétée uniquement par la femme enceinte, révélée par ces résultats était sans équivoque et indiquait bien une grossesse chez Melo alors que l'analyse effectuée il y a moins de quarante-huit heures montrait un taux quasi nul prouvant ainsi que Melo n'était pas enceinte.

     Pour le Docteur, il ne pouvait s'agir que d'une grave erreur de manipulation au sein du laboratoire qui avait effectué l'analyse de l'échantillon sanguin et qu'il allait de ce pas en informer l'Agence Nationale de Santé pour ce fait qu'il estime extrêmement grave.

- En conclusion Madame Delprez, votre première analyse n'était certainement pas la vôtre et cette deuxième analyse ne vient que confirmer les résultats de vos examens réalisés à Volgograd et vous m'en voyez sincèrement désolé mais vous n'êtes pas enceinte.

     Melo se doutait de ce résultat négatif mais n'avait pas été convaincue du tout par les dires du Docteur au sujet de cette soi-disante erreur de manipulation du laboratoire…

- Mais Docteur, est-ce possible que je l'ai été quelques jours et que je ne le sois plus maintenant ?

- Impossible Madame à moins d'une fausse couche, c'est pourquoi je suis persuadé d'une terrible erreur du laboratoire.

- Mais alors, mon test d'urine positif avant ma première analyse, c'était une erreur aussi ?

     Le Docteur abaissa ses lunettes sur son nez, passa la main dans ses cheveux histoire de remettre en place sa chevelure poivre et sel et eut un moment de silence. Ce silence était pour Melo une petite victoire dans le sens où elle avait réussi à mettre le doute chez le Docteur, elle qui demeure persuadée d'avoir été enceinte avant ce voyage.

- Effectivement Madame, je comprends que cela puisse être troublant mais, comme vous le savez, ces tests d'urine vendus en pharmacie ne sont pas fiables à 100 % et se révèlent faux dans certaines conditions. Nous allons passer dans la salle d'à côté afin que je vous examine si vous le voulez bien.

     Pour Melo, elle avait fait mouche et avait réussi à faire douter le Docteur et l'examen dans la salle d'à côté n'avait pour objectif que de passer à un autre sujet car le Docteur Hellbrandt paraissait visiblement troublé par la situation. Une fois l'examen réalisé, Melo pris congé du Docteur qui lui conseilla de prendre rendez-vous chez son médecin généraliste afin qu'il lui prescrive quelques jours de repos après toutes ces contrariétés et l'incident de Terskol.

- Isabelle ? Merci d'annuler mes rendez-vous de cet fin d'a-midi, j'ai un contre-temps, ordonna le Docteur Hellbrandt à sa secrétaire.

- Bien Docteur, lui répondit-elle.

     La cinquantaine passée, le Docteur Hellbrandt n'avait jamais douté d'un seul de ses diagnostics durant ces vingt années d'exercice libéral, il était reconnu dans la profession tant pour ses qualités de spécialiste que pour ses qualités dont il faisait preuve au sein de son mandat à la mairie de Lyon, en charge de la santé et des hôpitaux du grand Lyon. Mais là, visiblement, il ne comprenait pas ce qui avait pu se passer, le coup de l'erreur de manipulation au laboratoire lui paraissait peu probable tant les systèmes de sécurité étaient importants afin d'éviter des erreurs aussi grossières telles un échange d'échantillon sanguin. Les échantillons possèdent un code à barres qui est apposé dès le prélèvement par l'infirmière et il ne voit vraiment pas comment une inversion pourrait être réalisée, par la même infirmière et pour le même type d'examen : un test de grossesse.

     Néanmoins, il prit son portable et contacta le laboratoire d'analyses médicales avec lequel il travaillait afin qu'une enquête soit diligentée au plus tôt.

     Dans la foulée, il appela son confrère et néanmoins ami de longue date, au CHU de Lyon, afin de lui faire part des faits et de prendre son avis. Le Professeur Ternot du CHU de Lyon fut catégorique : une femme ne peut pas présenter un taux de béta-hCG de 500 UI/L le jour J et un taux de 2 UI/L douze jours après, à moins d'une fausse couche mais de là à tomber à un taux de 2 UI/L c'est impossible ! Le Docteur Hellbrandt remercia son ami de lui avoir confirmé ce qu'il savait déjà et de le conforter dans le scénario de l'incident de laboratoire.

     Le Docteur Hellbrandt rappela le laboratoire d'analyses dans la foulée et tomba sur une assistante qui lui indiqua qu'ils n'avaient pas encore eu le temps de procéder aux contrôles. Le Docteur haussa le ton et exigeât qu'on lui passe un responsable du laboratoire. Le Docteur Hellbrandt était quelqu'un d'habitude calme et très posé, c'est ce que l'on attend d'ailleurs de la part du corps médical en général comme style de comportement, eux qui ont tellement de choses négatives à nous annoncer en général, mais là, il s'était emporté comme s'il tenait absolument à résoudre cette énigme avant la fin de la journée, au risque de voir transformer son cabinet en citrouille !

     Le responsable du laboratoire lui promis de procéder aux contrôles sur le champ et de le rappeler dans l'heure.

     Les yeux rivés sur l'écran 24 pouces de son Mac fraîchement acquis, le Docteur Hellbrandt explorait l'Internet à la recherche d'un article qui aurait pu relater des faits similaires. Les médecins ont généralement accès à des banques de documents et d'archives médicales relatives à leur spécialités, certaines sont francisées mais la plupart sont en langue anglaise. Cela ne posa aucun problème au Docteur Hellbrandt qui avait travaillé trois années au sein d'un hôpital londonien et qui était à même de comprendre les détails de chaque article qu'il consultait. Visiblement, aucun article ne contenait les mots clés de sa recherche et c'est quand son mobile sonna qu'il mit fin à cette consultation dans le réseau des réseaux.

     Au bout du fil, le responsable du laboratoire qui, comme promis, fit le compte-rendu de son enquête interne au Docteur Hellbrandt. Le compte- rendu était on ne peut plus détaillé et prouvait que ce laboratoire maîtrisait bien ces processus et que tout acte d'analyse y était correctement tracé et horodaté. En clair, le laboratoire savait exactement quelle était l'infirmière qui avait procédé à la prise de sang et à quel moment, quelles étaient les autres prises de sang effectuées par cette même infirmière dans les heures qui ont suivies ou précédées le prélèvement de Melo. De plus, le code à barres qui identifie chaque prélèvement contient un numéro de série qui commence par le matricule de l'infirmière, écartant ainsi le fait que le prélèvement de Melo ait pu être mélangé avec d'autres prélèvements provenant d'autres infirmières.

     De tous les prélèvements effectués par cette infirmière pour cette même journée, seul celui de Melo avait pour objectif le dépistage d'une éventuelle grossesse. Le Docteur Hellbrandt remercia infiniment son interlocuteur, en lui demandant de vouloir bien mettre l'intégralité de ce compte-rendu par écrit et de lui envoyer par mail.

     Le cabinet du Docteur était joliment décoré dans un style anglais, feutré et noble où trônait, en son centre, un grand bureau en bois, pas trop foncé et recouvert en partie d'un sous-main de couleur vert olive en velours ras.

     Face à cet énorme bureau était posé un fauteuil club en cuir dans lequel les patientes s'installaient à leur arrivée et en sortant de la pièce dédiée aux examens. Le Docteur Hellbrand pensait que, le fait que ses patientes soient assises nettement plus bas que lui, lui permettait de mieux capter leur attention, il sentait ainsi en lui une espèce de « force tranquille » qui ne lui déplaisait pas même si, loin de là, il ne cherchait à culpabiliser qui que ce soit ou critiquer quelconque comportement de ses patientes. Le sujet de la gynécologie est toujours un sujet délicat à aborder, en particulier avec les patientes les plus jeunes mais ce fauteuil avait l'avantage d'être très confortable, comme un cocon et il avait l'impression comme cela que ses jeunes patientes le regardaient comme un père prêchant les bonnes paroles et inculquant les bons conseils.

     Mais, à cet instant, c'est le Docteur Hellbrandt qui est assis dans ce fauteuil, le fauteuil de ses patientes, comme si lui à son tour, était en proie à des doutes ou à des inquiétudes auxquels il n'avait pas encore de réponse.

N'hésitez pas à laisser un commentaire...