Chapitre
La Source
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Calama

     Chapitre 1

     Calama n'est pas vraiment la ville où aurait aimé vivre Maria mais quand elle a rencontré Miguel, son mari depuis plus de dix ans maintenant, elle ne s'en souciait pas et pensait qu'un jour ils iraient s'installer sur la côte à moins de cent kilomètres de là, où il fait mieux vivre.

     Coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique, Calama est une ville moyenne du Chili où la sécheresse sévit quasiment tout au long de l'année, les anciens d'ici disent que les nuages ont peur de Kamachi, une sorte de chaman qui sévissait plutôt dans le sud du pays et qui avait le don de faire fuir les nuages porteurs de mauvais esprits. Calama n'est pourtant pas si désagréable que cela et c'est Miguel qui ne veut surtout pas quitter cette ville, tous ses copains d'enfance et ses parents sont toujours à Calama, son travail de commerçant lui plaît, il y tient une petite épicerie à l'angle du boulevard Chorillos et de Balmaceda, non loin du stade municipal.

     Il est dix-huit heures, Maria sort de son travail et s’apprête à arpenter la rue piétonne principale de la ville à la recherche d'un cadeau pour son fils José qui va bientôt fêter ses quatre ans, elle a prévu une petite fête le week-end prochain en présence de tous ses petits copains du quartier. Ce sont les parents de Miguel qui gardent le petit José pendant que Miguel et Maria travaillent, Maria s'entend très bien avec ses beaux-parents car elle sait que l'éducation chrétienne qu'il reçoit fera de lui quelqu'un de bien.

     Maria et Miguel auraient bien souhaité un second enfant, un petit frère ou une petite sœur pour José mais le Bon Dieu n'est pas prêt à leur donner, cela ne marche pas et ce malgré toutes les prières que Maria envoient régulièrement vers les cieux depuis la petite église du quartier.

     Cette petite rue piétonne est le quartier préféré de Maria, elle connaît tous les commerçants ou presque et à vu naître bon nombre de leurs enfants, Maria travaille à la maternité de la ville. Cette rue piétonne est colorée à souhait, chaque boutique arbore une couleur différente, en général une couleur bien criarde, le rouge, le bleu, le vert, le jaune et on a l'impression que tous les commerçants se sont mis d'accord pour utiliser la couleur qui tranche le plus avec celle utilisée par son voisin. Maria avait repéré, il y a quelques jours, un petit bus en bois, joliment travaillé, qui plairait bien à José. Elle entra dans la boutique de jouets de Manuel, celle qui arbore ce joli petit bus dans sa vitrine. Maria connaît bien Manuel, il a deux fils, des jumeaux, elle se souvient bien de l'accouchement de sa femme, une jeune femme toute frêle dont tout le monde se demandait où elle avait bien pu cacher deux beaux petits enfants dans un corps si menu et, la nature avait fait le reste…

     L’échoppe de Manuel n'était pas très grande, ce qui ne l’empêchait pas de faire tourner trois énormes ventilateurs permettant de remuer cet air chaud et sec que Calama a l'habitude d'affronter en cette période caniculaire.

     Manuel n'était pas vraiment un bel homme mais il était gentil et s'occupait bien de ses deux fistons malgré des affaires en berne ces derniers temps.

     Maria jeta rapidement un œil sur les étagères de la boutique, le bus qu'elle avait repéré n'y était pas sous entendu le seul modèle qui restait devait se situer dans la vitrine. Maria demanda alors à Manuel s'il était possible de voir le modèle de la vitrine, en espérant que sa longue exposition au soleil ne l'ait pas endommagé. Manuel enjamba alors un des gros ventilateurs de la boutique et saisit le précieux objet.

     Le bus était exactement tel que Maria l'avait imaginé, de belles couleurs, des détails impressionnants, un véritable travail d'artiste.

- Et voilà Maria, un joli bus en bois ! Cria t-il…

     Comme tu peux le constater, c'est un très bel objet et je n'en ai qu'un !

     Chaque pièce est mobile et le toit s'ouvre afin d'accéder aux sièges et aux passagers ! Même les bagages situés sur la galerie du bus sont indépendants, c'est José qui va être content je crois non ?

- Effectivement, ce jouet est pour José, il va fêter ses quatre ans prochainement et lui qui rêve de conduire un tel engin quand il sera grand, il va être fou de joie !

     Est-ce que tu peux me faire un joli paquet cadeau ?

- Bien sûr ! Lui répondit Manuel en s'essuyant le front avec son mouchoir, l'effort fourni pour aller extirper ce bus de la vitrine lui avait fait perler quelques gouttes de sueur supplémentaires sur son front. Manuel alla chercher un joli carton dans l'arrière boutique qui devait faire, à tout casser, un petit mètre carré, il prit soin d'y déposer le bus en le calant avec du papier journal, ferma le tout et entoura le carton d'un joli ruban bleu.

     Maria ressortit de la boutique arborant fièrement son petit paquet. La rue était assez animée en cet fin d'après-midi et la petite maison de Maria et Miguel n'était qu'à dix minutes à pied de là. A peine rentrée, Maria dissimula le cadeau dans un des placards de la cuisine avant de repartir chercher le petit José chez ses beaux-parents, Miguel ne rentrant que plus tard dans la soirée…

     Quelques jours plus tard, Maria était de garde pour la nuit à la maternité de Calama, elle n'aimait pas travailler de nuit, elle ne voyait pas beaucoup de monde et le temps lui paraissait beaucoup plus long qu'en journée. Elle quitta sa maison vers vingt et une heure car son service commençait à vingt-deux heures. José était déjà couché et c'est Miguel qui allait s'en occuper demain matin. Maria prit le bus numéro 21 comme à son habitude car c'est celui-là qui l'amène tous les jours à son travail, c'est une des lignes principales de la ville qui la traverse d'est en ouest mais à cette heure-là, il n'y a pas foule. Maria remarqua que le chauffeur lui était inconnu, c'est vrai qu'elle les connaît tous mais celui-là était un tout jeune homme certainement récemment embauché. Il avait l'air sympathique et lui fit un grand sourire lorsqu'elle monta dans le bus. Elle ne put s'empêcher de penser à son petit José qui, un jour peut-être, serait à la manœuvre d'un de ses bus caracolant à travers la ville voire de villes en villes…

     Après 20 minutes de trajet, Maria arrive aux abords de la maternité et descend du bus en rendant, au jeune chauffeur, un grand sourire comme celui qu'elle avait eu à la montée.

- Bonne soirée Madame, lui dit-il d'un ton extrêmement posé.

     Il faisait encore chaud à cette heure et Maria espérait vivement que le système de climatisation de la maternité allait bien fonctionner cette nuit car depuis quelques temps il est capricieux et les techniciens de maintenance ont à priori du mal à le maintenir faute de pièces détachées, à ce qu'il paraît elles ont été commandées il y a quelques semaines mais ne sont toujours pas arrivées.

     Maria préfère toujours entrer par la porte principale de la maternité, premièrement parce qu'elle aime bien voir du monde avant de se retrouver seule à son étage toute la nuit et deuxièmement parce qu'elle pourra tout de suite vérifier si la climatisation fonctionne car le hall d’accueil est climatisé, ce qui n'est pas le cas des couloirs de services et du vestiaire pour les employés.

- Ouf, il fait bon ! Pensa Maria en constatant que la climatisation fonctionnait.

     Bizarrement, le hall d’accueil est quasiment vide ce soir-là, il y règne un silence inhabituel si ce n'est l’hôtesse d’accueil qui explique de vive voix à un jeune Papa insistant que les visites ne sont plus autorisées à cette heure- ci et qu'il faudra qu'il repasse demain pour déposer un joli bouquet de fleur à sa dulcinée qui, à priori, avait accouché la veille.

- Bonsoir Maria, lui dit l'hôtesse.

     Tu as vu, la climatisation fonctionne aujourd'hui, c'est quand même plus agréable non ?

- Ah ça oui ! Lui rétorqua Maria.

     Cette petite discussion avait permis à l’hôtesse de se débarrasser définitivement du jeune Papa qui quitta la maternité avec son bouquet, fleurs vers le bas, en signe d'abdication. Maria arpentait maintenant les couloirs de l'établissement afin de se rendre au vestiaire, une pièce un peu glauque où s'alignent des rangées de casiers gris le long d'un mur verdâtre qui aurait bien besoin d'un rafraîchissement. Un des néons clignote et ne reste pas allumé, ce qui a pour effet de rendre l'atmosphère encore plus triste que le décor.

     Maria enfila sa blouse d'infirmière et fila au troisième étage ou l'attendait sa collègue qu'elle doit remplacer.

- Bonsoir Yolanda.

- Bonsoir Maria, lui répondit la jeune femme.

     Maria n'aimait pas vraiment prendre le service après celui de Yolanda, Yolanda était « brouillon » et laissait toujours derrière elle des consignes approximatives et un bazar monstre sur le grand bureau de la permanence.

     Le troisième étage était celui réservé à la pouponnière, l'endroit ou les tout nouveaux nés passent leurs premières heures afin que les mamans puissent se reposer après de longs moments d'effort. Ils étaient huit ce soir-là, trois petits gars et cinq futures demoiselles puis, comme à son habitude, Yolanda passa quelques consignes sommaires à Maria et s'en alla alors que l'heure de sa fin de service n'avait même pas encore sonnée ! De toutes façons Maria n'avait pas vraiment envie de discuter avec Yolanda…

     Il est vingt-deux heures, l'heure de prise de service officielle de Maria qui commença à faire le tour du service afin de vérifier que tout allait bien c'est elle aussi qui détient les clés de la pouponnière et qui est la seule habilitée à l'ouvrir. Elle entra dans la pouponnière et vérifia un à un chaque berceau, l'ambiance était calme et bleutée sous l'effet d'une lampe destinée à attirer les insectes qui auraient pu s’immiscer dans ce havre de paix. Seul un petit bip sourd retentissait, il provenait d'un petit système destiné à surveiller les fonctions vitales des jeunes nourrissons les plus fragiles. Malgré quelques gémissements de-ci de-là, les bébés dormaient tous à poings fermés.

     Le travail de Maria consistait essentiellement à surveiller cette pouponnière, à ouvrir la porte aux autres infirmières qui souhaitaient prendre un nourrisson pour l'emmener auprès de sa maman ainsi qu'à s'acquitter de quelques tâches administratives.

     Le grand bureau de la permanence est désormais rangé après le bazar laissé par Yolanda, les dossiers de chaque nourrisson sont correctement complétés et la pouponnière est calme quand, tout à coup, un bruit sourd de tuyauterie retentit du faux plafond. Humm, c'est le signe avant-coureur que la climatisation allait bientôt rendre l'âme pensa Maria désabusée. La lampe de bureau qui éclairait le plan de travail de Maria se mit à faiblir et un grand claquement eu lieu dans le bureau suivi d'une coupure franche de courant.

     Les coupures de courant étaient rares mais de toutes de façons les groupes électrogènes de la maternité avaient déjà pris le relais, le temps à Maria de se remettre de ses esprits car elle n'aimait pas ce genre de «problèmes », en tous cas, pas la nuit et pas quand elle est toute seule. Le bureau de permanence possédait une grande baie vitrée qui donnait directement sur la pouponnière et Maria s’aperçut très rapidement qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. La pouponnière était plus sombre que d'habitude, plus aucune lumière bleue n'entourait les berceaux, la pièce était quasiment plongée dans le noir. La faute à cette coupure franche d'électricité qui a du avoir la peau de ce vieux néon bleu pensa t-elle.

     Elle prit les clés de la pouponnière, ouvrit la porte et, munie d'une petite lampe de poche s'approcha du premier berceau, il était vide ! Maria pensa de suite que ce nourrisson était auprès de sa mère, quoique qu'elle ne se souvenait pas l'avoir confié à une infirmière celui-là et fila vers le deuxième berceau qui était vide aussi ! Prise de panique elle alluma la grande lumière de la salle et là, elle ne put que constater que tous les berceaux étaient vides ! Elle hurla, se précipita au bureau et déclencha l'alarme du bâtiment avant de s'écrouler au sol, à moitié évanouie.

     Il ne fallut que quelques minutes à l'agent de sécurité et au pédiatre de garde pour arriver au troisième étage, ils trouvèrent Maria agenouillée sur le sol et en sanglots ne cessant de répéter « les bébés ont disparu, les bébés ont disparu... ». Le pédiatre de garde se précipita dans la pouponnière et ne put que faire le même constat que Maria : les huit nourrissons avaient purement et simplement disparus !

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