Chapitre
Chroniques d'un amour égoïste
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Chapitre trois

     J’avale la dernière bouchée du cookie dans un soupir, et lèche très légèrement mes doigts. Mon regard cherche immédiatement à en accrocher un autre, dans un instinct de séduction.

     Personne… Dommage. Je trouverais quelqu’un ce soir, sans doute… Je n’ai pas très envie de sortir cela dit. Je suis encore épuisé, j’ai des courbatures. Non, décidément, ce soir ce sera repos. Bière, pizza, jeux vidéo. Que dis-je. Bières, pizzas, jeux vidéo.

     Voilà qui est mieux.

- Pourquoi tu souris comme ça ? C’était qui, ce gars ?

     Je tourne un regard agacé vers le nouveau. Il serait temps que je me souvienne de son nom, quand même.

- Qu’est-ce que tu as dit ?

- Je…

     Il a l’air bien stressé tout à coup. Je fronce les sourcils, avant de le presser d’un mouvement de main.

- Non, je me disais juste… Tu le connaissais, le client ?

- Je me le suis tapé.

     Comme prévu, le pauvre garçon pique un phare et s’enfuit dans le local de rangement. J’affiche un sourire tranquille en buvant la fin de mon chocolat froid. Enfin, mon chocolat chaud refroidit.

     Dans l’arrière-boutique, j’entends des bruits de chute et devine, sans trop de mal, ce qui se passe. Sous le stress, perturbé, le petit nouveau fait sûrement tout tombé pendant l’inventaire.

     La journée passe sans que ne cesse l’espoir, idiot, de le voir revenir. Chaque son de cloche me fait lever la tête, mais il n’est pas là.

     Quand vient enfin dix-neuf heures, je commence à nettoyer soigneusement les machines. Blasé, oui, mais consciencieux. C’est important. C’est mon port d’attache, ce travail, sans lui je me laisserais couler dans la facilité de la luxure.

- Aymeric ?

     Sur le coup, je ne réagis pas. C’est bien mon nom, pourtant… C’est juste que je n’ai plus l’habitude de l’entendre. Dehors, enfin dans les bars plutôt, je dis m’appeler Yann. Ça plait toujours.

- Aymeric !

     Je sursaute un peu et me tourne vers le petit nouveau. Lui, au moins, il a eu la décence de se rappeler mon prénom. Il serait temps que j’en fasse autant, j’imagine… Je baisse les yeux sur son badge avant de répondre.

- Quoi, Martin ?

     Je le vois rougir de plaisir et ne peut m’empêcher de lever les yeux au ciel. J’ai toujours détesté les niaiseries, et ce garçon déborde de ce côté mielleux et dégoulinant. Enfin, c’est sans doute parce qu’il est jeune et frêle. Sûrement une victime pendant sa scolarité, tout le monde n’a pas ma chance.

- Je voulais savoir… Si… Tu voulais aller boire un verre… Ce soir…

- Parce que t’es majeur ?

     C’est sans doute cruel de ma part, étant donné le courage qu’il a sans doute dû réunir pour me le proposer. Que puis-je faire contre ça ? Je suis cruel. Je n’aime que les hommes grands et forts.

- Depuis… Depuis aujourd’hui, fini-t-il par lâcher.

- Ah. Bon anniversaire.

     Je le fixe. Visiblement, il attend encore une réponse de ma part malgré tout. Je regarde vaguement autour de nous et fini par passer machinalement ma main dans mes boucles.

- Très bien, si tu veux. Mais pas trop longtemps, je suis épuisé.

     Nous nous retrouvons rapidement dans un bar, non loin du café où l’on travaille. Ce n’est pas le genre d’endroit où je vais habituellement, mais ce n’est pas plus mal. Je n’avais pas trop envie du genre d’endroit où je vais habituellement.

     Lorsque l’on passe la porte, Martin affiche un sourire ravi en faisant signe à un petit groupe de garçons.

     Ils doivent avoir dix-huit ans, comme lui, peut-être dix-neuf pour le plus vieux.

     Aucun n’est spécialement séduisant, au final Martin n’est pas si mal quand on les voit. Malgré sa pâleur, ses cheveux roux mal entretenus et ses lèvres gercées.

     Nous nous installons à leur table, Martin me présentant avec un peu trop d’exaltation :

- Je vous présente Aymeric, mon supérieur !

     J’arque un sourcil, suspicieux. Son supérieur ? Plutôt son ainé, mais peu importe au final.

- Enchanté.

     Présentations faites… Où est le barman ? Je relève les yeux en quête de mon sauveur. Je le vois enfin, à son poste, nettoyant un verre en parlant avec une cliente séduisante.

- Bon, bah je vais me chercher un verre hein.

- Pas la peine, m’interrompt Martin. Mon frère va nous les apporter. Il finit son service dans cinq minutes.

     Je fronce les sourcils et regarde de nouveau le barman. Ah. Oui en effet, avec l’éclairage je n’avais pas remarqué. Lui aussi, il est roux, mais bien plus séduisant déjà. La trentaine, le cliché de la moustache et du bouc, de légères taches de rousseur, c’est très bien ça…

     J’esquisse un sourire et le garde en vue alors qu’il vient vers nous, avec un plateau. Il dépose une bière devant chacun des garçons, puis son regard se plonge dans le mien et il pose un rhum-coca près de ma main.

- Merci.

- Merci à toi, ta présence illumine cet endroit.

     Mes yeux se plissent légèrement dans un sourire moqueur. Sérieusement ?

- Laisse-moi deviner, mon père est un voleur, aussi ?

- J’allais dire un violeur.

     Il pique ma curiosité.

- Pardon ?

- Il a dû violer la plus belle des reines pour te faire naître.

      Je ris, presque aux éclats.

- C’est totalement ridicule !

- Je n’ai pas mieux en stock.

     Il fait mine de grimacer, et je ris de nouveau. Je me rends compte que Martin s’est rembrunit, mais pour tout dire je m’en moque. Qu’est-ce qu’il espérait ? Une chance avec moi ? N’importe quoi.

     Je me décale sur la banquette de cuir rouge, laissant ainsi le frère ainé s’installer près de moi. Martin s’écarte aussi pour le lui permettre, et plonge son regard dans sa bière.

     Un anniversaire malheureux, j’imagine. Mais il n’avait qu’à éviter de se faire des films.

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