Chapitre
Chroniques d'un amour égoïste
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Chapitre deux

     Derrière le comptoir d’une grande chaîne de café à emporter, dans un tablier vert qui ne me met décidément pas en valeur, j’affiche mon sourire le plus commercial.

- Bonjour. Qu’est-ce que je vous sers ?

     Il est dix heures. C’est la pause-café pour la plupart des employés de bureaux et la file s’allonge de plus en plus devant les caisses. Nous sommes deux sur ce service : moi, et un nouveau.

     Le former et répondre à la demande n’est pas vraiment compliqué, je me contente de remarques sarcastiques sur son incapacité à gérer le stress, et de sourires d’excuses à l’adresse de ses victimes.

     La clochette de la porte retentit pour la énième fois. Je retiens un grognement derrière un autre sourire et lève les yeux.

- Bienvenue !

     Mon regard se fixe sur le nouvel arrivant. Situation incongrue. Mon bel inconnu est là, et son sourire espiègle lui tient compagnie.

     Je ne dis rien et retourne à mes clients. Il arrivera bien assez tôt, et j’ai l’habitude de gérer ce genre de situation. En réalité, j’ai même déjà géré pire…

     Café. Café. Macchiato. Americano. Cappuccino. Thé vert. Thé noir. Glacé ou chaud… Je soupir un peu au bout du quinzième encaissement de la journée.

- Tu sembles… épanouis.

     Je lève les yeux vers le regard moqueur de mon bel inconnu. Il ne fait pas semblant de ne pas me connaître. Alors comme ça, il assume totalement son infidélité ?

- Bonjour… Bien dormi ?

     Je lui lance un sourire espiègle, avant de me lécher doucement les lèvres. Il fixe ma langue, comme je m’y attendais. Le jeu ne mènera plus jamais au lit, bien sûr. Une fois, pas plus. Mais le flirt est toujours agréable au final.

- Disons que j’ai eu une nuit agitée… Tu me sers un chocolat chaud ?

     Un hochement de tête suspicieux et je rentre sa commande sur la caisse enregistreuse.

- Autre chose ?

- Un cookie trois chocolats.

     Mes doigts restent en suspens un moment avant que je relève enfin la tête, surpris. Un cookie ? Je me serais presque attendu à une barre énergétique en fait. Enfin, après un chocolat chaud...

     Je finis par me reprendre. On apprend vite à ne pas juger les gens, ici. Que ce soit les étudiants qui viennent tous les matins pour rater le premier cours, l’obèse qui passe par là pour casser son régime pendant un jogging qu’il ne finira pas… On ne juge personne.

     Cependant, on a généralement des clients favoris. Les miens, ce sont les lecteurs et les écrivains. Ceux qui prennent un café trop grand qu’ils ne finissent jamais et laissent refroidir sur leur table, trop plongés dans leur imaginaire.

     J’aime ces gens qui savent s’évader, tout simplement.

     Une fois le montant indiqué, je vois mon bel inconnu sortir son portefeuille. Mon regard tente d’accrocher une carte bancaire, avec un nom, mais il sort un billet de dix euros.

     Discrètement déçu, j’encaisse la somme et lui rend son peu de monnaie. Ce n’est pas donné, ici, mais il en a largement les moyens.

- Vous travaillez dans le coin, monsieur ?

- Non, pas vraiment.

     Son regard se fixe dans le mien, brûlant, et je me sens frémir des pieds à la tête. Pas vraiment, hein ?

- Oh. Vous travaillez où ?

- A La Défense.

     Cette fois-ci, je ne cache pas mon étonnement. Même en voiture, venir dans le cinquième arrondissement pour un café lorsqu’on travaille en dehors de Paris…

- Est-ce que vous avez une raison spéciale de venir jusqu’ici ?

- Disons que tout y est plus… chaud.

     J’ai l’impression de perdre totalement la tête. Le nouveau pose un gobelet à côté de moi, et je m’empresse de le mettre dans un sac. Je ne lui ai pas demandé si c’était à emporter…

- Inutile de l’emballer.

     Je sors un plateau sans réfléchir.

- Ce ne sera pas nécessaire non plus…

     Je relève les yeux, agacé. S’il veut tout prendre à la main, qu’il le dise !

- Bon appétit.

     Il me fait un clin d’œil, tourne les talons et disparaît avant que je ne comprenne ce qui vient de se passer.

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