Chapitre
CRYDE
4
 
4
 

Message de l'auteur en début de chapitre

  Face à la nouvelle du chapitre précédent, Steve est tout... Comment dire ? Bon, je vous laisse le découvrir !  

UNE LOQUE

CRYDE

CHAPITRE

4

ROMAIN CREUZENET

CHAPITRE

4

UNE LOQUE

     Dans le bandeau, ce n’était pas comme ça. Il y avait bien des symboles, mais ils étaient différents. Ils étaient plus... Oh, je ne m’en souvenais plus ! Ils étaient si petits... Par contre, le motif à l’intérieur était fidèle... Ou non... Qu’est-ce que ça m’énervait ! Quant à l’homme à la cape... Quelqu’un me prit mon dessin. Je l’en aurais bien empêché, si ça n’avait pas été le professeur.

— Alors voici ce que nous fait Steve au lieu d’écouter en cours ! Un bonhomme avec des ronds ! Même ma petite fille de trois ans dessine mieux.

     La classe se moqua de moi. Marc et le reste de la bande riaient à gorge déployée.

     Seule Lola n’en rigolait pas, elle désespérait.

— Je dois reconnaître que vous vous êtes bien calmé cette semaine. On ne vous entend même plus. C’est une bonne chose, mais je préférerais que vous m’écoutiez, plutôt que vous fassiez des gribouillages.

     Le prof froissa en boule mon dessin et le jeta à la poubelle. Le cours d’histoire reprit. Marc m’envoya une boulette dans les cheveux pour me taquiner. Je cherchais désespérément le soutien de Lola tandis qu’elle détournait soigneusement le regard.

     J’essayais de noter le cours, mais j’avais déjà décroché. Je n’arrivais plus à l’écouter.

     Je n’arrivais plus à rien...

     Je m’étais promis d’oublier cette fameuse nuit. J’essayais de toutes mes forces.

     Mais... Je n’y arrivais pas vraiment. J’aurais peut-être pu, s’il n’y avait pas eu cette maudite photo dans le journal. D’accord, la femme dessus ne ressemblait pas à un monstre. Je lui donnerais une trentaine d’années. Elle était jeune et jolie.

     Mais surtout, elle était tout à fait normale. Cependant, je jurerais que c’était elle le monstre... Comme si on avait étiré ses os, déformé sa bouche et remplacé ses bras. Ça faisait beaucoup mais malgré tout, j’étais convaincu que c’était elle. Un vrai fou !

     Un vrai zombie surtout ! Je m’étais complètement éteint. La preuve, je n’arrivais même plus à écouter en cours. D’accord, ce n’est pas le meilleur argument... J’ai mieux. Je n’arrivais même plus à tenir une conversation avec mes potes. Disons que je me contentais de faire acte de présence pendant qu’ils discutaient entre eux.

     D’ailleurs, je n’avais pas revu Lola depuis l’épisode, chez elle. J’évitais ma famille.

     J’évitais de sortir avec mes potes et j’évitais de penser à cette maudite nuit. Je n’en dormais plus... Ça me hantait complètement !

     Je ne me reconnaissais plus. J’avais toujours été fort... Je pensais avoir un mental solide... À présent, je mettais toute mon énergie pour ne pas craquer. Et ça suffisait à peine. Voilà à quoi j’en étais réduit. Lamentable, n’est-ce pas ? C’est tellement dur de mettre des mots dessus. C’était comme si... Comme si un ballon avait éclaté d’un coup d’aiguille. Comme si les piliers d’un bâtiment avaient été fauchés et que tout s’effondrait. Je ne sais pas si mes métaphores sont très parlantes.

     J’étais à vif. Je n’agissais plus, je réagissais. J’étais au fond du trou et je ne voyais plus le ciel. Comprendra qui pourra. Tout allait si bien et puis... Pouf ! Mon monde s’était complètement effondré. À présent, j’agitais les morceaux en cherchant quoi en faire.

     J’avais passé un milliard de fois le film dans ma tête. Pour être honnête, il bouclait en permanence. Quand je fermais les yeux, je voyais le monstre. Quand j’entendais un bruit, le cri du monstre retentissait. Et quand j’apercevais un cercle...

     Mes joues me brûlaient... Mais qu’est-ce que je pouvais y faire ? Attendre et espérer oublier ? J’en avais bien peur. Je ne pouvais en parler à personne sans passer pour un fou. D’ailleurs, personne ne s’en souciait. Alors que moi, je devenais une véritable loque...

     Le monstre bondit sur moi, la gueule grande ouverte. L’homme à la cape était allongé par terre sur les feuilles. Il brûlait... J’étais dans la forêt. J’arrivai à éviter de justesse la créature qui m’aurait à coup sûr transpercé la chair. Je courais, je courais... Je m’arrêtai. Lola se tenait en face de moi. Elle me souriait. Un sourire lumineux qui incarnait douceur et tendresse. Mais soudainement, son visage se transforma, se déforma plutôt. Son corps s’étira. Sa bouche s’agrandit. Des crocs lui poussèrent. Lola était devenue monstrueuse. Elle se jeta sur moi.

     Je me réveillai en nage. Je manquai de tomber du banc. J’étais dans le gymnase en tenu de sport. Aujourd’hui, c’étaient les qualifications pour rentrer dans l’équipe de basket du lycée. On était trop nombreux à vouloir faire du basket et du coup, seuls les meilleurs feront partie de l’équipe. Mais ça restait un examen de routine pour un joueur expérimenté comme moi.

— Steve, bon sang, c’est à toi ! me hurla l’entraîneur.

     Je descendis des tribunes. J’étais tout transpirant. Ma respiration s’emballait, ma vue s’embrouillait. Je n’arrivais pas à me calmer. Marc et la plupart de mes amis étaient sur le terrain. On m’envoya la balle. Je l’attrapai de justesse.

— Allez champion !

     J’avais la tête qui tournait. Les images du cauchemar me revenaient sans cesse.

     Je... Je ne me calmais pas... J’étais en pleine crise... Je m’avançais tant bien que mal vers le panier en faisant difficilement rebondir le ballon. Les flashs s’intensifiaient.

     La tête du monstre... Je lançai le ballon. Le serpent de feu, la gueule béante, la photo dans le journal... Le ballon ne rentra pas dans le panier. Des larmes tentèrent de s’échapper de mes yeux. Je craquais.

     Je sortis précipitamment du gymnase. J’avais tout laissé en plan. Je me cachai derrière un poteau, m’assis pris ma tête entre les mains. Je ne voulais pas fondre en sanglot. J’essayai de calmer ma respiration. Je me concentrai et comptai. Une...

     Deux... Une... Ça commençait à aller mieux. Je m’essuyai le visage.

— Bon, tu vas finir par me dire ce qu’il se passe ?

— Lola ? m’écriais-je en bondissant sur mes jambes. Ne t’inquiète pas, j’arrive tout de suite, je prenais juste un peu l’air.

— Tu veux parler des qualifications ? Steve... Tu viens de faire une sieste avant de fondre en larmes pour un panier raté... Je crois que tu peux les oublier. Mais qu’est-ce-qu’il t’arrive ? Tu es tellement bizarre depuis la soirée chez Marc. Dois-je te faire un récapitulatif ? Premièrement, tu débarques en hurlant mon prénom devant toute la classe. Deuxièmement, tu t’enfuis de chez moi. C’était très vexant !

     Ensuite, tu t’éteins complètement, tu ne me parles plus, tu m’évites... Et maintenant, tu nous piques une crise... Steve ! Explique-moi !

     Je passai la main dans mes cheveux, je ne savais pas quoi faire. Soit je lui disais tout et je passais pour un fou, soit je ne lui disais rien et je finissais chez les fous.

— Steve... Je m’inquiète pour toi... me supplia-t-elle.

— Très bien. Pour le meilleur et pour le pire, hein ? Tu veux vraiment tout savoir ? Mais avant, promets-moi de ne pas me prendre pour un dingue et de ne pas faire quelque chose de stupide.

— D’accord... promit Lola hésitante.

— OK... OK... Ce n’est pas facile... Allons-y... La femme disparue dans le journal, me lançai-je, je l’ai vue dans la forêt, la nuit après la soirée chez Marc.

— Mais il faut appeler la police ! Steve !

— Non, je n’en suis même pas sûr... Elle était... Lola, lorsque je suis allé te chercher dans la forêt, je suis tombé sur un monstre. La créature avait un corps de femme tout déformé, avec des... Le monstre s’est jeté sur moi. Il voulait me dévorer.

     Il n’a pas réussi parce qu’un homme avec une cape est apparu de nulle part. Il a carbonisé le monstre avec un serpent de feu. Ensuite, l’inconnu s’est volatilisé. Je me suis évanoui et le lendemain... Plus rien... La forêt était intacte. J’ai d’abord cru que ce n’était qu’un rêve Mais... J’ai ensuite vu la photo du journal. Peut-être que je l’avais déjà vue et qu’à cause de cette foutue branche, j’ai juste fait un cauchemar.

     Mais ça me hante tellement... Ce n’est pas juste ça, c’est...

— D’accord... J’ai promis de ne pas te traiter de fou donc... lâche-t-elle en commençant à partir.

— Lola !

— Écoute Steve, je ne comprends rien. Mais là, on est vendredi soir. Ça te laisse le week-end pour faire... je ne sais pas quoi, qui te fera aller mieux. Bouge-toi. Et si tu veux parler, je suis là.

     Sur ces mots, elle retourna dans le gymnase. Mais bien sûr ! Tu es là pour parler ! Je peux compter sur toi ! La preuve ! Mais... Mais elle avait raison. C’est pourquoi je me dirigeai vers ma voiture. Je devais faire quelque chose... Je démarrai et quittai le lycée. J’avais ma petite idée par où commencer.

     Je sonnai à la porte. Le moindre que l’on puisse dire, c’est que j’insistais. Certes, qu’une morte carbonisée n’ouvre pas sa porte ne m’étonnait pas, mais je priais pour qu’un petit ami le fasse ! Je sonnai à nouveau. J’avais réussi à trouver l’adresse de Jona sur internet. Oui, j’avais également appris que la femme disparue s’appelait Jona. Dans mon super plan « comprendre le bazar de la forêt », j’en étais à la première partie « savoir si la femme disparue est le monstre », section A « rentrer dans son appartement », première tentative « espérer un miracle ». Je changeai de stratégie et toquai à la porte. Peut-être que la sonnette ne marchait pas...

     Sachant que la propriétaire avait disparue et que ça faisait dix bonnes minutes que je manifestais ma présence en vain, quelles étaient les chances que cette porte s’ouvre ? Il fallait que je me résigne à accepter la conclusion suivante : si je voulais rentrer dans cet appartement, j’allais devoir le faire sans y être invité. Pour retarder cette échéance, je me demandai si ça en valait la peine. J’allais faire quelque chose d’interdit, d’illégal même. Pourquoi le ferais-je ? Mais... Pourquoi ne le ferais-je pas ? Qu’est-ce qu’il se passerait si je le faisais ? Qu’est-ce qu’il se passerait si je ne le faisais pas ? Cette dernière interrogation me glaça le sang, car la réponse était simple : rien n’allait changer.

     Horrifié de rentrer bredouille, je mis ma main sur la poignée de la porte. J’essayai de l’ouvrir, mais elle était verrouillée. J’accompagnai mon geste d’un coup d’épaule.

     J’intensifiais mes efforts mais la planche de bois restait de marbre. Je vérifiai autour de moi. Personne en vue. Je reculai alors dans le couloir. Toujours aucun témoin de ce que je m’apprêtais à faire. Je m’élançai. Je sprintai aussi vite que je le pouvais. Je bondis et me jeta, épaule en avant, sur la porte. Dans un vacarme sans nom, je rebondis sur le bois et m’étala de tout mon long par terre.

     La porte était intacte, mon épaule moins. Je ne pus m’empêcher de pousser un gémissement en me tortillant sur le sol. Bravo le sportif. Heureusement pour moi, personne ne montra le bout de son nez pour voir ce qu’il se passait. Je me relevai pour examiner la porte. Je ne lui avais vraiment fait aucune égratignure ?

     Je rebroussai chemin, la tête baissée. Je n’arriverais pas à rentrer dans cet appartement. Je n’avancerai pas dans cette histoire. J’allais continuer de sombrer.

     Tout ça à cause de cette maudite porte... J’avais atteint l’entrée de l’immeuble quand une pensée me procura un terrible frisson. Franchir cette porte d’appartement allait me procurer tout un tas de problème, alors que partir ne m’en attirerait pas.

     Je le savais. Abandonner me condamnerait à rester dans mon trou, dans cette vie...

     Je tournai les talons et gravis de nouveau les escaliers. C’est le quatrième paragraphe où je parle de cette maudite porte. Mais ce n’était pas une simple porte.

     Il y avait toute une symbolique derrière. En la franchissant, je ne rentrerai pas seulement dans un appartement. Après, je ne pourrai plus reculer. C’est poussé par cette idée que je percutai le bois de plein fouet. Rien. Mais à la tentative suivante, elle céda ! La porte s’ouvrit et je tombai sur le plancher de l’appartement. Mon épaule me faisait atrocement mal mais... enfin... Je n’entendis personne arriver, à croire que cet immeuble était désert ! Je relevai la tête et je n’en crus pas mes yeux...

     Je n’avais aucune idée de ce que j’allais trouver à l’intérieur. Je pensais regarder partout en espérant trouver quelque chose d’intéressant. Je ne savais pas à quoi m’attendre mais... Je ne m’attendais pas à ça !

     L’appartement était totalement vide ! Il n’était pas meublé. Les murs étaient nus. Une table, une chaise... Il y avait seulement le strict nécessaire. Comment pouvait-on vivre ici ? Et comment allais-je trouver quelque chose ? J’errai au hasard et me retrouvai dans la chambre. Il n’y avait qu’un matelas à même le sol et une planche en guise de bureau. J’ouvris les placards. Rien, pas même un vêtement.

     C’était à se demander si je ne m’étais pas trompé d’appartement ! Mais maintenant que j’étais là et avec tout le mal que j’ai eu pour rentrer, autant fouiller de fond en comble. Bon voyons, si j’étais une jeune femme qui vivait dans un appartement vide et qui se changeait en monstre, où cacherais-je mes petits secrets ? Des idées ?

     Je regardais autour de moi. Peut-être sous le matelas. Je bougeai le matelas. Pas sous le matelas. Peut-être dans les placards vides. Pas dans les placards vides.

     Peut-être scotchés sous le bureau. Pas sous le bureau. Peut-être sur ces grosses poutres en bois. Mais, elles étaient si hautes ... Je tirai quand même le bureau et grimpai dessus. Ça ne serait pas une cachette très pratique. Mais... Je passai ma tête au-dessus de la poutre et là...

     Il y avait un livre posé sur la poutre. Il était à plus de deux mètres du sol.

     Je m’en emparai et descendis du bureau. Je replaçai le meuble et examinai le livre. Sur la couverture, je remarquais tout de suite le cercle jaune. Mon dieu !

     Il ressemblait à...

     Je sursautai. J’avais entendu un bruit dans l’immeuble. J’avais entre les mains un étrange livre alors je ne tentai pas plus le diable. Je sortis en vitesse. En passant par la porte enfoncée, je me demandais si la police m’arrêterait... Il était un peu tard pour s’en soucier. Je me dirigeais vers l’entrée de l’immeuble et heureusement, je ne croisais personne ! Cet immeuble était décidément désert. Quelle aubaine ! Je retournais à ma voiture, le livre sous le bras.

     Récapitulons. Je savais que la jeune femme disparue s’appelait Jona. Elle vivait dans un appartement vide, sûrement en marge de la société. Je n’avais malheureusement aucune preuve pour certifier qu’elle était le monstre. Cependant, cette femme étrange avait un livre mystérieux caché chez elle. J’arrivai à ma voiture.

     Réfugié à l’intérieur, je regardais plus attentivement ce livre. Sur la couverture, il y avait un cercle qui ressemblait à ceux de l’inconnu de la forêt. Il était jaune et bien centré. Il était composé de deux cercles concentriques. Partons du centre, à l’intérieur du premier cercle... Non... je n’arriverais pas à être assez clair. Je vais plutôt utiliser une image.

     Au-dessus du dessin, je retrouvais ces symboles étranges qui constituaient certainement le titre. Je retournai le livre. L’arrière était à moitié brûlé. Il y avait deux formes semblables à celle de la première de couverture. L’une était sur la partie non-brûlée et l’autre, étrangement intacte, était sur la partie brûlée. Des lignes partaient de la forme sur la partie non-brûlée et entouraient tout le livre.

     J’essayais de l’ouvrir. Mais impossible ! Je n’y arrivais pas. Les lignes qui l’entortillaient agissaient comme des chaînes ! Mais elles ne devaient être rien de plus que de l’encre. J’essayais, avec force, de l’ouvrir mais impossible... J’abandonnai... Ce livre était inexploitable... Est-ce que ça voulait dire que j’avais fait tout ceci pour rien ?

     J’en doutais, mais je n’avais plus le choix... Demain, ce sera samedi, une journée sans cours... Je devrais en profiter pour y retourner...

Message de l'auteur en fin de chapitre

  C'est clairement une descente aux enfers pour Steve. J'ai employé des mots forts exprès. Il y a tout un traumatisme, des enjeux émotifs et un affect derrière...

C'était dur à l'aborder. Est-ce que j'ai réussi ? Est-ce que ce n'était pas trop fort ? Trop d'un coup ? Ennuyant ?
N'hésitez pas à commenter !
 

N'hésitez pas à laisser un commentaire...